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Il y a 151 ans

Pêche au requin par une nuit obscure...

25 avril 2015
7 Lames la Mer
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« Jamais nous n’oublierons cette nuit obscure, lors de la pêche au requin, dans cette plaine lugubre éclairée autour de nous par les feux des tentes, devant nous le bord de la mer constamment en mouvement »... Ce récit date du 31 mars 1864. La scène — une pêche au requin nocturne — se déroule au lieu-dit « Point des Galets » (en fait la « Pointe des Galets ») qui deviendra, 31 ans plus tard, la « Commune du Port ». La littérature réunionnaise — ou ayant trait à La Réunion — est émaillée de récits liés aux requins. En voici un exemple qui témoigne de l’ancienneté de la tradition de la pêche au requin.

C’est ici, sur ce bord de mer du Port — dont la physionomie a été quelque peu bouleversée — qu’une pêche nocturne aux requins s’est déroulée, le 31 mars 1864, il y a 151 ans... Photo "7 Lames la Mer".

Nous arrivâmes le 30 mars à La Possession, pour quelques jours chez M. de Fondaumière qui habitait au milieu d’un vaste champ planté de cannes à sucre, près des bords de la rivière des Lataniers. Il nous fit faire connaissance avec un de ses amis, M. Antoine Rétout, grand amateur de la chasse et de la pêche. (...) Il nous invita à une grande journée de chasse et de pêche au « Point des Galets ». (...)

Le 31 mars, nous allâmes donc en société de M. Rétout et de sa belle-fille au camp, qu’on avait déjà arrangé pour recevoir convenablement la famille et les invités. Une charrette attelée de quelques mulets fut désignée pour nous conduire par la savane vers le lieu où le bivouac était installé, consistant en trois tentes de campagne dont la plus grande était destinée à notre logement. (...)

Plusieurs domestiques et pêcheurs étaient réunis non loin de là. (...) Nous partîmes faire une petite excursion de chasse. (...) Une quantité de chiens courants, qui ressemblaient à la race terrier anglais, nous suivait pour se mettre à la piste du gibier, car sans cela on n’aurait pas eu le bonheur de tirer quelques lièvres et des perdrix. La chasse fut fatigante, ayant lieu dans une savane pleine d’herbes piquantes et accidentée par des collines de sable, sous une chaleur étouffante, qui fit que les chiens n’avaient pas le flair voulu. Après quelques heures de chasse, nous retournâmes au camp.

Antoine Rétout.

Dans la nuit, on se proposait de faire la pêche au requin, qui nous intéressait fort. Pour l’exécution de cette pêche, on avait eu soin de placer au bord de la mer une charogne de mulet, qui devait servir d’amorce aux squales. La pêche se fait de la manière suivante. À une longue forte corde, est attachée une chaîne solide pourvue d’un grand croc, garni d’un morceau de la charogne. Cette ligne se trouve à une grande distance dans la mer et est soutenue près de la côte par des tréteaux. Au bout de la ligne se trouve à terre une petite ficelle attachée à un bon soutien, qui sert à indiquer si les requins mordent à l’appât, car alors, elle se brise. On est donc obligé d’avoir bien l’œil sur cet indicateur, afin de faire filer la corde au moment que le monstre mord.

M. Rétout père resta toute la nuit assis dans un fauteuil au bord de la mer tout près de la ligne. (...) Notre sommeil ne fut pas de longue durée car à peine étions-nous assoupis que les cris retentissants des pêcheurs nous réveillèrent et nous annoncèrent qu’on avait attrapé un requin. Tout le monde fut debout et courut vers le lieu de pêche, afin de donner la main pour hâler le monstre à terre. C’était curieux de voir avec quelle force il battait avec sa queue la plage de manière que les galets étaient lancés à une grande distance.

Pêche nocturne sur le "Point des Galets", île de La Réunion.

Pendant une demi-heure, il lutta contre la mort et mourut après une grande perte de sang. L’animal était femelle et mesurait plus de 12 pieds (environ 3,50m). Deux heures après, on eut le bonheur d’attraper un autre individu, un mâle qui était de quelques pieds moins grand. Outre ces requins, nous prîmes encore quelques rémores qui étaient attachés sur la peau de ces tigres de mer.

Après que les pêcheurs leur eurent ouvert le ventre pour en retirer le foie, nous reçûmes les corps pour les disséquer.

De grand matin, nous nous occupions de la dissection des requins « acquilats » (Acanthias vulgaris). En peu de temps, nous avions effectué cette besogne (...). Notre laboratoire champêtre se trouvait dans cette vaste savane, connue sous le nom de « Point des Galets ». Elle est bien digne qu’on la connaisse un peu de plus près, car c’est le théâtre de phénomènes assez curieux : on y observe très visiblement l’action de la mer contre les falaises de la partie boréale de l’île dans les débris déposés ici le long de la côte en quantité considérable. Ce sont les morceaux de rochers brisés par les lames et constamment roulés par elles qui sont le sujet de ces phénomènes.

Passons un moment dans ce champ de cailloux, dont la vue seule vous donne une triste impression, car autour de vous, vous ne voyez rien que du sable, tantôt plat et couvert de longues herbes, de mimosas et d’autres plantes piquantes, parsemés de cactus à cochenille, ombragés à quelques endroits par les couronnes des majestueux lataniers, bordés de loin par des casuarinas, des acacias et des dunes rases.

Droit devant vous, l’océan Indien battant ses grosses lames contre la plage couverte de galets de diverse grandeur, ballotés par elles continuellement, donnant un concert monotone (...). Nous tomberions sans doute dans une crise de mélancolie si nous ne trouvions pas ici de la distraction dans la pêche, la chasse ou les excursions scientifiques.

Jamais nous n’oublierons cette nuit obscure, lors de la pêche au requin, dans cette plaine lugubre éclairée autour de nous par les feux des tentes, devant nous le bord de la mer constamment en mouvement sur les galets roulants blanchis à chaque instant par les flots, illuminés de temps en temps par des milliards d’étoiles marines (...).

De loin, les causeries des pêcheurs, attendant avec impatience le moment qu’un monstre attaquerait le croc et errant de temps en temps avec une petite lampe pour examiner la ligne, et tout à coup le cri du père Rétout : « Tiens mes enfants, un requin ! » Puis les cris unanimes des pêcheurs tirant la corde : « Hale, hale ! Ne mollis pas ! Bravo ! Il y est ! » Enfin, les coups menaçants de la queue du squale, luttant contre la mort. Malheur à celui qui se trouve derrière ce fouet terrible qui disperse les galets autour de lui à une grande vitesse.

Le phénomène maintenant de ces galets que je vis fouettés par ce vorace habitant de la mer est qu’ils le sont d’une manière extraordinaire et admirable par la mer ; c’est à dire que ces matériaux frottés et remués constamment par elle s’usent par le temps en sable ou plutôt en grès extrêmement fin, jeté après sur la côte située au nord du « Point des Galets ». A cet endroit, il est pris par le vent et accumulé en dunes et rejeté par d’autres vents au rivage méridional, où il est repris par la mer et déposé dans la baie de Saint-Paul, qui offre un fond de ce sable noir, tandis que plus loin, on ne trouve en général que du sable blanc et les restes calcaires de madrépore.

Texte et illustrations extraits d’un récit édité en 1868, intitulé « Recherches sur la faune de Madagascar et de ses dépendances », d’après les découvertes de François P. L. Pollen et de D. C. Van Dam.

Cet épisode de pêche au requin au « Point des Galets » — en fait la « Pointe des Galets » — se déroule sur le territoire qui deviendra 31 ans plus tard, le 22 avril 1895, la « commune du Port ». Le récit se termine comme il se doit en terre créole, par un repas pris au bordmèr, tradition restée aujourd’hui plus que jamais ancrée dans les habitudes portoises et réunionnaises.

François Paul Louis Pollen (1842/1886) était un naturaliste néerlandais, membre de plusieurs sociétés savantes. Quelques jours après cette fameuse pêche au requin, Antoine Rétout fait parvenir à François P. L. Pollen et de D. C. Van Dam, qui sont rentrés à Saint-Denis, « une belle espèce de requin (Myliobatis spec.) » destinée à la science. « Néanmoins, nous ne pûmes pas le conserver pour la science puisque dans une nuit les rats l’avaient tellement abîmé, ayant rongé le corps, qu’il n’avait plus de valeur pour une collection ».

7 Lames la Mer
Merci à Elsa

D.C. van Dam et François P.L. Pollen, 1865.

Rade de Saint-Denis de La Réunion.

Vue du bout de l’Etang de Saint-Paul.

Vue de la Rivière des Pluies et du Piton des Neiges.

Cascade de la Ravine du Boucan Launay, environs de Saint-Denis.

7 Lames la Mer

Réalités émergentes Réunion, Océan Indien, Monde.
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