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22 juin 1937

Rabearivelo, quand un poète quitte délibérément la vie

22 juin 2019
7 Lames la Mer, Jean-Joseph Rabearivelo
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Le 23 juin 1937, une rumeur parcourt la ville de Tananarive : Jean-Joseph Rabearivelo s’est donné la mort la veille. Le grand poète malgache avait consigné ses derniers instants, décrivant la préparation du breuvage fatal et ses dernières pensées jusqu’à ce qu’il sombre dans l’au-delà. Hommage.

Jean-Joseph Rabearivelo.

« Fermer les yeux pour voir Voahangy et commencer les adieux »


22 juin 1937. 10h07. Tananarive, Madagascar. Seul chez lui, le grand poète malgache, Jean-Jospeh Rabearivelo, né le 4 mars 1901 [ou 1903, ou 1904] [1], s’apprête à se donner la mort. Il écrit pour la dernière fois, détaillant avec minutie les préparatifs de son suicide et les pensées qui l’étreignent alors :

« 22 juin 1937, à 14h moins neuf de mon horloge : je prends 14 pilules de 0,25 de quinine pour avoir la tête bien lourde. Un peu d’eau pour l’avaler.

14h37 de mon horloge. L’effet de la quinine commence à… Bientôt, dans un verre, un peu sucré plus de 10 grammes de cyanure de potassium. Toute ma pensée entoure tendrement les miens.

15h moins neuf. Ça sonne, ça sonne. Fermer les yeux pour voir Voahangy [2] et commencer les adieux silencieux aux chers vivants. Parents. Amis.


« Je meurs sereinement »


Il est trois heures [quinze heures]. Ca sonne, ça sonne. Je viens d’éteindre. Je vais m’étendre après avoir bu mon verre. Toute ma pensée étreint les miens. J’embrasse l’album familial. J’envoie un baiser aux livres de Baudelaire que j’ai dans l’autre chambre.

Il est 15h02. Je vais boire. C’est bu. Mary [3], enfants, à vous mes pensées. Les dernières. J’avale un peu de sucre. Je suffoque. Je vais m’étendre. Je meurs sereinement.

Pas de faire-part. Pas de religion. Pas de couronnes. Des violettes — si possible — et de grandes brassées d’amontana. Pas de deuil ».

"Bouquet de violettes", Edouard Manet.

La mère de Rabearivelo pleurait et réclamait son fils


Les autos s’étaient arrêtées dans un vieux village. La tour carrée d’une maison lépreuse s’élevait derrière de hauts murs de terre comme une tour de veilleur. (...) Une camionnette arriva, transportant quelques Malgaches en lamba ou veston et un long et étroit cercueil que quatre porteurs coiffés du large chapeau à fond cylindrique chargèrent sans peine sur leurs épaules tant il était léger : c’était tout ce qui restait de Jean-Jospeh Rabearivelo. (...)

La mère de Rabearivelo marchait comme un automate, secouée de sanglots, sa femme pleurait, portant dans ses bras le dernier né. Ses trois autres enfants allaient, étonnés par toute cette foule (...) sans comprendre. Les deux garçons portaient dans leurs bras des branches d’amontana où s’accrochaient encore des fruits et le troisième enfant un pauvre bouquet de violettes.

Et puis tout à coup, une voix déchirante, une longue plainte, un long sanglot éclata avec des mots malgaches (...). La mère de Rabearivelo pleurait et réclamait son fils. C’était elle qui devait mourir la première et c’était son fils qui partait. Déjà ils étaient venus ensemble enterrer dans ce même tombeau la petite Voahangy, la fille de Rabearivelo, et maintenant c’était lui qui partait... [4]

Tananarive dans les années 1930. Source : madaland.

« Je quitte délibérément la vie »


Le 23 juin 1937, une rumeur parcourt Tananarive : Jean-Joseph Rabearivelo s’est donné la mort la veille. Il avait d’ailleurs informé son ami Robert Boudry de sa décision « dans une lettre qui mit quelques heures à parvenir à son destinataire ».

« Mon bien cher ami. Quand vous recevrez cette lettre, je ne serai plus qu’une poignée de cendres à rendre à la terre. Je quitte délibérément la vie — cette immense philosophie. Délibérément et sans amertume, comme sans rancune »...

Les raison du suicide de Jean-Joseph Rabearivelo sont multiples... Pour « La Grande Encyclopédie » [5], « Rabearivelo ne parvient pas à surmonter son écartèlement entre deux cultures [sa culture ancestrale malgache et la culture coloniale française] et finit par se donner la mort ».

Enfant naturel descendant d’un ancien roi de l’Imerina, il écrivait en malgache, en français, en espagnol, maîtrisait l’anglais et avait forgé sa culture à force de lectures.

Jean-Joseph Rabearivelo.

Une amertume profonde dans le cœur de Rabearivelo


Autodidacte en tout point, il est d’abord secrétaire du chef de canton d’Ambotalampy, puis dessinateur en dentelles à Tananarive, ensuite employé au « Cercle de l’Union », et enfin correcteur à l’imprimerie de l’Imerina.

Léopold Sédar Senghor l’avait qualifié de « Prince des poètes malgaches » ; d’autres voyaient en lui un « poète maudit » ou encore la « figure littéraire majeure de Madagascar ». Il était sans conteste le poète malgache le plus célèbre. Poète, il l’était dans sa chair, dans son âme, mais aussi romancier, essayiste, dramaturge, journaliste, traducteur.

Dans cette île colonisée par la France, Rabearivelo ne trouve pas sa juste place. Il est réduit à de petits boulots qui démontrent le peu d’intérêt que lui accorde l’administration coloniale. Ce manque de considération et de reconnaissance sera à l’origine d’une amertume profonde dans le cœur de Rabearivelo et participera de son désir de mort.


À la poésie et à Madagascar


La mort de sa fille Voahangy — tragédie pour ce père aimant qui avait cinq enfants —, des soucis financiers qui le mènent à la pauvreté [il est jeté en prison trois jours pour n’avoir pas payé ses impôts], une affectation à la bibliothèque de Tananarive qu’il espérait en vain et qui tarde à se concrétiser, la maladie, l’alcool, l’addiction à l’opium, des conflits amoureux, le manque de considération... avaient eu raison de lui et l’avaient poussé à chercher dans la mort les joies que la vie lui avait refusées.

C’est dans le village dont il était originaire qu’il a été enterré : Ambatofotsy. Une fois le poète mort, la société coloniale a brandi son nom comme l’emblème des bienfaits de l’action colonisatrice.

Mais Jean-Joseph Rabearivelo n’appartient qu’à la poésie et à son île : Madagascar.

7 Lames la Mer

Par Aleom Teklu.

Ronde pour mes enfants présents


Que nous rapportera-t-il, notre père
de son voyage de demain ?

— Solofo je suis, donc une pousse neuve,
une pousse neuve au pied de l’arbre :
je désire une pousse de roseau
avec du miel épais dedans.

Extrait d’une œuvre de Carol Nelson.

— Sahondra je suis, donc une fleur,
une fleur qui dépasse l’herbe :
je désire des fleurs en grappe
que je mettrai dans mes cheveux.

Extrait d’une œuvre de Buffy Heslin.

— Voahangy je suis, donc des perles de corail,
de grosses perles de corail :
je désire des coraux de pourpre
à enfiler au collier de mon nom.

— Notre père nous apportera
une pousse enroulée de grappes corallines.

Jean-Joseph Rabearivelo

Jean-Joseph Rabearivelo, œuvres complètes, édition critique coordonnées par Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa et Claire Riffard, éditions CNRS. Œuvres complètes. Tome 2. Le poète, le narrateur, le dramaturge, le critique, le passeur de langues, l’historien, de Jean-Joseph Rabearivelo. Paris, CNRS/ITEM/AUF, coll. Planète Libre, 2012.

7 Lames la Mer

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Notes

[1Il a lui-même laissé planer le doute sur la vraie date de sa naissance.

[2Vaohangy était la fille de Jean-Joseph Rabearivelo, morte enfant. Il ne s’est jamais remis de cette mort.

[3Femme de Jean-Joseph Rabearivelo.

[4Extrait du journal « La Tribune de Madagascar », 29 juin 1937.

[51974.

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