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Société

Prostitution : pour l’Abolition, résolument

10 novembre 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Ni « bon enfant », ni « consentie », la prostitution prolonge une histoire réunionnaise de domination, d’exploitation et de racisme.


Plutôt que de vendre son 4X4 à 100.000 euros, l’ancien coiffeur « vendait les charmes » de sa petite amie — « mauricienne » tient à préciser la presse réunionnaise. Il y a quelques semaines, c’est un chef d’entreprise en cessation d’activité qui passait devant les tribunaux pour avoir monté une lucrative affaire de « massage » au Tampon. Des « massages » qui finissaient en « prestations buccales », (sic) ou « complètes » (re-sic). Commentés sur le ton égrillard que les médias semblent considérer de rigueur dans ce type d’affaire, ces faits-divers reproduisent une vision presque aussi vieille que l’île elle-même : celle d’une prostitution réunionnaise « familiale », « bon enfant » — et bien sûr, « choisie ».

Antoine Boucher, chroniqueur colonial, mentionne au XVIIIe siècle un « mari qui ne vit que du fruit de la débauche » de son épouse ; une mère qui prostitue ses filles. Plus près de nous, reste dans la mémoire collective la taule dite du « Cœur Saignant », tenue par Paula Crézo. Mais le silence demeure sur les théâtres d’hier et d’aujourd’hui de la prostitution réelle. Rue de Nice, Rue des Sables, Front de mer de Saint-Denis, Ancienne gare routière, Front de mer de Saint-Pierre, Pic du Diable, Petit-Paris, « Bretelle 40 euros », Trois-Bassins, Souris-Chaude…. La prostitution s’est adaptée au mode de vie de La Réunion d’aujourd’hui — un pays de consommateurs bien sous tous rapports.

Monsieur va donc se faire sucer entre le Pic du Diable et Petit-Paris, à quelques centaines de mètres du marché, ou madame achète tomates, brèdes, légumes, chouchous, saucisses et boucané pour la semaine. Monsieur, hétéro bien sous tous rapports, apprécie un 5 à 7 discret avec travestis et transsexuels. « Ce sont des fous furieux », déclare l’un d’eux à « 7 Lames la Mer ». « En fait, ils sont homos, mais ils se cachent derrière une image. Ce sont des mecs qui n’en peuvent plus, qui sont au bord de la crise, de vrais malades mentaux avec la figure de Monsieur Tout-le-Monde. Ils se trimballent avec des godes dans leurs voitures. Ils se croient dans des films X. Il y en a qui cognent, qui aiment faire mal. »

Garder intouchée l’image du bon père de famille : c’est cette obsession qui a conduit en juin dernier un habitant de La Rivière, habitué du Pic du Diable, à battre, ligoter et séquestrer une prostituée dans les combles de sa maison. La travailleuse du sexe refusait de vider les lieux après le sexe, demandant 50 euros supplémentaires. Panique du client, qui, l’heure tournant, craignait le retour de son épouse... Le traitement de l’affaire est révélateur du regard de nos médias sur la prostitution. Nombre d’entre eux ont décrit un « happy end » ; le couple a « tenu » et déménagé ; Monsieur s’épanouit désormais dans le travail. C’est finalement son ancienne condition d’homme au foyer qui posait problème ; le malheureux se sentait tant dévalorisé…

Les coups, les viols, le harcèlement des clients, des proxénètes et des « passants » — qui peuvent devenir des clients potentiels » — sont l’ordinaire des prostituées de La Réunion, constate le rapport exhaustif et fort documenté produit par l’ARIV [1] au mois de mars dernier. « Les hommes prostitués qui travaillent à domicile sont très souvent violentés ». « Les violences sont multiples », apprend-on dans un entretien cité par le rapport. « Dans la rue en particulier, on est exposé aux risques permanents d’agression physique, on peut être attaqué et dépouillé de notre argent. On peut se faire agresser (…) par exemple par les hommes qui font « la pousse » en voiture et se défoulent dans la violence ». « Un mec qui ne bandait pas m’a volée et frappée avec un sabre, avant d’essayer de m’écraser avec sa voiture », raconte une jeune femme à « 7 Lames la Mer ».

La brutalité exprime aussi des sexualités perverses, libérées par l’acte de payer : « Un jour, je me suis retrouvée aux urgences avec des éclats de verre d’une chopine introduite dans le vagin et brisée par un client », témoigne une prostituée citée par l’ARIV. Un usager d’un « salon » nommé « Le Donjon » — un choix original — exigeait que l’on donne à lécher à son chien « l’anus et le vagin d’une femme, remplis de pâtée ». 78% des victimes ne portent pas plainte : la violence contre les prostituées est, de fait, dépénalisée.

Les prostituées citées par l’ARIV disent pour moitié travailler par « choix ». Un « choix » pourtant adopté par nécessité économique, affirme l’écrasante majorité d’entre elles. Là comme ailleurs, la justification du libre-arbitre masque la contrainte qui entoure l’exercice d’une activité précaire, dangereuse et socialement dévalorisée. « Les femmes Réunionnaises sont plutôt pauvres, elles ne gagnent pas bien leur vie et se prostituent dans la rue. Certaines sont mariées et ont des enfants. Elles (…) ne prennent pas soin d’elles car elles n’ont pas une bonne estime d’elles-mêmes. Elles sont souvent malheureuses et déprimées »...


La pression est maximale sur les prostituées malgaches, encadrées par un véritable réseau. Fliquées par des « Taties », loueuses de studios vétustes, macquées, le plus souvent, par des Réunionnais, ces dernières subissent une violence redoublée de xénophobie — on sait quelle place a la « malgachine » dans l’inconscient raciste réunionnais. La fragilité de leur position et la dépendance au visa les contraingnent à subir les pratiques les plus dangereuses — sexe sans protection, rapports extrêmes. Il en va souvent de même pour les prostitué-e-s venus de Maurice, accros au brown sugar, très présent dans l’île sœur…

Reproduisant le schéma de la « colonie colonisatrice », le client réunionnais aime, on le sait, à aller s’ébattre à Madagascar, de préférence avec des pré-pubères ; loin d’en concevoir du remords, il y développe une quasi-conscience humanitaire. « 7 Lames la Mer » a ainsi entendu un pharmacien se vanter de faveurs sexuelles échangées contre des médicaments. Mais entre deux voyages, il y a la colonie intérieure : celle des damnées de la « bretelle 40 euros » qui enchaînent les passes au plus grands profits des macs, « komandèr » du temps présent.

Mais l’idéologie prostitutrice, axée sur le fort libéral concept du tapin librement choisi — voire choisi par goût — préfère regarder du côté supposé chatoyant des escort-girls. « Réunionnaises ou Métropolitaines », explique l’ARIV, elles « reçoivent chez elles ou à l’hôtel une clientèle « haut de gamme » et estiment que le terme de prostitution a un caractère péjoratif qui ne leur correspond pas ». Une frange néanmoins souvent touchée par la séropositivité, et que la hauteur sociale des clients ne met pas à l’abri, bien au contraire.

Car si notre société post-coloniale est traditionnellement tolérante envers les sévices contre les femmes et plus encore, envers la brutalités contre les prostituées, elle assure d’impunité la violence des riches. L’esclavage réunionnais fut accompagné d’un discours de pacification, affirmant que dans notre île, la traite et la servilité étaient plus douces à vivre qu’ailleurs ; la violence de l’engagisme était, a-t-on expliqué ensuite, justifiée par le « choix » de ceux qui y souscrivaient. De la prostitution, le discours réunionnais contemporain dit tout cela à la fois.

L’Abolition est mise à l’ordre du jour par le projet de loi pénalisant les clients, qui sera débattu ce mois-ci devant le Parlement — alors que nous nous apprêtons à célébrer le 20 décembre, à grands coups de millions, de spectacles, de concerts et de fêtes. Allons-nous continuer de fermer les yeux sur l’exploitation continue de la femme et de l’homme, sur la dégradation de la Malgache, ininterrompue depuis ce peuplement que nous venons de célébrer, dominée par la question du viol ? Pour nous, la réponse est évidente : l’Abolition de la prostitution, résolument.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1Antenne Réunionnaise de l’Institut de Victimologie

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