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Hommage à Loys Masson

Loys Masson : « Il fait soleil sur les bourreaux »

10 août 2014
Patrick Quillier
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A l’heure où le monde bruisse de la « houle des tueries », souvenons-nous de la parole et du verbe du poète et romancier mauricien Loys Masson. Car « rarement l’épopée des camarades s’épaulant dans la lutte indispensable aura été chantée avec tant de tendresse maternelle et de fraternité heureuse », écrit Patrick Quillier dans cet hommage au « fou de Paula ».

De gauche à droite : Pierre Emmanuel, Henri-Irénée Davenson (Marrou), Lanza del Vasto, Max-Pol Fouchet, Loys Masson (Lourmarin, 1941). Photo lanzadelvasto.fr

Venu en 1939, quelques jours à peine avant le début de la guerre, en France, il était de l’île Maurice, né en 1915 à Rose-Hill. Ce citoyen anglais (Commonwealth oblige) épouse la France où il a rencontré Paula, la femme de sa vie (qui a le même prénom que sa mère), où il devient secrétaire de rédaction à la revue de Pierre Seghers « Poésie », où il trouve dans la résistance de quoi accorder sa foi chrétienne et ses aspirations communistes. Bien entendu, en mille neuf cent quarante huit il tranchera ce nœud gordien : ayant rompu avec le parti il ne cessera de vivre dans l’idéal d’une foi généreuse et sans limite, nourrissant d’amour tout, autour d’elle, par universelle sympathie.

Son grand exemple, le Christ, il l’a nommé plus d’une fois dans ses poèmes, « frères des plaies et des fanges », « aile clouée du Verbe », « nuit d’Orphée, syllabe arrêtée du chant d’adieu », « brouillard en forme de pendu », « captif otage à jamais pour les hommes libres », « éblouissant ressuscité »… Son verbe part de ce fait : « Il fait soleil sur les bourreaux ».

Ce fait insupportable il ne l’admet jamais et se déploie sans cesse avec la force organique des branches d’un arbre immense, protecteur et plein d’oiseaux. Et rarement l’épopée des camarades s’épaulant dans la lutte indispensable aura été chantée avec tant de tendresse maternelle et de fraternité heureuse. On pense parfois à Whitman, un Whitman plus fluide, à Hikmet, un Hikmet plus élégiaque, à Neruda, un Neruda exempt de rhétorique, à Aragon mais sans le moindre excès d’imageries.

Il chante comme Whitman les camarades dont le cœur bat juste, « à l’unisson des fortes racines », ces frères à qui il veut ramener l’infini, allant parmi eux avec l’amitié de son visage. Il chante comme Hikmet les camarades de combat et comme Hikmet il écoute « le râle des prisons venir de cent lieues », il voit dans son enfant le futur combattant pour la justice, dont les armes seront « le grain, l’eau, le miel et le pardon ».

Il chante comme « Pablo nuestro » la descente vers les villages des morts qui « vont en troupe parce qu’ils ont honte de leurs vivants » ; à ceux-ci ils demandent d’être respectueux et accueillants pour tous ces « morts terriens » que la guerre a pris : le canonnier « sur qui douze chars d’horreur ont passé laissant pour tout un petit os fumant dans un tas de chair glaise », « le mourant très doux de la biffe en qui une balle de mauser a fait une découpure ronde et propre comme un hublot », et tant d’autres, « le mitrailleur qui roule dans un buisson de douilles », « le cavalier qui trouve la mort assise sous le soleil » ou « l’artilleur blasphématoire qui tire sur l’avion et il a tout à coup l’impression qu’il tire sur la divinité » ; il dit qu’« il n’y a qu’une même famille, vivants et morts » : « Frère, mon frère voici le temps où ton mort rejette sa mort et descend vers ta maison pour sonner à la grande cloche le rappel des frères : Ne laisse pas clouer le cercueil. »

Et comme Aragon, qui a dans sa voix reconnu la voix d’un frère vrai, il chante la venue de la liberté avec son bruit de mésange et d’alouette, avec les forges qui éclatent tandis que la colère gifle les chars stoppés « contre l’épaule des ossuaires », que « les prisons se vêtent de lin et ploient sous un dais de lumière et de miel », que « la houle des tueries » vient mourir aux genoux des morts, et il écoute, « coquille marine au fond de leur mort chanter une grève de liberté. »

Loys Masson, avec Louis Aragon et Philippe Dumaine montrant une photo de Pierre Seghers. Photo Fonds Pierre Seghers/IMEC

Il est le fou de Paula, lui à qui il est advenu un grand orage, dès sa jeunesse, et Paula lui a fait don des « sept lumières » et des « sept raisons », et il dit à Paula : « Je n’ai rien aimé qui ne soit de vous ». Dans son poème, il regarde Paula à tout instant, c’est son « seul paysage » (« Le seul où j’aie jamais été heureux »), et son poème s’adresse à Paula sans cesse, même quand il est poème épique chantant le bouleversant combat des hommes généreux : « Paula, je vous ai aimée par la rose et je vous ai aimée dans le cri, je vous ai aimée dans la course de l’eau claire et par les racines des fougères, par toutes les mains jointes de toutes les prières, je vous ai aimée par la haine des prisons, par la liberté de la mère, je vous ai aimée par la femme crucifiée et l’enfant dé-porté trahi sali perdu, gardez-moi de la malencontre, mon amour sauvé, Paula »…

Il chante l’épopée du fils qui est « le lilas et le mai et le lis et la rose ouverte », et le fils remet « la clarté la bonté en place la tendresse en place » et sourit sans savoir que Loys Masson est « cet homme meurtri infiniment » qui l’aime « du fond du tombeau de sa jeunesse ».

Les écrivains Emmanuel Mounier, Yvonne Leenhardt, Max-Pol Fouchet et Loÿs Masson à Lourmarin, en septembre 1941. Fonds Max-Pol Fouchet/IMEC

Ô Loys, toi grâce à qui chaque nouvel élan, chaque nouvel ébranlement sont comme « une syllabe homérique », un « oiseau phénix qui se hâte de flamber pour renaître en pierre philosophale », ô Loys, grâce à qui on entend enfin « ce cri séminal du bleu » volant sur ta « parole, nue, tendre, splendide », sur « le plasma des sons », ô Loys qui nous dis : « Je vous aime — je suis Loys Masson le poète de la tendresse, de vous, et de la révolution », ô Loys toi qui veux « un chant jailli de l’amour même » et qui affirmes : « Ah, que la poésie se taise en moi si elle ne doit pas être cette chanteuse ! », ô Loys qui vois ton fils futur marcher « dans l’ombre des martyrs, camarade des fleuves, des forêts, des sillons », suivi par un « ange lent sur les hécatombes », Loys qui pries ta mère de sourire en écoutant « le murmure des peuples heureux » vaincre tout ce que tu n’entends que trop : « Paris silencieuse fourbissant la trompette d’argent sous l’opprobre », « l’Inquisition dressant son gibet sur les reins de l’aube », et « tout ce qui souffre », et « tout ce qu’on frappe, l’enfant avec le vieillard, le captif avec l’aède », « l’innocent qu’on tue et le martyr au silice de liberté couché dans les blés drus », et la faim, et la soif, et la haine, et « le nu des chairs sous tout un horizon de balafres », ô Loys, écoute-nous avec ton « peuple qui s’adosse à ses morts » nous adosser à toi, grand frère galérien, grand frère forestier, charpentier, sapeur pompier, toi l’inventeur d’une respiration « avec l’argile tendre et les poumons des fougères », toi qui prends toute vie à ton compte, parlant « avec le naphte et la semence », et ainsi adossés nous tenons bons « mangés de vent » avec ta « croix d’éclairs » où nul Christ ne se cloue.

Patrick Quillier

Chacun à l’heure d’aimer regarde le soleil en face tel l’aigle en sa légende

et puis ferme les yeux sur une étoile du tard, l’humble et l’habile

la tamisante qui fait durer l’espoir en son leurre, le tranquille.

J’ai regardé jusqu’au vertige.

Temps enfui, cristal rebondissant en son écho de cristal en cristal, aveugle désormais de ne mirer que le convexe et l’oblique.

De lourds loriots anciens, cendres de leur chant encore convoient le matin vers son nom d’été.

Le révolu vit de proies humbles endormies sous le sommeil des haies ; il n’est là que pour témoigner

d’un homme parti de lui-même depuis plusieurs années.

La cécité des larmes est la plus profonde ces yeux dans les yeux qui en calme tumulte ne fixent que l’amour et la mort.

Loys Masson
Extrait de « La croix de la rose rouge »

Patrick Quillier (à droite sur la photo) et Geoffroy Géraud Legros, rédacteur en chef de "7 Lames la Mer". 7 Mai 2012. Saint-Denis de La Réunion.

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