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Thérèse Le Prat (1)

Saint-Denis 1937 : la petite marchande de poissons

15 septembre 2016
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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La Réunion il y a 80 ans. En 1937, Thérèse croise Sidonie dans une rue de Saint-Denis. La première photographie la seconde, et c’est ainsi que la frêle silhouette d’une petite marchande ambulante avec sa guirlande de poissons surgit du passé pour arriver jusqu’à nous. Histoire d’une rencontre... Histoire de deux femmes.

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Vendeuse de petits poissons à Saint-Denis, La Réunion, 1937. Photo : Thérèse Le Prat. Source : musée du Quai Branly.

1937. Une rue de Saint-Denis avec La Montagne en arrière plan. C’est la rue La Bourdonnais, dans sa section proche de la rue Gasparin. Ni voiture, ni passant. Pas même un chien errant sous le soleil. Une femme à l’âge incertain se tient debout près du caniveau. C’est Sidonie. [1]

Regardez ses pieds nus usés par la marche, ses pauvres habits propres mais fripés et aux couleurs fanées, son chapeau de paille déformé, ses mains douloureuses, ce corps fatigué et soumis.

Ce petit bout de femme arpente les rues en quête d’une bonne âme qui lui achètera sa guirlande de poissons. Quelques pièces pour soulager les ventres inquiets de sa famille entassée dans les faubourgs de la ville. À son bras gauche, un panier vide.

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Vendeuse de petits poissons à Saint-Denis, La Réunion, 1937. Photo : Thérèse Le Prat. Source : musée du Quai Branly.

La seule âme que Sidonie croise dans le chemin ce matin-là est une Européenne coiffée d’un chapeau feutre (dont on aperçoit l’ombre sur certains clichés). C’est Thérèse, une photographe.

Au « Bonjour » sonore et enjoué de Thérèse, Sidonie répond d’un petit geste de la tête, yeux baissés, visage impassible.

Thérèse ne veut pas de poissons mais juste prendre quelques photos de Sidonie. Comment refuser ? La photographe glisse-t-elle quelques pièces dans le panier ? Sidonie ne dit ni oui ni non.

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Est-ce la honte qui assombrit le visage de Sidonie ? Est-ce la résignation ? Est-ce le souvenir d’une ancienne colère ? Pieds joints, Sidonie se fige face à l’objectif de Thérèse. Les yeux cachés par l’ombre du chapeau sont toujours baissés. Les lèvres pincées ne livrent rien.

Cette statue au visage penché vers la terre témoigne de la détresse d’un peuple écrasé par le système colonial.

À lire aussi : « Azéma, la tête sur un plateau »

« Regardez-moi si vous voulez mais moi, je ne peux vous regarder », semble dire Sidonie tandis que Thérèse prend plusieurs photos. Sidonie ne bouge pas jusqu’à ce que la photographe quitte les lieux pour rejoindre la rue du Rempart (future rue Lucien Gasparin) qui surplombe la rivière Saint-Denis.

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Saint-Denis 1937. La rue du Rempart avec, à droite, l’accès aux rampes Ozoux et à leurs virages en épingles à cheveux. A l’angle avec la rue Dauphine, la traditionnelle boutique. Quelques enfants jouent tandis qu’au loin, une charrette monte la côte. Il est midi. Photo : Thérèse Le Prat. (Source MQB)

La scène a duré moins de deux minutes. Les deux femmes, qui ont peut-être le même âge, s’éloignent dans des directions opposées.

Immortalisée par l’objectif de Thérèse, Sidonie garde tout son mystère, même si sa chétive silhouette et son visage impénétrable sont arrivés jusqu’à nous. On ne saura rien de plus sur cette vie de misère. De la silhouette et du visage de Thérèse, 42 ans, on ne saura rien non plus.

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Mais qui était donc cette photographe prénommée Thérèse qui déambulait en 1937 dans les rues de Saint-Denis ?

Elle s’appelait Thérèse Le Prat et elle a photographié les artistes les plus connus de son époque : Louis Jouvet, Pierre Fresnay, Jean-Louis Barrault, Arletty, Jean Marais, Jeanne Moreau, Colette, Jean-Paul Belmondo, Alberto Giacometti, Maurice Béjart...

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Jean-Paul Belmondo, photographié en 1958 par Thérèse Le Prat.

Face à la célébrité de ses modèles, Thérèse Le Prat semble avoir opté pour l’ombre en cultivant la discrétion. Son visage reste inconnu et aucune petite main ne s’est jusqu’à l’heure penchée sur un clavier pour lui concocter une page Wikipedia.

« 7 Lames la Mer » a donc décidé de vous entraîner sur la piste de cette mystérieuse Thérèse Le Prat qui a réalisé en 1937 un émouvant reportage photographique sur La Réunion.

À suivre...

Nathalie Valentine Legros et Geoffroy Géraud Legros


À lire aussi au sujet de la photographe Thérèse Le Prat :

Thérèse le Prat (2) : « Le mystère du galet Gamède enfin percé ! »

Thérèse le Prat (3) : « Allons battre carré à Saint-Denis en 1937 »


Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1Prénom d’emprunt.

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