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Kaf lé zoli / Black is beautiful

Wilhiam Zitte : pas d’amnésie pour le kaf

1er mars 2019
Nathalie Valentine Legros
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« Je me suis toujours construit sur la dissidence et la polémique », disait Wilhiam Zitte. Kaf Rebel [cafre rebelle], inventeur de l’arkréolozi [art/créologie], parti pour le dernier marronnage le 22 juin 2018, le marronage dont on ne revient pas, lot koté la vi [Kaf la baré...], Wilhiam Zitte a ouvert un chemin où le « kaf lé zoli ». Ti somin, gran somin... alalila !

Wilhiam Zitte, présentant ses pochoirs lors de la fête "Alé Marcel" le 20 juillet 1991, à l’occasion de la fermeture du mythique bar de Marcel Coupama.
Photo vollard.com

Le sourire d’un « Kaf an tol »


Il y avait une flamme dans le regard de Wilhiam Zitte. Le reflet d’un temps ancien qui continuait de bruler à travers ses yeux. Etait-il hanté par la saga des ancêtres, ceux qui avaient ouvert et perpétué le chemin du marronnage ?

Wilhiam Zitte était leur flambeau passé de mains en mains, par dessus les sépultures anonymes, dans l’intimité de l’île et de ses remparts. Ancêtre et visions...

Il y avait de la poésie dans le sourire de Wilhiam Zitte, et une infinie tendresse, un « ti g’inn » de malice. Le sourire d’un « Kaf an tol » [cafre en tôle, cafre en taule] qui ne croyait qu’en un Dieu, celui de la liberté.

Wilhiam Zitte. Photo prise par Claude Thérésien chez Carpanin Marimoutou.

Au grand cercle des complicités créoles : arkréolozi


Il y avait de la jubilation dans le rire de Wilhiam Zitte, un écho. Qui résonne toujours même si le kaf la baré [1].

Cette flamme, cette poésie, cette jubilation lui faisaient un visage d’éternel enfant sur lequel planait en permanence un air d’incrédulité, d’étonnement.

Je me souviens de lui, dans les années 1990. Il habitait une petite case créole à Saint-Leu où l’on entendait la mer battre. Il riait plus fort que la mer. Il cultivait la dalonerie, au grand cercle des complicités créoles : arkréolozi [artcréologie].

Wilhiam Zitte et Carpanin Marimoutou.
Photo © Claude Thérésien.

« Gardien » insoumis d’un fonnkèr réinventé


Je me souviens de lui en 1999 dans un grand hangar des docks du port de la Pointe-des-Galets, le magasin D2. L’espace était monumental et le rire de Wilhiam résonnait contre les structures en tôles. « Ancêtre et visions », exposition collective placée sous le signe de l’indianocéanie.

Je me souviens de lui à l’artothèque [2], « gardien » insoumis d’un fonnkèr bousculé, renouvelé, réinventé.

Je me souviens de lui, quelques semaines avant sa mort, quand nous échangions au sujet de l’artiste Noël René...

"De moun 97.4", Wilhiam Zitte

« Cafre l’est joli » / « Black is beautiful »


Dans le langage de Wilhiam Zitte, il y avait des mots qui revenaient comme une litanie : cafre, mémoire, marron, marronnage, émancipation, abolition, libération, limazinèr [l’imaginaire], rituel, ancêtres...

Wilhiam Zitte est né le 1er mars 1955 à Saint-Benoît. Il est décrit par l’association « LERKA » [3] comme l’un des « pionniers de la scène contemporaine réunionnaise, il s’inspire de l’histoire et des traditions populaires de son île. Son œuvre, entre peinture figurative et pochoir, a puisé tour à tour dans l’image du Noir, la mémoire de l’esclavage et la créolité. Il est l’inventeur de l’artcréologie, auteur de l’expression « Cafre l’est joli » en écho au fameux "Black is beautiful" ».

Les "Tèt kaf" de Wilhiam Zitte, collèes à l’arrière des bus, ont-elles remué les consciences ?
Photo : Jean-Noël Enilorac

Des sentiers de l’intimité aux grandes routes de l’amnésie


« Je n’ai pas de formation artistique particulière. J’étais instituteur et, dans le cadre de mon enseignement, j’essayais de trouver des techniques, que l’on pourrait qualifier de « pauvres », c’est-à-dire avec des matériaux ordinaires : le papier journal et des pigments naturels comme le safran, le massalé, les épices, les terres broyées, etc » [4].

Wilhiam Zitte a bouleversé les arts contemporains réunionnais ; il a ouvert des sentiers à la manière des marrons. Mais il n’était pas que de La Réunion, il était de la mer indienne, des sommets et des ravines. Des sentiers de l’intimité aux grandes routes de l’amnésie, il a ouvert un chemin où le « kaf lé zoli ».

Nathalie Valentine Legros

Merci à François Orre. Hommage.
"De moun 97.4", de Wilhiam Zitte

Impression de familiarité dans l’espace arcréologique


Ancêtre et vision, j’y entre comme dans un cimetière au moment du crépuscule. Je me laisse guider par l’intuition que je vais là où je dois me rendre — impression de familiarité dans l’espace arcréologique. Le lieu n’est pas entretenu. Des pistes se découvrent dans la progression initiatique.

J’identifie des inscriptions sur de longs murs : les noms par milliers de disparus en mer, victimes de conflits, d’épidémies, des listes interminables d’esclaves extraits d’Anôsy, Ambolo, Masikora, Adriapala, Antongil, Fénérite, Ambatomalemy, Fotsinavo. Je lis la litanie des noms archivés, recensés...

Sur de grandes dalles, quelques unes renversées, sont consignés le nom des noirs marrons en pays Bourbon. Indocilité chronique des hommes malgaches qui ont laissé leur nom aux sommets de l’île. J’imagine l’histoire de Quinola [5] dans « une chasse aux nègres marrons » de Théodore Pavie [Ed. UDIR] qui « choisit une immersion mortelle dans l’océan Indien plutôt qu’une mort obscure dans l’esclavage ». Il y a la tombe de la femme qui a enfanté les premier enfant attesté de l’histoire du peuplement de mon île. Je me recueille dans l’enclos des Manoury, mes parents du côté maternel de mon grand-père « Kaf » Lebeau.


La Madame Gascar des bulletins d’information de mon enfance


Je passe devant des tumuli parfaitement ronds et hémisphériques tels des stupas. Des cornes de zébus, des statuettes ornent des tombeaux de pierre. Des pilons semblent abandonnés en attendant des « mangers » rituels. Des alohals penchent dangereusement.

Je crois reconnaître la carcasse du Rova. Il fait trop sombre. Il est difficile de distinguer les petits cercueils en pierre que l’océan éparpille sur la plage.

Je me mets à penser que la voie des ancêtres m’éloigne de celle tracée par mes propres parents, par l’éducation. La Madame Gascar des bulletins d’information de mon enfance est devenue une vieille femme rabougrie enfermée dans sa solitide, comme dans une photographie de Pierrot Men. Des organisations humanitaires lui viennent en aide. Une cinquantaine d’années « gâchées ».

Des cercueils enveloppés de linceuls sont fixés sur les toits des taxi-brousse.

Chargement ordinaire.

Le palais Rova.

Des bouteilles contiennent des liquides troubles


Je suis invité à un « servis kabaré ». Les murs de la salle sont tendus de pièces de tisus à dominante rouge avec des motifs imprimés. A même le sol, brûlent des bougies, des parfums. Des bouteilles contiennent des liquides troubles. Elles voisinent avec des peignes, des objets dorés, des miroirs, des chapeaux...

L’officiant présente ses salutations à chacun des participants. Il entreprend des invocations que des mouvements inspirés accompagnent pour atteindre une transe essoufflée. Il s’exprime alors dans une langue qui n’est plus celle qu’il parle habituellement : li koz langaz ! Il parle en langue. Il est investi par un esprit. Magie ?

Je ne suis plus... Les sons inhabituels, les odeurs capiteuses de parfums, la vision du sang de poulets sacrifiés, la fumée âcre des foyers invisibles m’interdisent une identification nette de la suite de la cérémonie.


La difficile reconnaissance d’une identité, d’une humanité...


Je m’efforce de reconstituer les éléments de ce langage. Les sons ne se traduisent qu’en images, en moun, en files frontales de formes humaines telles que je les aligne depuis « au plaisir du colon » [peinture laque aérosol + pastels gras et acrylique sur toile, 1990] qui paraphrase la célèbre gravure d’un brick négrier représenté en coupe sur plusieurs niveaux avec la cargaison méthodique de sa cargaison (in)humaine.

Je consigne une représentation de corps pictogrammés formés de bâtonnets verticaux et horizontaux, de points. Les journaux périmés viennent incruster encore plus arcréologiquement l’alphabet lémurien : corps fantomatiques, emmêlés comme dans un charnier ou dans une sarabande flottante ; alignements immobiles ou dansants, en frises obstinées, à la manière d’un mouvement continu et musical, multipliés au pochoir le plus souvent sur toutes sortes de supports. Ils réécrivent naïvement les échos sécuritaires relatant des faits divers qui justifient un ordre public répressif contre des tentatives d’immigration clandestine, qui encouragent des actions humanitaires et réduisent les velléités de rapprochement improbablement fédéral.

Le retour de plain-pied dans la réalité quotidienne sort les personnages dérivés des nappes et des chemises brodées sur la Grande île du contexte arcréologique utopique. Ils parlent créole, de la difficile reconnaissance d’une identité, d’une humanité... Sa mèm é ankor plis.

Wilhiam Zitte

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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Notes

[1Kaf la baré : le cafre est parti/le cafre est mort.

[2Wilhiam Zitte a dirigé l’Artothèque du Département de La Réunion de mars 1995 à mars 1999.

[3Espace de recherche et de création en arts actuels, association créée par Antoine du Vignaux.

[4Source : africultures.com.

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