Categories

7 au hasard 25 juillet 2014 : « Le Moloch qui brûle tout n’est pas rentable » - 16 mars 2015 : Pas les unes sans les autres ! - 1er décembre 2015 : 21 signatures... ça fait cher le clic - 31 juillet 2014 : Qahera : « leur sang est sur nos mains aussi » - 3 février 2013 : Métissage : le mythe dans la peau - 27 avril 2013 : "We support Perle and Fagnomba" - 17 avril 2013 : « Aou, amoin, anou, Ansanm »* - 20 octobre 2013 : « Mediastan » : la réplique d’Assange - 31 mai 2013 : Pas de paix sur le chemin de Damas - 1er mars 2014 : Ukraine, année zéro ? -

Accueil > Le monde > Attention, cette photo est une... légende

Internet et détournement

Attention, cette photo est une... légende

28 mai 2013
Nathalie Valentine Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

"7 Lames la Mer" est — cela va sans dire mais disons-le quand même — évidemment convaincu que la violence subie par les enfants est un fléau qu’il faut combattre. "7 Lames la Mer" est par ailleurs convaincu que, dans bien des cas, la fin peut justifier les moyens. Pour autant... et au risque de choquer quelques âmes bien pensantes, nous ne pouvons cautionner le détournement et l’instrumentalisation de l’image d’une enfant. Cette enfant n’est pas qu’une image, elle a un nom : Katie Ann Guttridge. Voici son histoire.

La photo de Katie Ann Guttridge, prise dans la toile d’internet...

Elle a une gueule d’ange. Mais une gueule d’ange-qui-a été-tabassé. Ces grands yeux qui vous regardent dans ce visage tuméfié, semblent interroger... Pourquoi ? Pourquoi ai-je été tabassée ? La question à se poser en l’occurrence est plus « par qui » que « pourquoi »... Et l’on constatera, dans cette histoire, à quel point le « choc de la photo » a irrémédiablement neutralisé le « poids des mots ».

Aux mots qui disaient l’histoire réelle de Katie Ann Guttridge, la petite fille de 3 ans que l’on voit sur cette photo, on a substitué une litanie invraisemblable de commentaires dont certains n’étaient pas loin de réclamer la pendaison pour les parents... S’il avait été question de pendre quelqu’un dans cette triste affaire — en l’occurrence celui ou celle qui avait osé porter des coups sur cette gueule d’ange — on aurait été contraint de passer la corde au cou d’une... autre petite fille, de 2 ans celle-là !

Icône de l’internet

Mais qu’importe, mis au pied du mur, devant la réalité dans toute sa cruauté révélée et inattendue, les internautes n’ont pas abdiqué et ont même redoublé d’audace : ils ont promu Katie Ann Guttridge au rang d’icône — malgré elle — de l’internet, symbole d’une cause qui ne la concerne pas : les enfants martyrs victimes de parents bourreaux.

Ce qui n’est pas le cas de Katie Ann Guttridge. Histoire d’une image pas sage...

Résultat d’une recherche sur internet à partir du nom de Katie Ann Guttridge.


C’est il y a environ un an et demi que notre regard a été « happé » pour la première fois par cette photo. Elle apparait alors sur Facebook.

Difficile de dérouler le fil d’actualité de ce réseau social sans s’arrêter sur les grands yeux de cette petite fille au visage déformé par les coups...

Sous la photo, les commentaires s’accumulent par dizaines. Tous dénonçant la violence, les parents indignes...

Jusqu’au « reportage source »

Un commentaire cependant attire notre attention. Laconique, il replace le débat dans la réalité : cette petite fille a été frappée par une « camarade de crèche » et non par ses parents... Un lien est posté sous le commentaire comme preuve.

Nous décidons alors de vérifier cette information dans le fatras de l’internet. Histoire de ne pas être victime d’un fake... Et nous remontons sans difficulté jusqu’au « reportage source » réalisé par une chaîne de télévision britannique connue sur la place.

Qu’est-il arrivé à Katie Ann Guttridge ? Cela se passe à Leicester, au Royaume-Uni. Le 13 décembre 2011, Katie Ann Guttridge — qui a alors 3 ans — est hospitalisée suite à un véritable « passage à tabac par l’une de ses petites camarades de crèche », âgée elle de 2 ans, relate le Daily Mail.

Hématome à l’oeil, griffures, morsures... Triste histoire mais l’on est loin des parents bourreaux auxquels on promettait la corde...

Une fois l’information recoupée par plusieurs sources, nous retournons sur le réseau social pour constater — sans surprise — que les commentaires qui continuent de se multiplier sous la photo de Katie Ann Guttridge n’ont pas changé de registre en dépit de la preuve postée par un internaute...

Pire, le nombre de partages de la photo est en augmentation exponentielle et chaque nouveau partage, déconnecté de l’information source, entraîne de nouveaux partages — déconnectés de l’information source... — et donne lieu toujours aux mêmes commentaires indignés. Des réactions certes légitimes et pourtant infondées...

Exemple de l’utilisation frauduleuse de la photo de Katie Ann Guttridge, sur un réseau social.

Une photo répertoriée sur près de 400 sites

C’était il y a un an et demi... Mais il y a quelques jours, voilà que les méandres et les caprices de la sphère internet rappellent Katie Ann Guttridge à notre mémoire : nous « retombons » sur sa photo dans le fil d’actualité d’un réseau social. Toujours cette même photo entêtante, ces mêmes yeux qui implorent, cette lèvre enflée qui saigne, ces cheveux en bataille... et son cortège d’indignés ! Pas les mêmes qu’il y a un an et demi... mais d’autres pareils ! Même pas la peine de leur signifier ce que l’on sait : ils ne veulent pas savoir. Ils veulent une martyre et c’est Katie Ann Guttridge qu’ils ont choisie ! Ils n’en démordront pas. Elle est leur icône et ils s’en repaissent. Ils partagent et multiplient sa photo dans l’espace sidérant du net.

Dans toutes les langues...

Une simple recherche par image sur Google nous montre l’étendue du phénomène (le haut de l’iceberg...) : cette photo est répertoriée sur près de 400 sites, dans toutes les langues imaginables, et cela, sans compter les partages via les réseaux sociaux.

La "vrai visage" de Katie Ann Guttridge, ici avec sa mère, Clara Mackow.

Katie Ann Guttridge va bientôt avoir 5 ans. Mais elle restera irrémédiablement le symbole de l’enfant martyre victime de parents bourreaux. Juste une illusion d’optique... Elle restera cette petite figure de 3 ans, défigurée, aux grands yeux qui interrogent. Pourquoi ? Pourquoi ai-je été instrumentalisée ?

Nathalie Valentine Legros

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
Twitter, Google+.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter