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En partenariat avec "La Dame de Pique"

Russie - Réunion : la passerelle invisible

6 juillet 2013
7 Lames la Mer, Caroline Gaujard-Larson
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Coups de foudre, littérature, politique, architecture, mariages, tourisme... et fuseau horaire. Les relations entre la Russie et La Réunion sont jalonnées d’épisodes intimes et de grandes envolées. L’immense Russie et la petite île de l’océan Indien sont reliées par d’invisibles "passerelles". Comme ce coup de foudre entre Frederik Volpert Rohnstadt — Allemand né à Saint-Pétersbourg — et la belle demoiselle Adam de Villiers, à l’origine de la fondation de trois influentes familles réunionnaises...

À première vue, on identifie peu ou pas de liens entre la Russie et La Réunion si ce n’est qu’elles partagent le même fuseau horaire. Du côté du tourisme peut-être ? Même pas. Pourtant friands de destinations insulaires et tropicales, « les touristes russes sont très rares sur l’île  », assure Margarita Kourakova, une Russe expatriée depuis cinq ans à La Réunion. La faute au régime des visas en vigueur sans doute. « Pour les Russes, un visa spécial outre-mer est obligatoire, le visa Schengen ne suffit pas  », regrette-t-elle. Et pour l’obtenir, c’est la croix et la bannière.

Originaire d’Orel – une ville de 300.000 habitants située à 360 km au sud-ouest de Moscou —, Margarita a rejoint son mari sur l’île, « comme la plupart des Russes qui habitent ici (une dizaine de personnes, ndlr). » Aujourd’hui anecdotiques, les relations entre la Russie et La Réunion, et plus largement l’océan Indien, ont pourtant été dynamiques par le passé. Fut un temps, la Russie et La Réunion s’influencèrent mutuellement dans les domaines de la littérature et de la politique.

Pouchkine : « Parny, c’est mon maître »

Né en 1930 à Saint-Louis, d’une mère réunionnaise et d’un père ukrainien, Boris Gamaleya, un temps militant politique (cofondateur du Parti communiste réunionnais), est un poète influent de la littérature réunionnaise. Issu d’une famille de russes blancs exilée à La Réunion après la Révolution d’octobre, l’écrivain acquiert ses lettres de noblesse avec « Vali pour une reine morte », une œuvre publiée à compte d’auteur en 1973.

Boris Gamaleya

La poésie réunionnaise suscite pour sa part un certain engouement en Russie. Ainsi, les recueils d’Evariste de Parny (1753-1814) — très tôt traduits en Russe — et du chef de file du mouvement parnassien Leconte de Lisle (1818-1894) régalèrent l’intelligentsia russe à leurs époques respectives. Surtout connu pour ses « Poésies érotiques » (1778), le Réunionnais de Parny était notamment tenu en grande estime par un autre poète russe, le grand Pouchkine, qui fut aussi un adepte du genre. Lequel alla jusqu’à dire du Réunionnais : « Parny, c’est mon maître. »

On se rappellera également que Constantin Batiouchkov (1787-1855) traduisit la Xème élégie du poète réunionnais (premier volume des « Poésies érotiques ») sous le titre « Le revenant ». Ce poète russe, lui non plus, ne cacha pas pour Parny et son œuvre – qu’il qualifiait de « mystico-platonique » [1] – un engouement certain.

Evariste de Parny, tenu en haute estime par le grand poète russe Pouchkine.

Une empreinte russe sur l’architecture réunionnaise

XVIIIème siècle, XIXème... Outre Boris Gamaleya qui, il y a quelques mois, vivait encore à La Réunion, l’histoire contemporaine aussi permet d’ériger une improbable passerelle russo-réunionnaise. Une passerelle incarnée par plusieurs constructions emblématiques de l’île. Aéroport de Gillot, mosquée de Saint-Pierre, bâtiment de la chambre d’agriculture…

Tout cela est né sur la table de l’architecte russe, Vladimir Frizel, décédé à La Réunion en janvier dernier. Si l’île fut la dernière étape de l’architecte, l’empreinte du Russe est également visible à Madagascar. La « Grande île » doit elle aussi son aéroport, ainsi que de nombreuses réalisations, à Frizel. Madagascar qui par ailleurs intéressa très tôt l’empire russe (lire « Russie—Madagascar, une amitié en renouveau »).

Frederik Volpert Rohnstadt repose dans le cimetière d’Hell-Bourg, sur la terre où il a rencontré l’amour.

Frederik Volpert Rohnstadt enterré à Hell-Bourg

Ce n’est certes pas la poignée de couples russo-réunionnais actuellement établis dans l’île qui y laissera durablement l’empreinte de la Fédération russe. On ne peut pas en dire autant de cet Allemand né à Saint-Pétersbourg aujourd’hui enterré à Hell-Bourg. Lequel a pour descendants les membres de trois grandes familles dirigeantes réunionnaises toujours influentes aujourd’hui : les Caillé, les Lagourgue et les Foucque. Venu faire du commerce sur l’île, le Pétersbourgeois Frederik Volpert Rohnstadt (1854-1922) succomba aux attraits d’une belle Réunionnaise, par ailleurs riche héritière du sucre, et décida de s’installer à La Réunion. Il fut aussi consul d’Allemagne à Madagascar, nous précise un de ses descendants.

Sur l’île, les hommes qui partent à la recherche d’une épouse russe ne sont d’ailleurs pas des cas isolés, nous confie Margarita Kourakova. Si la jeune femme a rencontré son mari lors d’un séjour touristique sur l’île, elle explique que de nombreux mariages russo-réunionnais sont décidés très rapidement après une rencontre via Internet. Margarita le sait, ses nouveaux compatriotes véhiculent souvent le préjugé qu’ « il faut se méfier de ces femmes russes » car c’est leur attrait pour l’argent et la vie facile qui les amènerait ici. Une « image choquante » pour Margarita.

A gauche, le cirque de Cilaos (Photo 7 Lames la Mer). A droite, la cathédrale Sainte-Basile de Moscou (photo © Denis Babenko - Shutterstock)

Pour leur défense, la jeune femme explique qu’elle « voit beaucoup de filles qui décident de se marier via Internet. De nombreux Réunionnais vont même en Russie pour chercher leur épouse et je me demande bien pourquoi  », poursuit-elle. « Moi je pense que c’est le contraire qui est vrai et que ces filles sont parfois un peu naïves car elles quittent tout en Russie pour suivre un mari qu’elles ne connaissent quasiment pas. Et comme il y a ce problème de visa, il faut se décider assez vite. » Évidemment, le mariage est « rarement une réussite ».

7 Lames la Mer avec Caroline Gaujard-Larson (La Dame de Pique)


En 1968, Boris Gamaleya s’insurge face au refus des autorités de célébrer le cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Leconte de Lisle... et souligne qu’il faut se tourner vers la Russie « pour le voir hautement honoré et publié ». Extraits...

Leconte de Lisle

Le colonialisme étant ce qu’il est les honneurs officiels auront été de préférence à Roland Garros, dont les prouesses, soit dit en passant, n’auront pas été ternies par les reproches d’ingratitude que lui adressait la presse créole à l’époque. (…) Le fort gênant poète, combien il eût été plus simple de l’escamoter comme tant d’autres. Pour avoir dit leurs quatre vérités aux esclavagistes et pleuré sur l’image du frère noir bien-aimé, un autre poète, Auguste Lacaussade, n’a-t-il pas été puni en 1967 ? N’a-t-on pas réussi à subtiliser le cent-cinquantième anniversaire de sa naissance, le 13 février ? (…)

Le colonialisme n’aura pas raison de ce géant

Au-delà des caricatures d’hommages, le combat pour Leconte De Lisle continuera. En France où, de son vivant, il fut la cible des conservateurs, une initiative est attendue : celle de la publication de ses œuvres complètes. Mais c’est vers la Russie qu’il faut se tourner pour le voir hautement honoré et publié. (…) Notre île compte deux poètes dont la renommée dans les lettres russes est exceptionnelle : Evariste de Parny et Leconte de Lisle. (…)

En URSS vient de paraître un nouveau Leconte De Lisle, comprenant les poèmes, les œuvres de jeunesse et les articles où s’exprime pleinement son ardeur républicaine, antiesclavagiste, révolutionnaire. (…) Le fait que cet anniversaire n’ait été célébré qu’en URSS est riche d’enseignement. Non, Leconte de Lisle n’est pas hors du temps, étranger à nos problèmes. Enjeu d’une bataille idéologique, il surgit encore dans les réflexions sur l’âme et le passé de notre Mascareigne. Non, le colonialisme n’aura pas raison de ce géant. Pas plus que du reste.
(Témoignages, 23 octobre 1968)

7 Lames la Mer

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Notes

[1« Lis Parny à Samarine. C’est parfaitement dans son genre l’amour mystico-platonique. » Lettre à Nikolaï Gneditch. Constantin Batiouchkov, Oeuvres, Moscou, Xud. literatura, 1989, vol. 2, p. 122-123.

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