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Océan

Barachois : retour vers le futur

25 octobre 2015
7 Lames la Mer
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Saint-Denis rêvait d’avoir un port, en a eu un et rêve toujours. À La Réunion, au moins dix communes possèdent des installations portuaires ou tournées vers les activités maritimes. Seule la commune qui fait figure de capitale reste coupée de la mer, malgré de nombreuses tentatives malheureuses. Caprices du sort ? Les éléments naturels ont-ils eu raison des ambitions humaines ? Si l’on en croit Thomas Corneille, tout n’est pas perdu : « Et souvent, c’est l’effet des caprices du sort, qu’au milieu des écueils on rencontre le port ».

Ils sont nombreux à avoir rêvé un port à Saint-Denis... Et les tentatives pour réaliser ce rêve ont été nombreuses aussi mais la plupart du temps contrecarrées par le manque de moyens et les cyclones.

Cette histoire est comme celle du nez de Cléopâtre : s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. Si Saint-Denis avait un port, toute la surface de La Réunion aurait changé...

En 1956, Yves Pérotin, archiviste en chef, retrace les multiples épisodes — parfois rocambolesques — de cette « vaine » quête portuaire. « 7 Lames la Mer » vous livre l’intégralité de ce document exceptionnel retrouvé au fond de notre désormais célèbre malle en bois...

À l’heure où le projet NEO (Nouvelle Entrée Ouest) porté par la mairie de Saint-Denis nous promet une ouverture de la ville sur la mer, ce regard sur le passé peut-il nous éclairer ?

Reconfigurer sans défigurer le front de mer de Saint-Denis, c’est prendre en compte son histoire. Et cette reconfiguration ne saurait admettre que l’on en profite pour écraser une nouvelle fois des éléments d’un patrimoine dionysien déjà bien entamé.

Le projet NEO rendra le Barachois aux piétons et aux activités de loisirs. Il aura par ailleurs comme avantage — a priori — de faire sauter le bouchon à l’entrée ouest de Saint-Denis.

7 Lames la Mer

Dans ce pays, dépourvu de havres naturels, la rade de Saint-Denis, qui présente certains avantages, fut utilisée dès les premiers temps de la colonisation. À la fin du 17ème siècle, et pendant les premières décades du 18ème siècle, il n’y avait aucune installation portuaire, même rudimentaire.

Au devant d’une ville encore informe, dont le voyageur arrivant par la mer ne distinguait que les cases appartenant à la Compagnie des Indes, et sans doute la chapelle primitive, la côte ne présentait pas la même courbure qu’aujourd’hui.

A la hauteur de l’actuelle direction des Ponts et Chaussées, la pointe des Jardins s’avançait nettement vers la mer, tandis que, devant l’endroit où devaient déboucher les futures rues du Barachois et de l’Intendance, une anse était nettement marquée avant un nouveau redent la séparant de la grande courbure concave qui passe devant la rivière et va jusqu’au cap Bernard. Cette anse, on n’allait pas tarder à l’appeler le Barachois, terme désignant un petit port de fortune, naturel ou sommairement aménagé.

Ile de la Réunion. Gravure sur bois, gravée par Bertrand d´après Taylor. 1883. Source : antique-prints.de

Cette forme du rivage devait se maintenir à peu près telle quelle jusqu’au 19 siècle, mais non sans que l’aspect des lieux se modifiât. En effet, le passage de La Bourdonnais au gouvernement des îles, bien qu’il ait donné la primauté à l’île de France où fut organisé le Port-Louis, eut pour conséquence à Bourbon, de donner le pas à Saint-Denis sur Saint-Paul.

A Saint-Denis fut construit alors l’essentiel de ce qui devait être l’hôtel du Gouvernement, ainsi qu’un petit fort sur une des hauteurs qui dominaient la rade, des magasins et surtout le fameux débarcadère pour les cafés, devant l’actuelle Préfecture. Ce débarcadère, dont La Bourdonnais était très fier, était un ouvrage d’art assez curieux, composé d’un début de jetée en pierre, prolongée par une sorte de pont suspendu, soutenu par des ancres immergées. Ce dispositif compliqué faisait saillie dans la mer d’environ 50 mètres.

Pont volant de La Bourdonnais

L’ingénieur Cossigny, qui détestait La Bourdonnais comme il détestait tous ceux qui l’entouraient, disait de ce « pont », alors en projet, que si on le montait avec des fils de soie comme chaînes, des épingles comme ancres et des allumettes comme madriers, cela pourrait certainement amuser les enfants.

Quoi qu’il en soit, après des essais et des échecs, La Bourdonnais en réalisa le modèle définitif, en trois mois de travail fébrile, en 1738. Ce pont devait durer quelque temps, puis être démoli par un cyclone et, depuis, rétabli un très grand nombre de fois, mais avec des pilotis et non plus la suspension imaginée par le grand Malouin.

La période royale ne vit, semble-t-il, guère de travaux nouveaux au port, en dehors de la construction de hangars et de magasins. Sans doute est-ce alors que fut établi la premier mât de Pavillon, sur la hauteur qui termine la rue de ce nom, laquelle date de ce temps-là. Pas de projet de port pour Saint-Denis à cette époque, tandis que Tromelin lançait l’idée du port de Saint-Pierre.

Débarcadère de Saint Denis, par Louis Auguste de Sainson. 1834

Mais sous la Révolution, le commissaire civil Tirol allait remettre la rade de Saint-Denis en vedette. Ce curieux homme, aux pouvoirs assez mal définis (bien qu’il brandît à tout bout de champ des textes justificatifs), avait beaucoup d’idées dont certaines n’étaient pas si sottes.

Malheureusement, il n’avait aucun sens des exigences financières qui conditionnent les grandes réalisations. Occupé à préparer la vente des biens nationaux, lors de l’été 1792-1793, il voulait, avant même la réalisation de l’opération, utiliser les recettes qui devaient en provenir pour la création d’un port à Saint-Denis.

Son plan, mis au point par l’ingénieur Bourdier, ne semble pas avoir été très éloigné de celui qui fut repris trente ans plus tard. Pressé d’agir, il fit des réquisitions d’esclaves et de matériaux qui plongèrent l’ordonnateur Duvergé, homme sage et même timoré, dans un véritable affolement. Cet affolement eut certains échos et Tirol, malgré un début de réalisation, fit marche arrière, au début d’avril 1793, même après avoir reçu des propositions d’aide et appui de la part de certains particuliers. Il écrivit à Duvergé :

« Citoyen ordonnateur,
Comme je viens d’apprendre du citoyen Bourdier que les expériences faites jusqu’à ce jour à l’endroit du Barachois suffisaient pour prouver que l’on n’y peut faire un port, ces travaux vont cesser pour n’être repris et continués que lorsque, au moyen de la vente des biens nationaux (...), on sera assuré des fonds nécessaires (...) pour l’exécution de tout l’ouverture (...), d’après les plans et devis du citoyen Bourdier
 ».

Mais ce recul n’était, dans l’esprit de Tirol, qu’un ajournement. L’année suivante, il reparlait de son grand projet, tout en le reconnaissant impraticable dans le moment et en proposant des travaux plus modestes.

C’est peut-être sous son influence que furent réalisés les deux débarcadères que nous voyons figurer, en 1810, sur un plan de la ville, à l’ouest du pont de La Bourdonnais.

Marine devant Saint-Denis, par Numa Desjardins, 1854

Cependant, le projet de Tirol allait être repris d’une manière éclatante par le baron Pierre Bernard Milius, après que Bourbon eut fait retour à la France, au début de la Restauration. Le 27 novembre 1819, le gouverneur se rendait au Barachois à la tombée de la nuit (parce que c’était l’heure de la marée basse) et, entre une bordée de fusées et une salve d’artillerie, il posait solennellement la première pierre d’une jetée, juste à l’ouest de la pointe des jardins.

Cette jetée était destinée à s’avancer loin dans la mer, en direction du Nord, puis à se rabattre vers l’ouest, puis le sud-ouest, en allant à la rencontre d’une autre jetée nord-sud, limitant ainsi un vaste bassin qui, s’il n’eût peut-être pas pu abriter les navires de haute mer, eût au moins été susceptible de recevoir d’importants caboteurs.

Cinquante mètres furent construits par Milius et son successeur Freycinet. Cependant, en 1824, un ordre du ministre faisait suspendre les travaux. La raison en était le débordement de la jetée par les galets qui, après s’être accumulés entre elle et la pointe des Jardins, gagnaient l’ouest du dispositif.

Cependant, sous l’administration de Betting de Lancastel, directeur de l’Intérieur, l’attention se porté plus vers les routes et les travaux de la jetée Milius (bien que repris et poursuivis de 30 mètres, toujours en direction du Nord) furent l’objet d’un moindre intérêt, cependant que les embarcations utilisaient déjà la jetée.

On en était cependant arrivé, en 1829, au point où la jetée devait être incurvée, lorsqu’un ouragan bouleversa tout, rabattant les trente derniers mètres de l’ouvrage vers l’ouest, délimitant ainsi un petit bassin qui, ultérieurement consolidé, allait constituer le Barachois de Saint-Denis, le port minuscule qui devait durer jusqu’au début du 20ème siècle. En sorte que le Barachois (...) fut l’œuvre combinée des hommes et de la nature, des plans concertés et du hasard des éléments.

On devait longuement épiloguer par la suite sur cet évènement et, bien entendu, dans des sens différents. Les uns pour critiquer les entreprises et les projets de Milius, les autres pour les défendre.

Après la catastrophe, cependant, on dut se borner à faire, sur des crédits délégués par l’État, un débarcadère en bois, sur l’ouest du bassin ; c’était le premier avatar d’un pont qui fut ensuite refait en fer, puis détruit par le cyclone de 1863, puis refait en bois, puis à nouveau refait en fer en 1874, pour arriver au triste état qui suivit. Tout au cours du 19ème siècle, — et même après — cette jetée servit à l’état pour le déchargement de ses navires, pour le débarquement des passagers du service de chaloupes Possession/Saint-Denis, etc.

Mais au milieu du 19ème siècle, l’île connut une grande prospérité impliquant un considérable mouvement d’échanges avec l’extérieur. Or, en attendant que l’on fit le grand port dont tout le monde parlait, il fallut multiplier, tout autour de l’île, les « marines » pour ramasser le sucre suivant le système dit de la « cueillette ».

Saint-Denis, se trouvant avoir aussi du sucre à embarquer, et surtout des marchandises à débarquer, ne put se contenter des deux ponts de l’État, le pont La Bourdonnais et celui du « Gouvernement », il était nécessaire d’y ajouter d’autres jetées où pussent accoster les chaloupes pour le déchargement des navires mouillés en rade. Aussi les marines privées se multiplièrent, grâce à des permis d’établir sur les pas géométriques. En dehors de celle qu’établit Richard au Butor, elles se groupèrent toutes dans la baie même de Saint-Denis, entre le Barachois et la Rivière.

A l’ouest du pont La Bourdonnais se trouvaient le pont Moreau de 1861, et le Petit-Pont, le plus ancien, établi par Crémazy et consorts en 1833. A l’est était le groupe des marines créées par les Jouvancourt : le pont Protêt (de 1840), le pont Emile (de 1850), qui fut assez vite détruit, et le pont Manès, de 94 mètres, en fer, datant de 1851. A ces divers embarcadères correspondaient des hangars, magasins, etc. et à chaque société de marine appartenait un certain nombre de chaloupes et un personnel permanent.

Cependant, en même temps que s’édifiaient ces ouvrages, tout le quartier s’embellissait. En 1852, les bicoques et masures qui offraient un aspect peu avenant depuis la rade, disparurent et l’on put voir, à côté de l’hôtel du Génie militaire (déjà plus ancien), se construire l’immeuble Jouvancourt à l’angle terminal de la rue de Paris, tandis que les concessionnaires des marines construisaient le quai. En 1856, c’était la place — jusqu’ici déserte — du Gouvernement qui recevait la statue de La Bourdonnais.

Mais la colonie était toujours privée du grand port que tout le monde désirait. On sait que, du temps d’Hubert-De-Lisle, il fut décidé de le construire à Saint-Pierre mais que les travaux furent interrompus au moment de la grande crise de la fin du Second empire. Lorsqu’au début de la 3ème République, la question du port fut reprise, il y eut plusieurs projets assez poussés en faveur de Saint-Denis, la plupart dans le sens d’un retour élargi du projet Milius. Mais, comme on sait, ces projets n’aboutirent pas et le port fut creusé à la Pointe-des-Galets.

"Le Barachois", lithographie extraite de l’album "Le soir", 1848. Martial Potémont.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce ne fut pas l’arrêt de mort des marines qui continuèrent à fonctionner jusqu’au début du 20ème siècle. Même si leur utilisation augmentait le coût général du fret, il se trouvait que certaines compagnies de navigation avaient intérêt à les utiliser et qu’elles étaient rentables pour leurs propriétaires.

Malheureusement pour ceux-ci, les marines étaient établies sur les pas géométriques, aussi devant la concurrence fait au port, l’Etat fit-il déguerpir les propriétaires en rachetant leurs installations dans les toutes dernières années du 19ème siècle.

C’était la fin de l’activité portuaire de Saint-Denis. En même temps, le Barachois, de plus en plus ensablé, devenait pratiquement inutilisable. En 1911, on songea même à le transformer en saline. L’année suivante, il fut comblé jusqu’au niveau de la mer. En 1937, enfin, le gouverneur Truitard décidé d’en exhausser le terre-plain jusqu’à la hauteur des chaussées voisines.

Il n’y avait donc alors plus de marines et plus de Barachois. Seule demeurait la grande jetée. En 1948, le cyclone la réduisait encore un peu. Il semblait que Saint-Denis tournait définitivement le dos à la mer...

Yves Pérotin , 1956
Archiviste en chef de La Réunion
Texte extrait de : « Chroniques de Bourbon »

Les pêcheurs au Barachois au début des années 50

Dans la deuxième partie des années 50, les conversations sont alimentée par le projet de construction de la route du Littoral qui sera inaugurée en 1963. On espère que cette nouvelle voie de communication contribuera à ramener de l’activité et de l’animation sur le Barachois. Dans le même temps, on annonce « la construction d’une nouvelle jetée dont les premiers éléments permettront de relever les barques de pêche et dont les prolongements futurs constitueront un véritable môle de protection ».

Les projets de port sur Saint-Denis ont été nombreux ainsi que le décrit Yves Pérotin. On a même évoqué un temps un hypothétique « Saint-Denis-plage » tombé dans les oubliettes...

Le dernier en date est toujours dans les starting-blocks « L’étude de définition pour la réalisation d’un port de plaisance, s’insérant dans le cadre d’un projet d’aménagement global du front de mer de Saint-Denis, lancée par la Communauté d’Agglomération du Nord, a favorisé trois sites, explique la CINOR. Trois sites sur lesquels les aspects d’ordre économiques et environnementaux, de même que les problématiques d’organisation des déplacements et d’aménagements touristiques et balnéaires ont finement été analysées ».

Le site du Barachois


Piscine d’eau de mer

La ville de Saint-Denis mise donc sur NEO : la Nouvelle Entrée Ouest. « Avec la Nouvelle Entrée Ouest, Saint- Denis réinvente son front de mer. Tout en préservant la richesse du patrimoine naturel et culturel du barachois, le projet prévoit un réaménagement urbain et paysager ainsi que de nombreux espaces piétons. Avec un équipement particulièrement original : une piscine d’eau de mer accessible à tous. » Avec NEO, le Barachois est rendu aux piétons et retrouve sa fonction de « lieu de promenade » : la circulation se fait par un tunnel souterrain.

Le site de la Caserne-Lambert, à l’entrée Ouest de Saint-Denis

Ne doutons pas qu’un port à Saint-Denis offrirait le double avantage de projeter la ville dans une dimension économique et touristique nouvelle et de renouer avec le passé.

En attendant, c’est la capitale du Sud qui endosse le profil de « ville ouverte sur l’océan ». Et pendant ce temps-là, l’océan Indien, qui se trouve à deux pas, joue avec les galets...

7 Lames la Mer

Le site de l’ancienne gare routière
Saint-Denis sur Butor ma ville océanique
Sans rivage sans port sans plage sans bateaux
Saint-Denis Camélias où meurent les bardeaux
Ma cité tropicale au béton boulimique

Jean-Claude Legros (1983)
Extrait de « Saint-Denis », poème publié dans le recueil « Ou sa ou sava mon fra ». Retrouvez l’intégralité du texte ici

Source : L’Illustration

Le débarcadère du Barachois. Années 60. Photo Jean-Claude Legros.

Les barques des pêcheurs et le débarcadère avec la route en Corniche en arrière-plan. Début des années 60. Photo Jean-Claude Legros.

7 Lames la Mer

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