Categories

7 au hasard 23 juillet 2014 : Ceci n’est pas le « Cap des Sorciers »... ni le « Cap Bernard » - 14 janvier 2016 : Zordi Poghi, domin Pongol - 10 septembre 2012 : Portrait-robot de l’exclusion - 18 février : Massavana, la révolte des esclaves en mer - 19 mai : Oté maloya ! 1975/1986 : la fusion prodigieuse (1) - 17 mai 2014 : Les particules élémentaires - 3 octobre 2015 : Pôle santé mentale : Maloya la pa « 4 épices » - 30 janvier 2015 : La « Team Reunion » pour le Global Learning X-Prize ! - 21 septembre : Pauline, résistante dans l’ombre des médias - 26 avril 2013 : « On peut déclencher une guerre avec des mots » -

Accueil > La Réunion > Economie et société > Le peuple du secret et la « Terre marronne »...

Archéologie réunionnaise

Le peuple du secret et la « Terre marronne »...

27 mai 2015
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

« Terre marronne », un documentaire réalisé par Lauren Ransan, aborde la question sensible de l’archéologie réunionnaise et des traces laissées par les marrons dans nos pitons, criques et remparts. L’occasion pour 7 Lames la Mer de revenir sur ce sujet de prédilection.

Nos pitons, cirques et remparts ont été le haut lieu du marronnage. Photo 7 Lames la Mer.

« Terre marronne » : on avait repéré, au hasard d’internet, cette bande-annonce, il y a quelques semaines déjà. Elle avait attiré notre attention, par ses images qui restituent à la terre réunionnaise son caractère sauvage et mystérieux, par-delà la beauté des paysages. Derrière cette beauté primitive et vertigineuse — désormais estampillée UNESCO —, une étrange sensation de solitude émane du décor... Et ce « teaser », débusqué sur la toile, suffit à suggérer cette « solitude habitée ». « Zèspri maron lé ankor dann Mafate »... disait un de nos amis, arpenteur du coeur de l’île à la recherche des visages façonnés par le temps sur les arêtes des remparts.

La vidéo de présentation du documentaire « Terre marronne » se signale par d’indéniables qualités artistiques. Mais elle laisse attendre bien plus... Le film s’empare d’un objet rare : les secrets de la terre réunionnaise, enfouis aussi bien dans la terre de l’île que dans les limons de l’inconscient collectif, recouverts par les forêts primaires, dissimulés à l’ombre des « Pitons, cirques et remparts », nichés dans les cavernes « inaccessibles », dans les recoins perdus de notre pays magique. Péï oublié... et voué à l’oubli.

Dès ses premiers jours, l’histoire réunionnaise — reconnue, officialisée mais toujours largement tenue à l’écart des écoles — se confond avec celle du marronnage. La fuite des Noirs vers les montagnes, vers le coeur de l’île — le pays intérieur —, sera le fait principalement d’esclaves malgaches et africains ; des Blancs, les Kivi, risqueront eux aussi parfois la corde pour rejoindre les fuyards ; réel ou rêvé, politique, le marronnage est la ligne de fuite, le recours aux forêts d’une population confrontée à l’oppression : gouverneur détesté pour son autoritarisme et ses excès, épidémies, pauvreté, persécutions...

Si désormais l’histoire de l’esclavage est accessible grâce à l’oeuvre et à l’acharnement d’historiens tels que Prosper Eve ou Sudel Fuma, de militants culturels et de « batailleurs » de l’identité, il n’en demeure pas moins que l’on est en droit de s’interroger sur la rareté des traces laissées par le marronnage. Il est vrai que les autorités « compétentes » ont, jusqu’à présent, manifesté un enthousiasme mesuré en ce qui concerne l’archéologie réunionnaise — préventive ou non. Attitude surprenante dans une île dont on sait pertinemment qu’elle est loin d’avoir livré tous ses secrets.

Une imposante pierre de taille, gravée de l’année de l’inauguration du port de la Pointe-des-Galets : 1886. Le cyclone Gamède a arraché cette parcelle d’histoire du fond de la mer et l’a rejetée sur le rivage. Photo 7 Lames la Mer.

Mais là où l’homme faillit, la nature dicte sa loi. En 2007, le cyclone Gamède malmène l’île et exhume les vestiges du passé : des sépultures d’esclaves oubliées sont mises à jour par le terrible koudvan sur la plage de sable noir de Saint-Paul tandis que sur le rivage de galets ronds du Port, la houle livre aux passants une imposante pierre de taille gravée d’une date : 1886 — année de la mise en service du port de commerce de la Pointe-des-Galets.

« Il faut dire merci au cyclone Gamède, sans lui nous n’aurions pas trouvé ce cimetière », avait alors déclaré Sudel Fuma, dont la disparition prématurée laisse un grand vide, lui si prompt à se dresser dès lors que le patrimoine et l’histoire se trouvaient menacés. Nous n’oublions pas, par exemple, son cri de colère pour sauver la prison Juliette Dodu... « Aux assassins du patrimoine, je leur dis publiquement ma colère et celle de mes ancêtres bafoués (...). Je les accuse de crime culturel (...). Mon cri de cœur sera vite oublié par vous, (...) mais l’histoire ne vous oubliera pas, et les ancêtres ne vous pardonneront pas ce sacrilège… Ils vous attendent au tournant ».

Dès lors que l’on s’intéresse à l’histoire du marronnage en particulier et à celle de La Réunion en général, on est amené à déplorer le peu de souci — pour ne pas dire l’incurie — dont ont fait preuve les différentes autorités. On peut aussi s’interroger par exemple sur les conséquences de l’action de certaine administration qui, au siècle dernier, a allègrement recouvert de cryptomerias des pans entiers du coeur de l’île, sacrifiant ainsi une partie de la forêt primaire, des terres arables et des « éventuels » vestiges de marronage. Ah... Les cryptomerias ! Une « croyance populaire » rapporte même qu’aux yeux du directeur de l’époque, ces arbres que l’on est allé chercher jusqu’au Japon avaient — entre autres — trois « qualités » essentielles : la rentabilité (ils poussent vite), l’opérationnalité (ils poussent droit) et le signifiant intégrationniste (ils ressemblent furieusement aux arbres des « Vosges natales » du haut fonctionnaire).

La logique économique (filière bois) et — qui sait — la nostalgie très politique du directeur pour les Vosges ont donc eu raison d’une part non négligeable de notre patrimoine naturel, historique, écologique et, peut-on présumer, archéologique. Combien de sites de marronnage ou d’habitat ancien ont alors été irrémédiablement détruits dans cette substitution végétale et culturelle ?

Dans les hauts, sur la trace des marrons ? Photo 7 Lames la Mer

Depuis, on s’emploie à tenter de réparer les erreurs-rances du passé : l’ONF s’est engagée dans des campagnes salutaires de reboisement à base d’essences d’origine. Louable entreprise qui mérite d’être saluée. Mais, du point de vue de l’archéologie et de l’Histoire de l’île, sur ses sites défigurés, difficile de faire marche arrière pour restituer les traces enfouies dans la terre. Des traces enfuies...

Comment peut-on accepter l’idée que les marrons qui ont hanté et peuplé l’intérieur de l’île n’aient laissé aucun vestige... ou si peu que l’on en soit réduit à se contenter de quelques reconstitutions pour le moins symboliques — sinon folkloriques ?

Image extraite du teaser "Terre marronne"

L’histoire du marronnage est ainsi amputée d’une part importante de sa réalité physique. L’épopée de ce « peuple du secret » — expression entendue dans le teaser de « Terre marronne » — dont les noms demeurent accrochés au bord des remparts et au faîte des pitons (Dimitile, Anchaing, Cimendef...) est parvenue jusqu’à nous par le fil aléatoire de la transmission orale, des récits, légendes et autres compte-rendus d’époque, par le travail des chercheurs et scientifiques, mais aussi et surtout grâce à la toponymie, qui permet de tracer une cartographie quasi-indélébile de la mythologie du marronnage.

L’avenir appartiendra-t-il aux Réunionnais, à leur histoire — héritée aussi des marrons —, à l’archéologie réunionnaise ou la sanctuarisation de cette île en grande partie labellisée UNESCO marquera-t-elle la dernière étape vers l’oubli ? Le Parc national, dans sa volonté de préserver le milieu naturel — même au détriment parfois des activités traditionnelles des habitants et quitte à sombrer dans la financiarisation de notre patrimoine écologique — est amené à exercer ses prérogatives sur près de 80% de notre territoire, et plus particulièrement sur le cœur de l’île qui recèle les principaux lieux de marronnage. Une fois de plus, certaines questions méritent d’être posées.

Les rares sites de marronnage actuellement identifiés seront-ils préservés ou dépouillés de leur caractère sacré pour égayer les touristes ? L’archéologie réunionnaise restera-t-elle à l’état embryonnaire — voire léthargique — qui est le sien ou verra-t-on enfin des équipes pluridisciplinaires sonder les mystères de la terre réunionnaise, à la recherche de « nouveaux » sites de marronnage ?

Pour terminer, nous renouvelons cet appel : « rendez-nous le crâne ! » Ce crâne mis à jour par Sudel Fuma et qui s’est perdu dans les méandres d’un laboratoire en France où il avait été expédié pour « analyses ». La sphère du net s’est emparée de cette « mystérieuse disparition », donnant lieu parfois à de fantaisistes interprétations... « On veut que ce crâne revienne ici, écrivait un internaute à “7 Lames la Mer”, sur la terre qui ne l’a peut-être pas vu naître mais qui lui a servi de tombeau ».

Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros

« Terre marronne » est un documentaire de 52 minutes sur le marronnage. « Sans témoignage direct de leur histoire, des passionnés et des archéologues leur redonnent la parole en parcourant les hauts de l’île à la recherche de leurs traces. Nous ne savons donc à l’heure actuelle quasiment rien sur leur vie, pourtant cette société disparue nourrie encore bien des fantasmes dans l’esprit local. Aujourd’hui, des Réunionnais s’interrogent sur la vie et l’héritage des marrons. Mais comment écrire l’histoire d’une société qui n’a laissé que peu de traces ? »

« Dans ce film, je questionne des spécialistes de diverses disciplines traitant de ce sujet. Leurs idées et leurs méthodes peuvent à la fois se confronter et différer mais aussi se croiser, se nourrir et se compléter, explique la réalisatrice Lauren Ransan qui a suivi trois années d’études en archéologie. L’archéologie puise dans la terre ce que le temps a bien voulu laisser et même si ce ne sont que des bribes, elles sont concrètes et permettent l’écriture d’une histoire objective. »

Selon Lauren Ransan, « “Terre marronne” sera le tout premier documentaire portant à la fois sur l’histoire du marronnage à La Réunion et sur la naissance de l’archéologie réunionnaise ».

Diplômée en histoire de l’art & archéologie, en valorisation du patrimoine culturel, puis en communication, Lauren Ransan débute dans le monde audiovisuel en réalisant des courts-métrages au sein du mouvement kino à La Réunion. Par la suite, elle devient monteuse-cadreuse dans une société de production audiovisuelle.

Souhaitant se réaliser dans ses propres projets, elle se lance alors dans l’indépendance. Aujourd’hui, elle mène un travail d’auteur-réalisatrice sur des films documentaires portés sur l’histoire, le patrimoine et les recherches archéologiques à La Réunion, dans l’océan Indien et dans les Terres australes.

Filmographie :

  • « 1000 heures à Tromelin », 38 min – 6 min / TAAF - 2014. Documentaire sur les recherches archéologiques sur l’îlot de Tromelin.
  • « Archéologie Australe », 3x3 min / Nawar Productions - DACOI - 2014-2015. Reportages sur les recherches archéologiques nouvelles dans l’océan Indien.
  • « 60 ans dans les Terres australes » 52 min / TAAF (en cours). Documentaire sur l’histoire des îles subantarctiques : Crozet, Kerguelen, Saint-Paul et Amsterdam.

« Terre marronne » : Réalisation : Lauren Ransan. Images : Abel Vaccaro, Lauren Ransan, Marine Hervé. Son : Samuel Melade. Montage : Lauren Ransan. Mixage & Musique : Samuel Melade

Site web : www.nawarprod.com
Facebook : nawarprod

Extraits du dossier de presse

"Mother earth", by Germaine Arnatauyck, contemporary Inuit artwork

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter