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À voir au Musée Léon Dierx

Le mystère Adèle Ferrand, identification d’une artiste réunionnaise

11 octobre 2015
7 Lames la Mer
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Qui était la vraie Adèle Ferrand ? Et qui était la fausse ? La vraie était une artiste peintre dont l’oeuvre est l’un des trésors du Musée Léon-Dierx. Au cours d’une carrière fulgurante, elle a conquis les critiques jusqu’au Salon Royal du Louvre. Terrassée à 30 ans par la fièvre typhoïde, elle meurt le 1er avril 1848 à Saint-Pierre. A ses côtés, son fils adoré de 16 mois encore au berceau et un portrait inachevé de son père sur le chevalet. Identification d’une femme, farouchement hostile à l’esclavage, « Créole par le cœur et par la descendance », écrivait Raphaël Barquissau... qui nous a légué une œuvre immense.

Adèle Ferrand, autoportrait (extrait). Musée Léon Dierx.

Voici l’étrange histoire de trois femmes réunies par les caprices du destin.

La première nait en 1809 à Massieux, se nomme Élisabeth Marcel et tentera de devenir une grande artiste peintre, en vain.

La deuxième voit le jour huit ans plus tard, le 20 octobre 1817 à Nancy, se nomme Adèle Julie Ferrand et brillera au firmament des peintres de l’École romantique. Etoile filante fauchée dans sa jeunesse à 30 ans, elle repose en terre réunionnaise.

La troisième vit au vingtième siècle, se nomme Suzanne Greffet-Kendig et consacrera plusieurs années de son existence à démêler l’écheveau du parcours entrelacé d’Élisabeth Marcel et d’Adèle Ferrand. Pour faire briller aux yeux de tous « la vraie Adèle Ferrand » et son œuvre tombée dans l’oubli.

« Il y avait à Paris, dans le deuxième quart du 19ème siècle, deux femmes peintres qui travaillaient sous le nom de « Ferrand ». En raison d’une erreur du Bellier-Auvray [1] qui regroupe sous une même identité des oeuvres de l’une et de l’autre, en confondant de surcroît leur état civil, seule Mme « Adèle » Ferrand née Marcel figurera dans les dictionnaires spécialisés parus à ce jour [2]. Celle-ci, peintre sur porcelaine « de faible talent » selon ses professeurs, se prénommait « Élisabeth ». La « vraie » Adèle Ferrand, qui pratiquait la grande peinture de chevalet, devait connaître un sort hors du commun au cours de sa brève existence » [3].

Autoportrait, Adèle Ferrand, huile sur toile, legs d’Hervé de Kervéguen. Musée Léon Dierx.

La vraie Adèle Ferrand, c’est elle : « Ferrand, Adèle. Naissance : 1817. Mort : 1848. Ne pas confondre avec Élisabeth Ferrand, née Marcel, peintre-miniaturiste connue sous le nom d’“Adèle Ferrand” », précise d’emblée une mention spéciale de la notice officielle sur le site de la Bibliothèque Nationale de France. Son talent est reconnu et l’amène à faire son entrée au Salon Royal du Louvre dès 1837 alors qu’elle n’a pas encore 20 ans. Les critiques s’enflamment pour la jeune artiste, louant « sa facilité de pinceau, son talent naturel, cette inspiration du coeur »... On la compare à Greuze, on lui passe commandes et on la couvre de distinctions et de médailles. Elle devient un des maîtres les plus sûrs de l’École romantique [4].

« Créole par le cœur et par la descendance » [5], la vraie Adèle Ferrand — « que ses contemporains avaient mise au rang des jeunes maîtres de l’École Romantique » [6] — repose en terre réunionnaise depuis 167 ans.

Créole par le coeur car elle était tombée amoureuse d’un « Créole de Bourbon » [7], dandy élégant, Denis-François Le Coat de Kervéguen [8], l’avait épousé le 2 février 1846 (ils ont tous les deux 28 ans) à Paris et suivi à l’île Bourbon. Ils s’installent rue du Commerce à Saint-Pierre, chez la mère de Denis-François (née Geneviève-Hortense Lenormand), la branche la moins fortunée de la famille Kervéguen, « avec peu de ressources et de patrimoine ». La presse locale salue « le talent supérieur de cette artiste distinguée qui a jeté sur cette terre de Bourbon un éclat dont elle n’a brillé qu’à de rares intervalles ». Dans sa correspondance, Adèle Ferrand épouse Kervéguen fait transparaître son opposition farouche à l’esclavage, ce qui ne manque pas d’attiser les tensions qui traversent les branches de cette grande famille connue pour son empire reposant sur le système esclavagiste.

"La vierge et l’enfant", Adèle Ferrand, huile sur toile, don de François Cudenet. Musée Léon Dierx.

Créole par la descendance, car elle donna naissance, le 30 décembre 1846, à Hervé de Kervéguen [9], orphelin de mère à 16 mois puis élevé par ses grands-parents. Il vouera toute sa vie un véritable culte à cette mère aimante, chérie et disparue trop tôt, répertoriant ses oeuvres, « les caressant comme des reliques » rapporte Raphaël Barquissau, les restaurant. Il donnera le prénom de cette mère sublimée à sa fille : Zélie Marie Augustine Julie Hortense Adèle, née en 1875... En 1922, quelques jours avant de rendre l’âme à 76 ans, Hervé de Kervéguen fait un legs des oeuvres de cette mère aimée qu’il n’a pas connue, exigeant pour ce legs « une demeure immobile où existera l’obligation doublée de la responsabilité morale pour la colonie, d’en avoir soin ». Ce legs vient enrichir l’acquisition faite en 1911 d’une gouache et de huit peintures signées d’Adèle Ferrand, qui étaient propriété de François Cudenet [10], résidant à Saint-Pierre dans la même rue qu’Adèle : rue du Commerce. C’est donc au Musée Léon Dierx que se trouve la quasi totalité de l’oeuvre d’Adèle Ferrand. Quelques jours plus tard, Hervé de Kervéguen décédait le 2 septembre 1922. Il repose au cimetière de Saint-Pierre. Le 11 novembre 1922, le musée Léon Dierx inaugurait avec faste la « Salle Mme Denis Le Coat de Kervéguen », alias Adèle Ferrand.

La fausse Adèle Ferrand, c’est elle : « Ferrand, Mme Elisabeth, née Marcel, en 1809 à Massieux, Ain, Rhône-Alpes », maigres indices livrés par la « base de données des artistes de salon, université d’Exeter », en collaboration avec les archives des musées nationaux. « Admise à la Manufacture Royale de Sèvres contre l’avis de ses professeurs, elle s’y maintient trois ans comme peintre de figures, puis ouvre un atelier et se produit au Salon de 1832 à 1835, y montrant d’ennuyeux portraits officiels sur porcelaine. Élisabeth Marcel aurait-elle épousé l’un des trois frères d’Adèle Ferrand ? », s’interroge Suzanne Greffet-Kendig.

Pourquoi ces deux femmes ont-elles été confondues ? La fausse Adèle Ferrand, de son vrai nom Élisabeth Marcel épouse Ferrand, peintre sur porcelaine peu connue, a-t-elle volontairement usurpé l’identité de la vraie Adèle Ferrand ? Y a-t-il eu supercherie ou simple erreur de référencement, les deux femmes étant peintres ?

"Paillotte à La Réunion", dessin au crayon réalisé par Adèle Ferrand, legs d’Hervé de Kervéguen en 1922. Musée Léon Dierx.

Quelles raisons aurait donc eu Élisabeth Marcel épouse Ferrand de se faire passer pour la vraie Adèle Ferrand ? Il y en avait au moins une : la vraie Adèle Ferrand possédait un véritable talent d’artiste peintre reconnu et salué. À l’inverse, Élisabeth Marcel peinait à exister en tant qu’artiste. Peintre sur porcelaine de la manufacture royales de Sèvres, elle ne connaîtra jamais la renommée de la vraie Adèle Ferrand.

Il se peut toutefois que la confusion ne soit née que d’une ambiguïté liée au fait qu’Élisabeth Marcel aurait épousé un des trois frères d’Adèle. En devenant Mme Ferrand, elle ajoutait ainsi un point commun avec la vraie Adèle Ferrand : toutes deux étaient artistes peintres et désormais, toutes les deux portaient le même patronyme.

Quoi qu’il en soit, la confusion s’installera et persistera de nombreuses années. Et il fallut attendre le caractère trempé et la pugnacité d’une Suzanne Greffet-Kendig pour établir de manière certaine qu’il existait bien deux femmes sous le nom d’Adèle Ferrand et pour tenter de restituer à chacune l’oeuvre qui lui revenait.

"La grand portrait de mon père, son chien Caro à ses côtés", Adèle Ferrand, huile sur toile (1837 ou 1839). Legs d’Hervé de Kervéguen. Note de l’ouvrage de Suzanne Greffet-Kendig : "l’auteur du legs qui n’avait que 16 mois mois à la mort de sa mère commet une erreur, puisque ses parents n’ont pu se rencontrer avant 1844, date à laquelle Denis-François de Kervéguen a quitté l’île Bourbon pour la première fois"...
Mais il se pourrait bien que le tableau soit en fait daté de 1840-1845. Au quel cas, il pourrait bien alors être le portrait de Denis-François Le Coat de Kervéguen. Musée Léon Dierx.

Cela se passe en 1988, 140 ans après la mort de la vraie Adèle Ferrand. Suzanne Greffet-Kendig est alors conservateur chargé des Musées Départementaux de La Réunion. Personnalité marquante de la vie artistique locale, talentueuse, un brin excentrique et théâtrale, elle publie un ouvrage édité par le conseil Général et intitulé : « La vraie Adèle Ferrand (Nancy 1817 - Bourbon 1848) ». Ainsi Suzanne Greffet-Kendig dénoue-t-elle enfin une vieille énigme en se livrant à un véritable travail de détective mené pendant quatre ans pour parvenir à démêler le vrai du faux et à dissocier la vraie de la fausse.

« L’identification des oeuvres de la vraie Adèle Ferrand fut ardue, confiait en 1988 Suzanne Greffet-Kendig. Il faut bien souligner que l’oeuvre globale en elle-même ne posa jamais problème, même pour les toiles non signées, en raison de la facture et du contenu très personnels des peintures et dessins que nous avions en main. Ce qui fut très difficile par contre, ce fut la tâche qui consista d’abord à séparer les dons de 1911 des œuvres entrées avec le legs en 1922, les peintures les plus importantes et les deux albums de 305 dessins étant alors en dépôt extérieur. »

Suzanne Greffet-Kendig ne passe pas par quatre chemins. Elle qualifie Élisabeth Marcel — la fausse Adèle Ferrand — de « médiocre artisan d’art », auteur « d’ennuyeux portraits officiels sur porcelaine ». À l’inverse, elle ne tarit pas d’éloges en ce qui concerne la vraie Adèle Ferrand : « une des plus jeunes gloires de l’école romantique, chérie du Louvre et des Musées de Province ».

198 ans après la naissance d’Adèle Ferrand, 167 ans après sa mort et 27 ans après sa réhabilitation par Suzanne Greffet-Kendig, le Musée Léon Dierx rend hommage à cette grande dame, artiste-peintre, à travers une exposition intitulée : « Adèle Ferrand, une femme peintre dans les années romantiques ».

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Exposition « Adèle Ferrand, une femme peintre dans les années romantiques »
Au Musée Léon Dierx. Commissaire d’exposition : Claude ALLEMAND, conservateur du patrimoine général honoraire.

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Notes

[1Dictionnaire Général des Artistes de l’école française, Paris 1882.

[2NDLR : 1988

[3Extrait de l’ouvrage : « La vraie Adèle Ferrand, (Nancy 1817 - Bourbon 1848) », de Suzanne Greffet-Kendig, Préface de Serge Ycard, Président de l’Académie de La Réunion, Musée Léon Dierx, Conseil général de La Réunion, 1988.

[4Sources : Le dictionnaire biographique de La Réunion, Tome 1, ouvrage réalisé par Sabine Deglise, Brigitte Hock-Koon et Raymonde Kissel sous la direction de Michel Verguin et Mario Serviable. Collection Indigotier, Edition CLIP, ARS Terres Créoles, 1993.

[5Selon l’expression du poète réunionnais, Raphaël Barquissau.

[6Serge Ycard, 1988, alors Président de l’Académie de La Réunion.

[7Le dictionnaire biographique de La Réunion, Tome 1, ouvrage réalisé par Sabine Deglise, Brigitte Hock-Koon et Raymonde Kissel sous la direction de Michel Verguin et Mario Serviable. Collection Indigotier, Edition CLIP, ARS Terres Créoles, 1993.

[8Denis-François Le Coat de Kervéguen — demi-frère du richissime Gabriel Le Coat de Kerveguen avec lequel il entretient des relations tumultueuses — né 4 avril 1817 à Saint-Pierre de l’île Bourbon dont il deviendra le maire, après la mort de sa femme Adèle. Il épouse en secondes noces Michelle Augustine Motais de Narbonne, le 15 janvier 1852. Certains historiens affirment qu’il était « proche des petites gens ».

[9C’était l’époque où l’on donnait de nombreux prénoms. Ainsi le fils d’Adèle et de Denis-François s’appelle-t-il Denis Marie François Georges Paul « Hervé »

[10François Cudenet, professeur, musicien, peintre de talent, membre fondateur de l’Académie de La Réunion, connu pour avoir par ailleurs introduit le cinématographe dans l’île moins d’un an avant la projection historique des frères Lumière à Paris (sources « La vraie Adèle Ferrand », de Suzanne Greffet-Kendig, 1988).

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