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Fin du zembrocal ?

Nouveau découpage cantonal : un rappel à l’ordre politique ?

23 décembre 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Outre qu’il retranscrit la réalité d’une Réunion urbanisée et qu’il réduit de criantes inégalités en terme de représentation, le nouveau découpage cantonal modifie profondément la donne du jeu politique réunionnais. Désormais moins déterminantes, les alliances souvent identifiées comme contre-nature par les électeurs y survivront-elles ? La question interpelle plus particulièrement la gauche…


Un différend d’intensité croissante — un de plus — oppose les élus locaux au Gouvernement. Au cœur de la polémique : le projet de décret portant modification du découpage cantonal, transmis le 27 novembre 2013 à l’Assemblée départementale, qui fait passer de 49 à 25 le nombre des cantons — mais ne réduit pas le nombre d’élus, les nouvelles circonscription devenant « binominales » et soumises à la parité.

Inégalités de représentation

Le Département est aujourd’hui divisé en 49 cantons ; certains correspondent exactement aux limites d’une commune : Bras-Panon, l’Étang-Salé, Sainte-Marie, la Plaine-des-Palmistes, Sainte-Rose, Salazie, Sainte-Suzanne, La Possession, Trois-Bassins, Les Avirons, l’Entre-Deux, Saint-Philippe. De grandes communes — La Réunion est bien connue pour l’immensité de ses territoires communaux — sont quant à elles divisées en 9 cantons pour la capitale, Saint-Denis, 4 pour Saint-Pierre, 5 pour Saint-Paul (la plus grande commune de la République par la superficie), 4 pour le Tampon, 3 pour Saint-André et Saint-Benoît, 2 pour Le Port et 2 pour Saint-Louis, bien que, par une curiosité administrative, la dénomination « Saint-Louis 3 » demeure pour le canton-commune de Cilaos, détaché en 1965 du grand territoire Saint-Louisien

Petits et grands

Ainsi, les écarts vont plus que du simple au double dans le groupe des « petits » cantons ruraux : la Plaine des Palmistes dispose, avec un peu plus de 5.000 habitants d’un conseiller général, tout comme Saint-Philippe (environ 5.200), Cilaos (autour de 6.000 ), Salazie (7.500), Bras-Panon (près de 12.000 habitants) et l’Étang-Salé (13.500 habitants). Les disparités sont fort marquées au sein des « grandes » communes, qui englobent plusieurs cantons : ainsi, le canton de Saint-Denis 1, qui est aussi le plus petit du pays par la superficie — il s’étend sur une portion réduite de la capitale — dispose d’un représentant pour environ deux fois moins d’habitants que Saint-Denis 2 et de Saint-Denis 8. Enfin, les « grands » cantons tels que Sainte-Marie (30.000 habitants), doivent, eux aussi, se contenter d’un seul représentant. Au final, les écarts représentatifs sont énormes — presque de 1 à 6 — entre entre, par exemple, d’une part les cantons de Saint-Philippe et de la Plaine-des-Palmistes, et de l’autre, ceux de La Possession et de Sainte-Marie.

Arbitrage des petites communes

Au-delà de cette superstructure politique, le découpage ne reflète pas l’évolution contemporaine du pays, et notamment sa tendance à l’urbanisation ; d’autre part, des délimitations telles que celles du petit canton de Saint-Denis 1, ou le saucissonnage du Port, la plus petite commune de l’île par la taille, en un canton « ville » (Le Port 1) et un canton « Rivière des Galets » (Le Port 2), ne sont plus guère compréhensibles… d’autant que, dans ce dernier cas, La Rivière des Galets se retrouve séparée de la ville de La Possession, pourtant inclue dans le même continuum urbain. C’est sur le plan politique que le découpage actuel a le plus pesé sur les destinées du pays — et c’est bien, il faut le dire, l’avantage que procure le statu quo à des éléments souvents conservateurs qui explique la résistance au projet de décret gouvernemental, lequel rééquilibre la carte cantonale par la création d’entités représentant environ 30.000 habitants chacune. Dans la carte renouvelée, l’écart maximal tombe à 1,53, entre le canton le plus et le moins peuplé : Saint-Denis 1 (38.505 habitants) et Saint-Benoît 1, le (25.220 habitants). Ainsi, les « petites » communes, le plus souvent situées à droite de l’échiquier politique, ne seront plus les arbitres de l’assemblée départementale — assemblée qui, rappelons-le dispose d’un budget près de deux fois plus important que le Conseil régional.

Fin du syndicat des maires

Enfin, et il y a là une véritable rupture historique, le Conseil général cessera d’être un syndicat de maires. Un caractère lui-même hérité de l’ère des plantations, qui vit le pays découpé en « quartiers » modelés par les limites entre propriétaires esclavagistes… la dilution des frontières communales des « grands cantons » naissants amènera ainsi nécessairement les mai(t)res des communes les plus importantes à modérer leur appétit de toute-puissance. La nouvelle répartition des cantons pourrait, aussi, changer la donne politique : grâce au nouveau découpage, la gauche, éternelle lésée — pour ne pas dire perdante — d’une carte électorale qui la défavorisait, pourra, en conjoncture victorieuse, gouverner le département sans recourir à ces alliances à droite et au centre droit. Un modus vivendi qualifié de « zanbrokal » par les bienveillants, et de « mangé cochon » par les autres, mélange de circonstance et d’opportunité, pour ne pas dire d’opportunismes qu’illustre bien l’invraisemblable majorité qui place des élus socialistes, communistes et disdidents, centristes et divers-droite sous la houlette d’une Présidente UDI.

Rappel à l’ordre politique ?

Reste à savoir si les forces de gauche dans leur ensemble sont prêtes à revenir à leurs fondamentaux partisans — et par là même, idéologiques. La question interroge particulièrement le Parti communiste réunionnais (PCR) qui, au contraire de son rival socialiste, a largement théorisé cette pratique, au nom d’un intérêt suprême du pays identifié au « développement ». Là où le PS avance sans faire de bruit, misant sur la mémoire courte — ou le désintérêt croissant — des électeurs, les communistes ont, sous divers labels dont « l’Alliance » est le dernier en date, tenté d’instituer une structure souple, allant des confins du centre-droit à la gauche et même à l’extrême-gauche, en vue de gouverner le pays. Une construction idéologique (très) librement inspirée du Comité républicain d’action démocratique et sociale (CRADS) de 1945, « front » dont le succès électoral demeure central dans la mythologie communiste réunionnaise. Au vrai, la tentative contemporaine de fédérer au-delà de la gauche a pour l’heure surtout hérité des tares qui, le temps du succès passé, emportèrent le CRADS d’antan : impossible superposition des intérêts particuliers, morcellement territoriaux, jeux à trois bandes et dilution au profit de forces mieux organisées et-ou capables de capter à leur profit un électorat populaire « ragoulé » par le brouillage des labels politiques. Le nouveau découpage fonctionnera-t-il, à gauche, comme un rappel à l’ordre politique ? Ou la redistribution des cartes dans le jeu politique réunionnais, amorcée avec l’affaiblissement significatif du PCR, qui était il y a quatre ans encore la première force politique du pays avant d’être dévoré par ses alliances, est-elle désormais inéluctable ?

Geoffroy Géraud Legros

Pas de cantons « pourris », mais...

Ne doit-on voir dans cette réforme que l’enjeu politicien ? L’histoire enseigne que l’organisation de la représentation politique, notamment dans sa dimension territoriale, affecte largement les conditions du développement économique. L’exemple le plus célèbre est sans doute fourni par la (difficile) réforme des « bourgs pourris » entreprise dans l’Angleterre de la révolution industrielle. On nommait « bourgs pourris » (rotten boroughs) ces villages, autrefois importants, vidés de leur population par la Révolution industrielle et son drain sans précédent de population rurale vers les villes. Avant la réforme de 1832, ces localités désignaient des représentants… alors que des villes en pleine croissance humaines et manufacturières, comptant des dizaines de milliers d’habitants, telles que Birmingham, n’en avaient aucun ! S’il fut difficile de venir à bout de cette absurdité électorale, c’est bien parce que les intérêts conservateurs, assis sur la ruralité, tenaient à cette représentation fictive qui confortaient leurs positions. Il n’y a bien entendu pas de canton « pourri » à La Réunion, où l’érosion de la population rurale n’est pas la règle et où une commune-canton campagnarde telle que Les Avirons connaît une croissance démographique spectaculaire.
Notre île n’est certes pas en croissance industrielle — elle fait même face à la destruction continue de son outil productif aux dépens du secteur des services— mais la compétition politique dans La Réunion post-moderne est marquée par un déséquilibre sinon entièrement comparable, du moins tout aussi significatif… un déséquilibre qui affecte, lui aussi, l’efficacité des programmes économiques et sociaux, entravée par un système qui ne correspond pas aux conditions socio-économiques du moment.

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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