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Lettre au Président de la République

20 ans et double peine pour le décrocheur !

2 septembre 2013
Nathalie Valentine Legros
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J’ai décroché à 15 ans du parcours scolaire en Seconde... Crise d’adolescence ? Refus d’un système qui ne forme qu’en formatant ? Problèmes dans la sphère familiale ? Qu’importe... A 20 ans, je décide de plonger dans la vie en mettant toutes les chances de mon côté. Mais, la société fait la sourde oreille : je n’aurai ni bourse ni aide car je ne corresponds pas aux critères, même si j’y ai droit compte tenu de ma situation sociale... Si ta famille n’a pas les moyens, abandonne le projet de faire "Capacité en Droit" à l’université et va au Pôle-Emploi te trouver un job ! Rentre dans le troupeau ! Le décrocheur est-il une sorte de "déserteur" que l’on punit ? Voici la lettre que je n’enverrai pas au Président de la République...

Photo extraite du carnet de voyage de Brice Challamel

« Monsieur le Président, je vous fais une lettre que vous lirez peut-être si vous avez le temps. Je viens de recevoir mes papiers militaires pour partir à la guerre avant mercredi soir... »

En ces temps terribles où gronde le bruit des bottes, où l’on massacre à tour de bras, où l’on manipule l’information, où l’on prétend vouloir faire la guerre au nom de la paix, la chanson de Boris Vian, « Le déserteur », n’est pas loin de me tirer les larmes des yeux. Larmes de colère !

Elle s’est imposée à moi comme ça, cette chanson, lorsque j’ai reçu, non pas « mes papiers militaires pour partir à la guerre », mais juste un mot en pleine figure, sur l’écran de mon ordinateur : «  Rejeté  ». Pas d’explications, pas de formule de politesse, pas d’encouragement à poursuivre quand même. Ni bonjour, ni au revoir, ni merde. Non. Juste un mot : «  Rejeté  ».

Quelle est cette société qui décide de «  Rejeter  » ? Quel est ce pouvoir absolu qui désigne celui qui sera inclus et celui qui sera exclu ?

Une lettre inspirée par Boris Vian...

Alors, je me suis décidé à écrire une lettre à François Hollande, Président de la République française. Voici donc la lettre que je n’enverrai pas au Président de la République...

Monsieur le Président

Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être si vous avez le temps et si vos collaborateurs surfent un peu sur le net. J’ai déserté il y a quelques années les bancs de l’école, ou plutôt ceux du lycée. Il y a un terme qui désigne ceux qui, comme moi, échouent et quittent le cursus scolaire : on nous appelle les «  décrocheurs  ». Remarquez, Monsieur le Président, que ce terme dédouane la société de son échec à intégrer les individus qui ne correspondent pas au moule, en leur rejetant la responsabilité du décrochage ! En nous qualifiant de «  décrocheurs  », on nous accuse et on nous refuse le statut de victimes — ce que nous sommes pourtant — d’un système dont tout le monde connaît les limites.

Solitaire dans mon rythme et toujours décalé

J’ai fait, sans conviction, quelques tentatives pour me raccrocher aux wagons de la classe de Seconde, mais malgré une intelligence remarquée par les enseignants, je n’ai jamais retrouvé le goût de l’apprentissage scolaire. Le ressort était brisé. Je me souviens qu’en CE1, une maîtresse avait souhaité me faire sauter une classe et m’inscrire directement en CM1 sans passer par le CE2. J’ai refusé, considérant cela comme une punition. Ce fut mon premier acte de résistance face au système. Un acte sans grande portée certes mais je compris au fur et à mesure de ma scolarité que je n’étais jamais dans le bon tempo. En avance sur les uns, en retard sur les autres, solitaire dans mon rythme et toujours décalé.

J’ai payé le prix fort puisque je suis passé par un séjour en hôpital psychiatrique.

Tel un gangster en prison

Il y a quatre ans, je suis donc devenu un «  décrocheur  ». J’ai dû, à cette époque, me plier au ballet des parapluies que la société ouvre alors pour se donner bonne conscience et trouver dans un parcours personnel les causes de son propre échec et de son incapacité à gérer l’individuel au sein du collectif : psychologues scolaires, proviseur, conseillers d’orientation, psychiatres, médecins, assistante sociale, éducateurs spécialisés, amis de la famille tentant de me raisonner... Jusqu’à ce que je dise : STOP ! Combien de fois ai-je dû affronter, avec le sourire de la honte, les questions anodines de ceux qui me demandaient comment se passaient mes études ? J’avais 16 ans et une part de révolte en moi. Je n’avais envie de rien, juste que l’on me laisse tranquille. J’en ai payé le prix fort puisque je suis passé par un séjour en hôpital psychiatrique. Je savais que je n’étais pas fou mais il paraît que c’est justement le propre des fous que de se prétendre sains d’esprit. Alors, j’ai serré les dents, j’ai courbé le dos et joué le jeu des « remises de peine » — tel un gangster en prison — attendant que cette autre administration, l’hospitalière, me rende ma liberté, celle-là même que j’avais prise quelques mois auparavant en désertant le lycée.

Capable de damer le pion à de nombreux informaticiens

Je ne suis pas fou. Je sais que pour vivre et exister dans cette société basée sur la compétition, il faut être « le plus fort » au moins dans un domaine. Alors, je me suis mis à étudier, tout seul, dans ma chambre, devant mon ordinateur. Des journées et des nuits à faire des recherches, tester, expérimenter, comparer, développer, approfondir mes connaissances. J’ai bidouillé, décortiqué certains mécanismes, démonté et remonté l’horloge du temps. Je me suis documenté, perfectionné.

Et je suis devenu peu à peu un informaticien performant, améliorant au passage mon anglais. Ma qualité : je suis têtu, persévérant et tant que je n’ai pas trouvé la solution à un problème, je cherche. Bien-sûr, je n’ai pas de diplôme mais je suis capable de damer le pion à de nombreux informaticiens officiels. C’est d’ailleurs l’un d’eux qui me l’a dit...

L’amour, ça te tombe dessus sans prévenir. Et elle, elle allait chavirer ma vie.

Mon arrière-grand-mère écrivait à de Gaulle

Et puis, il y a eu ce jour du mois d’août 2011... Deux ans maintenant. Elle est entrée dans ma vie... Cela faisait longtemps que je l’attendais. L’amour, ça te tombe dessus sans prévenir. Et elle, elle allait chavirer ma vie. Chavirer dans le bon sens, le bon rythme, le bon tempo. Tout comme il faut !

Monsieur le Président, jusque là, vous devez vous demander ce que je peux bien attendre de vous... Je ne suis pas le premier décrocheur et certainement pas le dernier. D’ailleurs, en vous adressant cette lettre, je ne fais que renouer avec une « tradition familiale » puisque mon arrière-grand-mère écrivait au Général de Gaulle à chaque contrariété que lui réservait la vie. En fait, voyez-vous Président, je n’attends rien de vous. Mais je veux que vous sachiez, qu’au bout de la chaîne, il y a des filles et des gars comme moi. Qui veulent s’en sortir. Qui ne demandent que ce à quoi ils devraient avoir droit. Et que l’on disqualifie sans autre forme de procés !

« Nous sommes désolés »

Avec ma copine, on a décidé d’aller là-bas en France. De dé-sauter la mer. Faire des études. Sans le bac, j’ai trouvé une filière qui me permettait de reprendre le cours interrompu de mes études : capacité en Droit. Au bout d’un an, on obtient un équivalent bac ! J’ai fait des tas et des tas de démarches au cours desquelles à aucun moment on ne m’a dit : « sans bac, pas de bourse » ! On ne m’a pas non plus conseillé, ni orienté, ni même parlé d’expériences comme les « écoles de la deuxième chance »... Orphelin de père, et ayant derrière moi un petit frère de 8 ans, je pensais naïvement que mon dossier de demande de bourse — dossier complet et déposé dans les délais — ne serait qu’une formalité. La simulation en ligne démontrait que je pouvais prétendre à presque 2000 euros par an. Mais, il y a deux jours, inquiet de ne pas avoir de nouvelles, je consulte mon dossier sur Internet et je prends en pleine figure ce mot : «  Rejeté  » ! Rien qu’un mot. Sans explication. Sans motivation. Sans autre forme de procès... Je suis donc «  Rejeté  ». Disqualifié !

Votre guerre, je ne veux pas la faire ! Illustration : Ben Heime.

Passé le moment de colère et de sentiment d’injustice, je prends mon téléphone pour tenter d’en savoir plus. Et là, la sanction tombe : vous n’avez pas le bac donc, vous ne pouvez pas avoir de bourse... « Nous sommes désolés ». Logique implacable ! J’ai poussé mon « enquête téléphonique » en appelant plusieurs organismes susceptibles de m’aider : conseil général, conseil régional, LADOM, CRIJ, CNARM, etc.

Ansort aou ! Par ou mèm !

Je résume la situation : pour avoir une bourse universitaire, il faut avoir le bac. Sinon, il faut s’orienter vers l’insertion professionnelle directement et, de fait, renoncer aux études. Dans le cas où tu vas à l’université sans le bac, ce qui est mon cas (pour une première année de Capacité en Droit), il n’y a pas de bourses.

Voilà donc l’objet de ma lettre, Monsieur le Président ! Sanctionné une première fois par un système scolaire auquel j’étais « inadapté », je suis une nouvelle fois sanctionné et disqualifié par un système social qui rejette ceux qui ont eu un « incident » de parcours, voire un « accident » de la vie ! Une double peine donc qui ressemble à s’y méprendre à une sérieuse panne de l’ascenseur social ! Ansort aou ! Par ou mèm !

Je n’ai pas abdiqué. Et je profite, Monsieur le Président, de cette lettre anonyme pour vous dire par ailleurs... que votre guerre, je ne veux pas la faire... Car je ne suis pas sur terre pour tuer de pauvres gens.

Histoire recueillie par Nathalie Valentine Legros

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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