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14 mars 1978

Qui a tué Rico Carpaye ?

14 mars 2018
7 Lames la Mer
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« Tu es pauvre. Ils sont puissants », déclare Paul Vergès dans un cimetière, au milieu d’une foule prise entre colère et chagrin alors que tombe la nuit, ce 16 mars 1978. Deux jours auparavant, le 14 mars 1978, il y a quarante ans, Rico Carpaye, Portois de 17 ans, trouvait la mort au carrefour du Sacré-Cœur sous les roues d’une camionnette conduite par un nervi. Son ou ses assassins n’ont pas été poursuivis par la Justice.

Rico Carpaye, mort à 17 ans, le 14 mars 1978.

Ce jour-là / la caravane électorale exprimait / ses plus injustifiables dénis / avec une telle conviction / que la haine s’installa / au Cœur Saignant [1]

Cette histoire tragique se déroule le mardi 14 mars 1978, au Port. Il est 17h30. Suite aux élections législatives [Jean Fontaine [2] l’emporte face à Paul Vergès sur un score serré : 50,24% des suffrages], un convoi formé par des partisans de Jean Fontaine se dirige vers la ville du Port, en compagnie du nouveau député et de Paul Bénard [maire de saint-paul].

« Il s’agit d’un cortège [110 véhicules] extrêmement bruyant, raconte Eugène Rousse. (...) Les occupants [du convoi] frappent du poing la carrosserie des voitures, tout en hurlant des slogans hostiles au maire du Port ».

Corvée d’eau à la fontaine publique, quartier Cœur-Saignant. Photo : Alain Dreneau. 1979.

Les cases du Cœur-Saignant subissent un caillassage en règle


La traversée de la cité maritime est émaillée d’échauffourées, notamment à la hauteur de la Maison des Jeunes de Cœur-Saignant où un groupe de femmes et d’enfants scandant « Vive Vergès » est pris pour cible par les partisans de Fontaine : femmes et enfants sont poursuivis par les nervis tandis que les cases du quartier subissent un caillassage en règle.

Antoine Érima — plus connu de son vivant sous le nom de « Monsieur Koundann » [3] — était présent ce jour-là. Il témoigne : « Navé in camarade té i apèl “Ti Louis maloya”. Bann nervi la course ali. Li la sot dann mon kour é bann nervi la lance lo ros. Bann ros la fé pèt in gran bout la tol » [4].

Monsieur Koundann, Antoine Erima.

Rico, troisième d’une famille de neuf enfants


Rico Carpaye, 17 ans, habite justement dans le quartier Cœur-Saignant, à côté d’Antoine Érima. Troisième d’une famille de neuf enfants, il vit modestement avec sa mère, ses frères et soeurs, dans une petite case en tôle de deux pièces. Depuis plusieurs mois, il s’est engagé dans une formation de soudeur.

Pays Cœur-Saignant / Les jours de l’eau sont des vaudou du fer-blanc / Une dernière fois je parle pour te donner la dureté du matin [5]

Équipé de hauts-parleurs déversant des insultes contre le maire et les Portois accusés d’avoir « mal voté », le convoi se dirige ensuite pour un meeting au centre-ville puis rejoint vers 18h10 la commune voisine de la Possession.

Jouer dans la savane... Marmailles au quartier du Cœur-Saignant. Photo : Alain Dreneau. 1979.

À 19h40, c’est l’horreur...


Sur la route du retour vers Saint-Paul, le convoi aborde le carrefour du Sacré-Cœur où il est accueilli aux cris de « Vive Vergès » par de jeunes Portois qui se tiennent de chaque côté de la chaussée. C’est alors que tout bascule...

« À 19h40, c’est l’horreur, poursuit Eugène Rousse. Des coups de feu sont tirés à partir des véhicules du cortège. Trois camionnettes de Saint-Paul se mettent à rouler de front. (...) Après leur passage éclair, on relève de nombreux blessés dont neuf sérieusement touchés ».

les croque-morts de la nuit / font un sale travail / en cette lune chantante / que psalmodie un doux alizé / l’air est pur / tout à coup / comme un sabre flambant neuf / déchirant l’atmosphère / l’on efface le soleil [6]

Une des camionnettes percute Rico Carpaye avant de rouler sur son corps et de le traîner sur plusieurs mètres… Rico ne se relèvera jamais.

Mme Folgoat, mère de Rico Carpaye (1979). Image extraite du film « Maloya pour la liberté » de Jacqueline Meppiel.

La colère et l’émotion s’emparent du Cœur-Saignant


Le soir-même, la mère de Rico, mme Folgoat, se rend à la clinique Jeanne d’Arc pour une terrible épreuve : « reconnaître » le corps de son enfant. Elle ne l’identifiera que par les vêtements qu’il portait car son visage est méconnaissable.

et ce n’est pas encore / un souvenir / tous les fusils cachés / sous le feuillage / des raisins marrons / la dure colère / d’un soir fiévreux / pique la rouille [7]

La colère et l’émotion s’emparent du Cœur-Saignant. Pourquoi ce cortège de la provocation a-t-il été autorisé ? Qui sont les responsables ? Qui a tué Rico Carpaye ?

Raymond Lauret, 1er adjoint de Paul Vergès, avait pourtant préventivement alerté le préfet, la police et les gendarmes.

Les doigts trop gourds de peur...


Plus tôt dans la journée de ce funeste mardi 14 mars 1978, une rumeur se répand à travers la ville : les partisans de Jean Fontaine prépareraient un convoi en direction du Port.

Raymond Lauret, 1er adjoint au maire du Port, adresse alors un télégramme au préfet, Bernard Landouzi, à 16h35 : « Honneur vous demander intervenir pour interdiction défilé convoi venant extérieur et qui se prépare pour manifestation dans la ville du Port sans avis de la Mairie ». Pourquoi le passage du cortège au Port a-t-il été malgré tout autorisé ?

la vie s’égrène / comme le sable d’or / fuyant entre les doigts / trop gourds de peur [8]

Extraite d’une œuvre de Russ Mills.

« Monsieur le Commandant, Monsieur le Commissaire »


Raymond Lauret interpelle également les forces de police et de gendarmerie : « Monsieur le Commandant, Monsieur le Commissaire, Nous avons l’honneur de vous requérir pour que tout convoi se dirigeant vers l’agglomération urbaine du Port en vue d’y défiler et manifester et ce sans autorisation réglementaire, soit détourné par la nouvelle route nationale. (...)

Nous insistons pour que toutes mesures soient prises immédiatement en ce sens en vue d’éviter des incidents pour lesquels nous dégageons par ailleurs toute responsabilité ». Pourquoi les autorités n’ont-elles pas pris les mesures nécessaires ?

Paul Vergès, maire du Port.
Photo : © Jean-Claude Legros.

Séance extraordinaire du conseil municipal du Port


Dès le lendemain, mercredi 15 mars 1978, dans l’après-midi, le maire, Paul Vergès, accompagné de son premier adjoint, Raymond Lauret, tient une conférence de presse à l’Oasis pour dénoncer la mort violente de Rico Carpaye et pointer les responsabilités : de Jean Fontaine à l’administration préfectorale. En soirée, le conseil municipal se réunit en séance extraordinaire. A l’ordre du jour : l’assassinat de Rico Carpaye et les graves évènements qui ont frappé la cité maritime...

ô mer / l’homme / est un mauvais orpailleur / la violence / un souffle nouveau / au pays-maloya / elle dresse les hommes entre eux / et ce qu’il advient / c’est la mort [9]

A la tombée de la nuit, une chapelle ardente est dressée dans le Foyer des Jeunes de Cœur-Saignant où se presse une foule nombreuse. Mais le corps de Rico est encore à la morgue de l’hôpital de Saint-Denis pour une autopsie. L’arrivée du cercueil au foyer le jeudi 16 mars à 16h provoque une vive émotion.

Jeudi 16 mars 1978 : un immense cortège conduit Rico Carpaye à sa dernière demeure. Sources : Témoignages Chrétien de La Réunion/IPR.

Le Port « ville-morte » pour accompagner Rico au cimetière


A 17h, après l’inauguration de l’avenue Rico Carpaye, un immense cortège suit le cercueil de Rico dans un silence impressionnant, vers l’église Sainte Jeanne d’Arc. Combien sont-ils à marcher derrière la dépouille de Rico Carpaye ? 7.000 selon la police. Plus de 10.000 selon d’autres observateurs.

Depuis midi, les Portois ont organisé une opération « ville-morte » : services municipaux et commerces fermés, de nombreuses familles n’envoient pas les enfants à l’école. La ville du Port est en deuil.

Monseigneur Gilbert Aubry, Janick Fontaine, Philippe Lauret et Jean Welmant [prêtres au Port], le père Quatrefages [ancien curé du Port], le père Christian Fontaine de Saint-Louis, les pères Dennemont et Pellier de l’Assomption et le père Mayer, secrétaire de l’Evêché, sont là pour célébrer la messe.

L’avenue Rico Carpaye en 1979. Image extraite du film « Maloya pour la liberté » de Jacqueline Meppiel.

« Tu es pauvre. Ils sont puissants »


« Aujourd’hui, ce sont les plus pauvres qui subissent le contre-coup des affrontements sociaux, économiques et politiques », souligne Gilbert Aubry.

Lorsque le cortège mortuaire arrive au cimetière, la nuit tombe déjà. « Tu es pauvre. Ils sont puissants, lance Paul Vergès la voix emplie d’émotion. Tu es jeune. Ils sont de vieux calculateurs. Tu n’avais aucun avenir. Ils ont des carrières à sauvegarder. (…)

Ta mort les embarrasse aujourd’hui comme ta jeunesse les gênait hier. (…)

Le sacrifice de Rico Carpaye, tombé à 17 ans, victime de la violence coloniale, fera se lever dans le peuple réunionnais, humilié et exploité, de nouveaux combattants de la liberté et de la justice ».

Rico Carpaye.

« Qui est responsable et pourquoi est-il mort ? »


Les camarades qui habitent ce pays [10] /Se battent pour des choses simples / Et leurs yeux s’informeront de tous les appels / Leurs voix s’indigneront de toutes les fraudes / Leurs mains joueront de toutes les fraternités / Leurs corps s’envoûteront de toutes les transes / Leurs vies brûleront de tous les feux [11]

« Quarante ans après, il nous faut déplorer que les responsables du crime commis au rond-point du Sacré-Cœur le 14 mars 1978 n’aient pas été inquiétés par la Justice, conclut Eugène Rousse. La volonté d’étouffer un aussi gros scandale est évidente. “Étouffer”, c’est bien le mot qu’il convient d’employer ici car les plaintes portées tant par la famille du défunt que par le maire du Port n’ont jamais été instruites et n’ont, a fortiori, jamais débouché sur un quelconque procès ».

Qui a tué Rico Carpaye ? Qui est responsable et pourquoi est-il mort ?

7 Lames la Mer

Poème de Patrice Treuthardt, extrait du recueil "Pointe et complainte des galets, poèmessageries", Editions Village Titan/UDIR, 1988.


7 Lames la Mer

Réalités émergentes Réunion, Océan Indien, Monde.
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Notes

[1Extrait du poème « O Port soleil lapidé » (Rico Carpaye) de Patrice Treuthardt.

[2Jean Fontaine représente la droite ultra. Les Portois, pour leur part, ont voté massivement [59,02%] en faveur de Paul Vergès, à l’occasion de ce scrutin dans la deuxième circonscription qui s’étend à l’époque de La Possession jusqu’à Saint-Louis.

[3Antoine Érima était l’accordéoniste de l’orchestre « Koundann » et travaillait comme docker.

[4Il y avait un camarade qui s’appelait « Ti Louis maloya ». Les nervis l’ont coursé. Il a sauté dans ma cour et les nervis ont lancé des galets. Les gros galets ont cassé un grand pan de la tôle.

[5Extrait du recueil d’Alain Lorraine « Tienbo le rein ».

[6Extrait du poème « O Port soleil lapidé » (Rico Carpaye) de Patrice Treuthardt.

[7Extrait du poème « O Port soleil lapidé » (Rico Carpaye) de Patrice Treuthardt.

[8Extrait du poème « O Port soleil lapidé » (Rico Carpaye) de Patrice Treuthardt.

[9Extrait du poème « O Port soleil lapidé » (Rico Carpaye) de Patrice Treuthardt.

[10« Pays Cœur-Saignant ».

[11Extrait du recueil d’Alain Lorraine « Tienbo le rein ».

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