Categories

7 au hasard 29 mars : Moringue 1920 : « Sors devant moi, sinon... » - 26 février 2015 : Coma circulatoire : l’épicentre est à Sainte-Marie - 10 août 2015 : L’œil d’Omer Resic va-t-il nous ouvrir les yeux ? - 19 septembre 2014 : La guerre Cilaos, pareil inn guerre de cent-an - 1er juillet 2016 : Port-Louis : cette vieille baraque a la baraka ! - 9 mars 2013 : Une île portée disparue au Sud de La Réunion - 22 mars : « David, le pouvoir colonial » par Alain Gaba - 7 juillet 2015 : Chantiers d’espoir : « pas d’autres alternatives possible ! » - 31 janvier 2017 : La Potence ou la Pitié - 12 septembre 2015 : Victoire du pro-chagossien, Jeremy Corbyn à la tête du Labour ! -

Accueil > La Réunion > Economie et société > Le testament de Madoré

11 avril 1928

Le testament de Madoré

11 avril 2018
Nathalie Valentine Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

« Moin lé né dann fantaisie ! » L’enfance de Madoré [1928-1988] a été bercée par les chanteurs de rue, les montreurs de marionnettes, les jacquots malbars, les gratteurs de banjo, les joueurs de bobre... Direct héritier de ces personnages fantasques du « théâtre » des quartiers populaires, il établira plus tard la rue comme sa véritable scène. Hommage à celui qui rêvait « d’horizons plus vastes ou de plus longues routes hantées des vents du large », Henri Madoré, le dernier chanteur de rue de La Réunion, né le 11 avril 1928.

Madoré par Sully Fontaine. 2018.

Madoré, sur le chemin de l’école buissonnière jusqu’à la mort


« Je suis né en pleine fantaisie » ! [1].

C’est à l’école de la rue qu’Henri Madoré nourrit son imaginaire tandis que la stricte discipline de l’école Saint-Michel qu’il fréquente ne parvient pas à dompter son caractère rebelle et indépendant : « ABCD / Oilà mi connait mon l’alphabet » [2].

Il prend le chemin de l’école buissonnière et ne le quittera que lorsque la mort le trouve, le 31 décembre 1988, à 60 ans, grabataire, dans la petite maison du 7 rue Malartic, vestige du « Camp des gens libres » [3] aujourd’hui gommé du paysage.

7 rue Malartic : la case de Madoré.
Photo ©7 Lames la Mer.

Sublimer la vie par l’or : « Madoré, Ti Doré »


Gilbert Aubry raconte ses retrouvailles avec Madoré au hasard d’une visite pastorale sur la paroisse de l’Assomption, peu avant le décès du chanteur : « Notre artiste est devenu invalide, mais il se soulève et se traîne pour nous montrer comment il barricade sa porte. (...) La guitare est dans ses mains, un autre homme est devant moi. Il retrouve ce qui a fait sa vie. Ses yeux s’illuminent d’un éclair de jeunesse. (...) Dans le passé, Ti Doré ne se traînait pas comme un cul-de-jatte »...

Au cimetière de la Commune Primat, une tombe est creusée dans la terre le 1er janvier 1989. Une croix noire et une inscription : « Ici repose Madouré Henri ». Ainsi retrouve-t-il à travers la mort le « U » de son patronyme, voyelle volontairement escamotée dans l’espoir de sublimer la vie par l’or : « Madoré, Ti Doré » / « Madoré ton li rein lé doré ». [Madoré, tes reins sont en or] [4].


« Mette dedans mon cercueil / In bon rhum demi quart »


Repos éternel un soir de réveillon de la Saint-Sylvestre pour celui qui avait, avec facétie et obstination, vécu dans la quête d’une perpétuelle fête, défié la mort plus qu’à son tour et rédigé une sorte de « testament public » à travers plusieurs chansons :

  • « Ti Doré dans l’île » [5] : « Si in jour moin va mort / La pas besoin plérer / Quand toute de moun i dort / Oilà pense in pé Ti Doré ». [Si je meurs un jour / Ne pleurez pas / Quand tout le monde dormira / Ayez une pensée pour Ti Doré].
  • « Zenfant bâtard » : « Si mi mort dessus la terre / Enterre amoin dann cimitière / Si mi mort dann sous-marin / Yo ma serve z’appât pou requin chagrin » [6]. [Si je meurs sur la terre / Enterrez-moi au cimetière / Si je meurs dans un sous-marin [ou : si je meurs sous le mer] / Je servirai d’appât pour les requins chagrin].
  • « Le rhum lé bon » [7] : Si mi meurt tôt ou tard / Mette dedans mon cercueil / In bon rhum demi quart / Oilà que pou fé fane mon sommeil / Si zot i vé pas / Mette dans mon cercueil / Si zot i mette pas / Oilà que ma ni rale zot zoreil. [Si je meurs tôt ou tard / Mettez dans mon cercueil / Un bon demi quart de rhum / Qui me réveillera / Si vous ne voulez pas / En mettre dans mon cercueil / Si vous n’en mettez pas / Je viendrai vous tirer les oreilles].


« Zenfant i court / Papa moin la faim... »


Un autre thème récurrent — associé à la mort dans « Le rhum lé bon » — hante l’œuvre de Madoré : l’alcool et particulièrement le rhum [in ti rhum crédit] qui donne du toupet et rend effronté [8] ou « saoul comme un cochon » [9], mais aussi le vin [10] et le whisky [11]. Deux chansons lui sont même consacrées : « Le Rhum lé bon » et « La mandose ».

À travers ses textes, Madoré évoque l’alcool, non sans humour mais sans concession, sur fond de misère, de violence, avec l’oubli comme remède :

  • « Cassé brisé » [12] : « Zenfant i court / Papa moin la faim / mangé na point / Oilà que le rhum / C’est l’esprit d’l’homme ». [Les enfants accourent / Papa, on a faim / Il n’y a rien à manger / C’est le rhum qui commande l’homme].
  • « La mandose » : « Tape pas li trop fort Tintin / Mais oui ta fé mal son rein / Oh arrête boire la mondose / Guette ma dit tonton Zorze / Quand le rhum lé dann bouteille / Li bouze pas vraiment / Mais quand li la rentre en d’dans / Li lé pi pareil ». [Ne la tape pas trop fort Tintin / Tu vas lui faire mal aux reins / Oh arrête de boire la mandose / Sinon je le dis à tonton Georges / Quand le rhum est dans la bouteille / Il est sage / Mais quand tu l’as bu / Il change].
  • « Le rhum lé bon » : « Boire pas pou tombe malade / Boire pou tire ton souci » [Ne bois pas à en tomber malade / Bois pour oublier tes soucis].


« La mythologie irremplaçable du petit peuple de Bourbon »


Le « pourvoyeur d’alcool » est un personnage typique de l’univers de Madoré : le « compère chinois », qui apparaît dans plusieurs chansons...

  • « Le rhum lé bon » : « Si vi vé avoir d’goût / Rente la boutique chinois ».
  • « La mandose » : « Mais quand i arrive jour d’ l’an / Zot i connait pas / Que derrière zot comptoir / Bann compère chinois / I rit zot fada ».
  • « Mouvement de riz » : « Compère chinois la dit comme ça / In kilo pou 45 franc ».

Dans l’arrière-boutique du « compère chinois », Madoré trouve un auditoire complice, des frères d’ivresse et d’errance laissés sur le bas-côté par une société post-coloniale pétrie d’inégalités. L’œuvre de Madoré nous tend le miroir ébréché de La Réunion du milieu du 20ème siècle, de « la mythologie irremplaçable du petit peuple de Bourbon, à la charnière de la colonie et du département », écrit Jean-Claude Legros, dans le livre « Madoré 1928-1988, Pas besoin croire moin lé mort » [13].

Madoré dans la boutique du "compère chinois". Photo : Tony Manglou.

« Malgré do riz dans la case na pi »...


Madoré a « le regard planté dans les petites et grandes misères de l’homme », analyse le poète Boris Gamaleya. Madoré ne dénonce pas, il témoigne, il assène sans détour. De manière crue, parfois burlesque, mais toujours juste parce que vécue. La misère, l’alcool, les errances, il connaît...

  • « Le rhum lé bon » : celui qui boit trop finit dans le panier à salade qui « fait transport gratis ».
  • « Cassé brisé » : les enfants ont faim mais l’argent a été englouti dans l’alcool.
  • « Cassé brisé » : Il n’y a plus rien à manger à la case mais le mari est là pour contenter la femme... « Ti connait toué lé bien content ma fille / Toi la gaigne un mari maçon / Malgré do riz dans la case na pi / Ton mari va maçonne à toué » / [Tu sais que tu as de la chance ma fille / Tu as un mari maçon / Même s’il n’y a plus de riz dans la maison / Ton mari va te contenter].
  • « La mandose » : parfois, le mari est violent et la femme pleure sous les coups... « In ti femme créole / Lété près plérer / Moin la demande ali / Kosa larivé / Li la répondi / Oilà son mari la tape ali » / [Une petite femme créole / Était en train de pleurer / Je lui ai demandé / Ce qui lui arrivait / Elle m’a répondu / Que son mari l’avait tapée]”.
  • « Mouvement de riz » : dans les quartiers populaires, on se remplit le ventre de manioc faute de riz et l’on s’habille en guenilles faute d’argent.
Photos de Madoré, devant le jardin de l’Etat, par le regretté Raymond Barthes, 1981. Dessins de Jean-Claude Legros.

« À défaut d’horizons plus vastes »...


Madoré résiste aux turpitudes de l’existence par une incroyable propension à l’autodérision, une gouaille contagieuse, une fougue irrépressible : « Dans tout mon malhèr / Moin lété content », chante-il dans « Pas besoin croire moin lé mort ». Spontané, impulsif, résolument provocateur, moucateur en diable mais jamais offensant, il est l’expression même de la création immédiate, promenant sur le trottoire d’éphémères paroles dont il ne nous reste aujourd’hui qu’une infime partie. Madoré est de ceux qui consomment les plaisirs dans l’instant même, sans retenue.

« À défaut d’horizons plus vastes ou de plus longues routes hantées des vents du large » comme l’écrit Boris Gamalayé, il trace sa ligne de vie sur la marge, dans les ornières, fréquente les bas-fonds avec sa guitare, ses lunettes noires [qui cachent son œil gauche crevé] et son pantalon cow-boy. Tout ce qui a le goût de l’interdit le fascine : faire l’école buissonnière et poser la colle pour attraper les oiseaux, chiquer du tabac dès l’enfance, fumer du zamal et des coucounes…

Madoré, le samedi 26 février 1972, lors d’une soirée à la Montagne au cours de laquelle Jean-Claude Legros a réalisé un enregistrement qui a servi pour le CD/Madoré de "Takamba". Photo ©Jean-Claude Legros.

« Lunette soleil chapeau Zorro »


Il a une conscience aigüe de son art et de son statut de chanteur. Cheveux mi-longs soigneusement tirés vers l’arrière, il soigne son « look », un peigne glissé dans la poche arrière de son pantalon. Dans le « camp des gens libres », on le surnomme Zorro à cause de son chapeau et de ses pantalons noirs.

Le poète Jean-Claude Legros, qui a vécu son enfance dans la même rue que Madoré [rue Malartic], écrivait en 1985, dans son texte « Thank you bonna » [Extrait du recueil Ou sa ou sava mon fra, 2005] : « Pou ton banjo pou ton guitare / Lunette soleil chapeau Zorro / Pêcheurs Saint-Leu i rente sul tard / Marmaille la butte dann Tanambo / Thank You Madoré ».

Madoré, dans la cour de sa case, au 7 rue Malartic. Photo : Tony Manglou.

Vagabond lumineux et chantant...


Quels que soient le lieu et l’auditoire, Madoré improvisait un séga car il y avait toujours quelque chose à raconter sur cet univers créole et coloré, cruel et fascinant, qui semble sorti tout droit du roman de John Steinbeck, « Rue de la sardine » [1945], version réunionnaise. Mais il n’échappe pas à sa condition sociale et restera aux yeux de beaucoup une sorte de vagabond lumineux et chantant, affublé de tics.

Accidents [il est renversé par le train, une autre fois par une voiture, etc.], blessures sentimentales [les femmes occupent une place importante dans le répertoire de Madoré] [14], traumatismes [il assiste à la dernière exécution publique et ne s’en remet pas] [15], deuils, maladie… Le carrousel de sa vie ne tourne que par à-coups avec des fulgurances et de longs silences. Mais ne croyez pas que Madoré est mort… Oilà que li la retourne encore !

Nathalie Valentine Legros


La chanson préférée de Madoré : « Janine » de Pierre Perret.



Cet article a été publié dans la revue N°6 « L’histoire O.I. » [L’histoire dans l’océan Indien], éditée par :
  • CRESOI [Centre de Recherches sur les Sociétés de l’Océan Indien],
  • CIHOI [Commission Internationale des Historiens de l’Océan Indien],
  • AHIOI [Association Historique Internationale de l’Océan Indien].

Contact : Laboratoire d’Histoire, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université de La Réunion, 15 avenue René Cassin, BP 7151, 9771, Saint-Denis, La Réunion.

Site : cresoi.fr

Remerciements à Jean-François Géraud et à Serge Bouchet.

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
Twitter, Google+.

Notes

[1« Zenfant bâtard ».

[2« ABCD ».

[3La mention « Camp des gens libres » apparaît notamment sur un plan topographique de la ville de Saint-Denis, réalisé par Adolphe d’Hastrel [1805-1874].

[4« Chapeau Mambolo », chanson inédite du vivant de Madoré, enregistrée par Jean-Claude Legros le 26 février 1972 lors d’une soirée privée et intégrée sur le CD édité par le PRMA [Pôle régional des musiques actuelles] : « Henri Madoré, le dernier chanteur de rue », [1997].

[5Chanson inédite du vivant de Madoré, enregistrée par Jean-Claude Legros le 26 février 1972. PRMA [1997].

[6Requin-chagrin : « variété de requin ; un des plus méchants, des plus nuisibles. Les pêcheurs l’appellent aussi “Diab’ la mer” ». [« P’tit glossaire », Jean Albany].

[7Chanson inédite du vivant de Madoré, enregistrée par Jean-Claude Legros le 26 février 1972 lors d’une soirée privée et intégrée sur le CD édité par le PRMA [1997].

[8« Ah le rhum lé bon / Ça i donne toupet coco / (...) À cause zot lé fronté / Parce le rhum lé bon ». [Pourquoi êtes-vous effronté ? / Parce que le rhum est bon]. « Le rhum lé bon ».

[9« La mandose », chanson inédite du vivant de Madoré, enregistrée par Jean-Claude Legros le 26 février 1972. PRMA [1997]. Mandose : « surnom du rhum, comme la gnole. On disait aussi “mondose”, pendant la guerre de 1914 », [« P’tit glossaire », Jean Albany]. « Saoul comme un cochon » : à l’époque, on enivrait le cochon avant de l’égorger pour éviter qu’il ne crie.

[10« Oilà do vin mais li donne couraze / (...) Après inn dé trois ti coup d’vin / Mais na donne kalou pou anime le festin ». [Voilà du vin qui donne du courage / (...) Après deux-trois petits coups de vin / Je serai prêt à animer le festin]. « Ti Doré dans l’île ».

[11« Pou termine la partie / Bann la i barre au Rallye / Ça qu’ la perdi i paye whisky ». [Pour terminer la partie / Ils s’en vont au Rallye (Bar de Saint-Denis) / Celui qui a perdu paie le whisky]. « La pétanque ».

[12Chanson inédite du vivant de Madoré, enregistrée par Jean-Claude Legros, le 26 février 1972. PRMA [1997].

[13Nathalie Valentine Legros, Éditions Réunion, [1990].

[14Angèle, Emiline, Janine, Suzanne, Josette, Pépita, Mamzelle Rico... Madoré aime les femme. Mamzelle ou catosse [Femme facile], elles apparaissent comme un fil conducteur dans l’œuvre du chanteur de rue. Mais Madoré est insaisissable et résolument libre.

[15Le 10 avril 1940, Mariaye Candassamy et Govindin Ramsamy-Catamoutou sont exécutés sur le Barachois, au petite matin pour le meurtre de Marie-emma Lambert, veuve Lioataud.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter