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Respire

Tamarin/Noël : l’arbre de résistance !

26 décembre 2019
7 Lames la Mer
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Saint-Denis. Angle des rues Sainte-Marie et Montreuil. L’antique pied de Tamarin a été attaqué à la tronçonneuse. Mais les empêcheurs de scier en rond sont entrés en action. Résistance !

L’antique tamarin avant l’attaque. Photo : GML.

Trop facile !


Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. Qui veut abattre un arbre affirme qu’il présente « de graves problèmes sanitaires [champignons, termites, gîtes larvaires, etc.] et de gros risques de chutes de branches ou du spécimen lui-même en période cyclonique ». Cela est sans doute vrai.

Arguments imparables ? Certes. Mais alors pourquoi n’avoir pas en temps voulu, dans une démarche préventive, pris les mesures nécessaires pour protéger cet arbre des attaques parasitaires, pour le soigner, l’entretenir, l’élaguer juste ce qu’il faut afin de le renforcer ? Pourquoi l’avoir laissé sans aucune attention ?

L’arbre est une entité vivante qui requiert des soins. Du respect. La ville est un organisme vivant qui a besoin de respirer. Et l’arbre dans la ville n’a pas qu’une fonction « décorative » : il aide la ville à respirer, protège les habitants de la chaleur et de la pollution, réduit les risques d’inondation, etc. Facile aujourd’hui de brandir l’argument de la sécurité et d’envoyer les élagueurs accomplir la besogne. Trop facile !

L’antique tamarin après le passage de la tronçonneuse. Photo : GML.

La stratégie du pourrissement


On assiste là au même procédé que celui qui aboutit à l’appauvrissement du patrimoine architectural réunionnais. De quel procédé s’agit-il ? Le pourrissement !

On laisse la vieille case/boutique/usine pourrir et, au nom de la sécurité, on sort un arrêté de construction « menaçant ruine » qui permet aux engins de démolition d’entrer en action pour faire place nette, libérant ainsi de l’espace foncier pour une opération immobilière juteuse et — la plupart du temps — hideuse.

Pareil pour l’antique tamarin de l’angle des rues Sainte-Marie et Montreuil ! A l’heure où la plantation massive d’arbres — y compris dans les villes — s’impose à travers la planète comme une solution urgente face aux enjeux du changement climatique, ici, on actionne la tronçonneuse pour abattre un vieux pied de tamarin majestueux au cœur de la ville. Le massacre a été cependant stoppé par des habitants !

Le vieux pied de tamarin du temps de sa splendeur. Photo : GML.

Changer de logiciel : dé-bitumage/re-végétalision !


Exemple de plantations massives : l’Ethiopie s’est engagée dans un programme ambitieux dont l’objectif s’élève à 4 milliards d’arbres. « En Ethiopie et en Afrique du Sud, les écarts de températures entre les zones chic arborées et les quartiers pauvres souvent sans végétation peuvent atteindre 10 degrés » [1].

Autre exemple : Singapour a l’ambition de devenir la ville la plus végétalisée du monde en 2030. Grâce à des plantations massives [3 millions d’arbres pour 6 millions d’habitants], Singapour a d’ores et déjà gagné en biodiversité et en confort.

La stratégie n’est plus à la tronçonneuse mais au « rafraîchissement urbain », au dé-bitumage, à la re-végétalision ! Il est temps, ici comme ailleurs, de changer de logiciel...

La "Grande muraille verte pour les villes" verra la création de zones vertes urbaines capables de capturer les émissions de carbone. Source : FAO.

« Une Grande muraille verte pour les villes »


Le 21 septembre 2019, à New York, M. Qu Dongyu, directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation [FAO : Food & Agriculture Organisation/ONU], a annoncé le lancement de l’opération « Une Grande muraille verte pour les villes ».

Objectif : « créer d’ici 2030 près de 500.000 hectares arborés et maintenir 300.000 hectares de forêts déjà existantes. Ces forêts au cœur de mégapoles comme Kuala Lampur, Jakarta ou Yangoon pourraient faire reculer les températures de façon spectaculaire, avec près de huit degrés en moins. Cela permettait en outre de réduire de près de moitié les dépenses de climatisation, et d’améliorer la qualité de l’eau » [2].

« Quel désert allons-nous leur laisser ! » C’est le cri poussé par une habitante de la rue Sainte-Marie, quand, ce 4 décembre 2019 au matin, elle découvre les tronçonneuses en action sur l’antique pied de tamarin qu’elle qualifie de « bicentenaire ».

L’arbre de la résistance. Photo : GML.

« Lès a moin vivre »


Le 18 décembre, les tronçonneuses ont repris leur sinistre labeur à l’angle des rues Sainte-Marie et Montreuil. Izabel raconte : « Les tronçonneuses sont encore entrées en action, laissant l’arbre encore plus blessé. Certains s’en sont émus. Vous n’êtes pas tous passés les yeux et la tête baissés. Merci ! Depuis quelques jours, pour Noël, le vieux tamarinier a été transformé en arbre de protestation. Etrange arbre de Noël »...

Quelques jours avant Noël, une action de résistance a effectivement été menée : désormais, des pancartes dénoncent et réclament : « Respekt a moin », « Tous pa noute pié tamarin », « Elag pa li », « Lès a moin vivre », « Respekt gramoun », « Respire » ! Gageons qu’avec un peu plus de considération et un soupçon de « bon sens », le vieux pied de tamarin pourrait bien renaître malgré l’élagage sévère. Et pousser à nouveau ses branches vers le ciel. Et qu’il nous survivra.

« Bien gérés, les arbres et forêts urbaines peuvent contribuer à réduire la température de l’air de 8 degrés Celsius, à réduire les frais associés à la climatisation de 40 pour cent, à réduire les eaux de ruissellement et à améliorer la qualité de l’eau en filtrant la poussière et les polluants », peut-on lire sur le site officiel de la FAO.

Tout est dans les deux premiers mots : « bien gérés »...

7 Lames la Mer

Respire... Photo : GML.

Dans son livre « 13.000 milles », le voyageur Marcel Mouillot nous livre une description de la rue Sainte-Marie, au début des années 1930. Ne doutons pas que le vieux pied de tamarin se dressait déjà là, à l’angle des rues Sainte-Marie et Montreuil.


La rue Sainte-Marie est l’abside de la cathédrale édifiée à la gloire de la végétation tropicale : Sainte-Marie, Notre-Dame des palmes !

Les cocotiers sont plus élancés, les feuilles des bananiers plus larges et plus vertes, les flamboyants y entremêlent leurs branches en dessins plus compliqués... Les lianes ont envahi les jardins : les cases, de la rue, demeurent invisibles...

Pieds de café, pieds de cacao, bougainvilliers, corbeilles de « vieux garçon », clochettes rouge pourpre des « flambeaux d’amour » cachés derrière les murailles hautes, verdies ou ocrées à neuf !

Rue Sainte-Marie.

Les barreaux vermoulus ne laissent que deviner la vie intérieure, le calme sédatif, le calme inconnu. Personne ne passe, les autos se détournent de la ligne droite qui conduit au rempart de la rivière Saint-Denis.

Échos lointains des rapsodies de Liszt, lorsque les doigts légers de Dominique frappaient les touches d’ivoire, évoquant aussi François d’Assise au milieu des oiseaux.

Laissons les « élus » de la rue Sainte-Marie à leurs fleurs, à leurs amours, à leurs nonchalances... Les « élus » de la rue Sainte-Marie, allée des parcs abandonnés où croissent les herbes, où l’eau, dans le ruisseau, ne tarit jamais... Évitons de déclencher le mécanisme secret de cette vieille boîte à musique bizarrement décolorée : une case de la rue Sainte-Marie.

Marcel Mouillot
13.000 milles
1935

7 Lames la Mer

Réalités émergentes Réunion, Océan Indien, Monde.
Presse, Edition, Création, Revue-Mouvement.
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Notes

[1Jean-Pierre Montanay/E1.

[2Jean-Pierre Montanay/E1.

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