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Il y a 194 ans naissait un poète

Zalbatros : Baudelaire en Créolie et en Créole

9 avril 2015
7 Lames la Mer, Jean-Claude Legros
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« Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage / Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, / Qui suivent, indolents compagnons de voyage, / Le navire glissant sur les gouffres amers ». Ce poème de Charles Baudelaire a été mis en musique par Léo Ferré, traduit en créole mauricien par Michel Ducasse et maintenant en créole réunionnais par Jean-Claude Legros. Un hommage à celui qui est né il y a 194 ans, le 9 avril 1821, et a foulé notre terre réunionnaise à l’âge de 20 ans au cours d’un périple dans l’océan Indien « aux pays chauds et bleus »...

Charles Baudelaire (1821-1867). By Radivilovskay on DeviantArt.

Dans l’imaginaire réunionnais, la mythologie baudelairienne occupe une place particulière, jalonnée de mystères, d’anecdotes, d’idylles... Charles Baudelaire a 20 ans lorsqu’il aborde l’île, le 19 septembre 1841, après une traversée sur le « Paquebot des mers du Sud » censé l’amener jusqu’aux Indes... Une escale d’une vingtaine de jours à l’île Maurice précède son séjour dans notre île où il reste un mois et demi.

Une polémique sera alimentée pendant de nombreuses années (et aujourd’hui encore) pour tenter de démêler, dans les écrits de Baudelaire, ce qui est à trait à l’île Maurice et ce qui évoque La Réunion.

« Bourbon... trois fois plus que Maurice »

Charles Baudelaire par Nadar, 1855.

« C’est un total de soixante-quatre jours que le poète a passés aux îles sœurs, écrit Hippolyte Foucque [1]. Les sensations emmagasinées dans l’une et l’autre des Mascareignes étaient de même nature, ne différaient presque par aucun détail ; et il est difficile, aujourd’hui, de vouloir déterminer la part qui revient à Maurice et celle que peut revendiquer Bourbon dans toutes les pages, vers ou prose, qui doivent leur naissance à la mise en œuvre postérieure des impressions cueillies en 1841. Mais jusqu’ici biographes et critiques ne rapportaient qu’à l’île de France les souvenirs de l’exotisme tropical de Baudelaire. Il nous semble désormais établi que l’île Bourbon doit y avoir autant de part, voire plus, presque trois fois plus que Maurice. »

« Votre cage à moustiques »

La légende va s’emparer de ce séjour, légende alimentée par Baudelaire lui-même qui déclare plus tard à Leconte de Lisle : « Je n’ai jamais mis le pied dans votre cage à moustiques, sur votre perchoir à perroquets. J’ai vu de loin des palmes, des palmes, des palmes, du bleu, du bleu, du bleu... » [2] Chamailleries entre poètes ? Entre Charles ?

"Le chant plaintif des arbres à musique, des mélancoliques filaos. Oui, en vérité, c’est bien là le décor que je cherchais...", Charles Baudelaire. Illustration : Baudin.

Charles Baudelaire a pourtant bien foulé la terre réunionnaise et y a laissé des souvenirs, y puisant aussi son inspiration. Il débarque à Saint-Denis, séjourne à Salazie, passe peut-être par Saint-Paul, tombe amoureux, fait scandale... Le poète français, Théodore de Banville, en fait état dans les « Souvenirs »...

« Des ragoûts étrangement pimentés »

« Dans je ne sais plus quel pays d’Afrique, logé chez une famille à qui ses parents l’avaient adressé, il n’avait pas tardé à être ennuyé par l’esprit banal de ses hôtes et il s’en était allé vivre seul sur une montagne, avec une toute jeune et grande fille de couleur qui ne savait pas le Français, et qui lui cuisait des ragoûts étrangement pimentés dans un grand chaudron de cuivre poli, autour duquel hurlaient et dansaient de petits négrillons nus ».

Cette description aux accents caricaturaux démontre la propension de Baudelaire à accentuer les traits... Le pays d’Afrique dont il est question est bien La Réunion. La montagne évoquée est Salazie. Mais en ce qui concerne la « toute jeune et grande fille de couleur », on trouve une autre version dans une lettre de la petite-fille du capitaine Saliz qui commandait le navire à bord duquel avait voyagé Baudelaire : « Le Capitaine Saliz présenta Baudelaire à une famille de riches planteurs dont les sept filles étaient d’une beauté remarquable. Or Baudelaire s’éprit de l’une de ces jeunes filles âgée de 15 ans. S’il s’en alla vivre dans la montagne, ce n’est pas qu’il fût ennuyé de l’esprit banal de ses hôtes, comme le dit Banville ; c’est parce que la jeune fille qu’il aimait alla séjourner avec sa famille à Salazie (...). Là, pour mieux voir l’objet de son amour, il prit pension chez une mulâtresse »...

Charles Baudelaire. Source : high-five-mag.

Scandale à l’hôtel d’Europe

Au fond, ces deux versions — loin d’être contradictoires — ne sont peut-être que les deux versants d’une seule vérité et alimentent le « mystère Baudelaire ».

Mystères et scandales... Comme l’anecdote rapportée par Auguste de Villèle [3] qui tient l’information d’Albert de Lasserve : Baudelaire aurait provoqué un scandale à l’hôtel d’Europe de Saint-Denis « en se montrant un jour tout nu ».

L’arrivée de Baudelaire a aussi marqué les esprits. Pour poser le pied sur le terre ferme de l’île Bourbon, le jeune poète est soumis à une épreuve tant dangereuse que burlesque, comme le rapporte un article anonyme publié dans le journal « Chroniques de Paris » du 13 septembre 1867. A cette époque où le port de la Pointe-des-Galets n’existe pas et où les bateaux restent à quelques encablures du rivage, pour mettre pied à terre, il faut passer du bateau à un canot, en général à l’aide d’une échelle de corde, puis du canot au débarcadère, sorte de pont en bois qui s’avance vers le large. Cela se passe au Barachois, dans des eaux déchaînées et infestées de requins...

Les requins ont eu son chapeau

Pour débarquer à l’île Bourbon, au Barachois, il fallait avoir le cœur bien accroché...

Au moment de monter sur le débarcadère, Charles Baudelaire tente de se hisser tout en tenant des livres à la main.... « Baudelaire s’obstina à monter à l’échelle avec des livres sous le bras (c’était assurément original mais embarrassant), rapporte « Chroniques de Paris », et gravit l’échelle lentement, gravement, poursuivi par la vague remontante. Bientôt, la vague l’atteint, le submerge, le couvre de douze à quinze pieds d’eau et l’arrache à l’échelle. On le repêche à grand peine ; mais, chose inouïe, il avait toujours ses livres sous le bras. Alors seulement il consentit à les laisser dans le canot qui se tenait au pied de l’échelle ; mais, en remontant il se laissa encore une fois atteindre par la vague, ne lâcha pas prise, arriva sur la rive et prit le chemin de la ville, calme, froid, sans avoir l’air de s’apercevoir de l’émoi des spectateurs. Son chapeau seul avait été la proie des requins. »

Jeanne (Délixia Perrine), Baudelaire (Thierry Mettetal) http://www.vollard.com/ - Photo : Emmanuel Kamboo.

« Et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde », écrivit-il quelques années plus tard dans un poème intitulé « Le mort joyeux » et publié en 1857 dans le célèbre recueil « Les fleurs du mal ».

En 1997, le théâtre Vollard crée la pièce « Baudelaire au paradis » [4], sur le voyage du poète à La Réunion.

7 Lames la Mer

Extrait des « Fleurs du Mal », le poème « L’Albatros » retrace une séquence vécue par Charles Baudelaire sur le bateau qui l’amenait vers l’océan Indien. La même scène est décrite 10 ans plus tard, dans des circonstances similaires, par Jean-Baptiste Gélineau qui se trouve alors au large du Cap de Bonne Espérance, à bord d’un trois-mâts de commerce, « Le Picard », en route pour La Réunion (voir encadré suivant)... Baudelaire en Créole, c’est un hommage que Jean-Claude Legros rend à l’auteur de « L’invitation au voyage », né un 9 avril.

By vale-ra on Deviant Art

Souvent-des-fois pou joué bann marin l’équipage
I souque in zalbatros, in lespèce grand zoiseau,
I vole dessus la mer, i navigue, i voyage
Son deux zaile grand rouvert, li plane su le bateau

Mais dès que bonna la pose le zoiseau su le pont
Sa que té le roi dann ciel, asteure li fait pitié
Son deux pied lé bancal, li marche en casse-cassé
Son zaile i traîne à-terre comme inn paire zaviron

Source : antiwarsongs.org

Sa que té vole dann nuage, fine arrive in pantin
Taleure-là li té fier, guette comme li lé vilain
Inn i rode poique ali ec inn pipe allumé
Inn ote pou moque ali, i fait semblant boité

Fonnkézèr lé pareil le grand zoiseau voilier
Li la pas peur cyclone, li la pas peur fusil
Ala li tonm à-terre, de moune i jure ali
Son zaile lé tellement grand, li vient p’à-bout marché

Traduction : Jean-Claude Legros
D’après Charles Baudelaire

By Adufazul on Deviant art


« Souvenirs de l’île de La Réunion, récit d’un voyage à La Réunion au dix-neuvième siècle » est l’œuvre de Jean-Baptiste Gélineau, 22 ans en 1850 lorsqu’il débarque dans l’île après une traversée en mer mouvementée. Cela fait alors presque dix ans que Baudelaire a séjourné dans l’océan Indien (Maurice et La Réunion)... Dans ce récit restitué aux Réunionnais grâce aux Éditions « Le corridor bleu », l’auteur raconte une terrible scène : la capture de l’albatros sur le pont du bateau.

« La capture des albatros se fait très facilement. Comme pour le requin, on dispose comme amorce un morceau de lard sur un hameçon bien affilé et soutenu par une planchette, et le pauvre albatros, fasciné à sa vue et poussé par la faim, le saisit gloutonnement avec son bec recourbé en cherchant à l’avaler. Mais l’hameçon s’arrête à l’isthme du gosier ou dans les cartilages au-dessus, et y reste fixé ; ce que voyant les matelots se mettent à trois ou quatre pour l’amener à bord.

Ce n’est pas sans peine du reste qu’ils y parviennent parce que le pauvre oiseau, récalcitrant à juste titre, s’arcboute d’une part en se renversant en arrière et en faisant obstacle aux flots avec ses larges pattes étalées et palmées et que, d’autre part, il étale ses immenses ailes qui baignent dans l’eau, en sorte qu’avant d’arriver à bord, il produit un tirage énorme. (...)

L’albatros déposé sur le pont et laissé en liberté est trop faible sur ses pattes pour pouvoir se soulever et même lorsqu’il repose sur l’eau, ce qui lui arrive rarement, et qu’il veut reprendre son essor, ses ailes déployées ne suffisent pas pour y parvenir ; il faut qu’il frappe avec elles et ses pattes en guise d’avirons la surface des flots et qu’il s’élève à une certaine hauteur pour pouvoir reprendre son vol majestueux.

Rien de plus beau, du reste, que ce vol de l’albatros, croisant, la nuit comme le jour, sans cesse de long en large derrière le sillage du navire, pour saisir sur la crète des flots, les débris de nourriture des matelots et suspendant bien rarement son vol solennel au point qu’on se demande si ces oiseaux dorment ou se reposent jamais ! »

Jean-Baptiste Gélineau

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Notes

[1« Pages Réunionnaises », Hippolyte Foucque, juin 1962.

[2Mme H. Vacaresco. Université des Annales, 20 septembre 1928.

[3Membre de l’Académie de La Réunion

[4Cette pièce a été créée le 4 novembre 1997. Texte et mise en scène d’Emmanuel Genvrin, musique de Jean-Luc Trulès et Christian Belhomme, scénographie d’Hervé Mazelin, costumes de Sophie Hoareau.

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