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Le drapeau ou la gratelle

5 octobre 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Derrière la querelle épidermique du drapeau, la maladie de l’assistanat.

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Devant la mairie du Port, quatre drapeaux : l’Europe, la France, Le Port et La Réunion.

Faut-il adopter une fois pour toute un drapeau réunionnais ? Lancée par Cyrille Hamilcaro, Conseiller général (UDI) de Saint-Louis, la proposition donne lieu à des polémiques toujours bien présentes dans les médias et sur les réseaux sociaux. Nul doute que celles-ci enfleront encore, suite au courrier adressé ces jours-ci par l’élu aux municipalités, qui propose de pavoiser les mairies du pays aux couleurs du Mahaveli — telle est l’appellation informelle du drapeau, d’usage tout aussi informel —, dessiné en 1975 par Guy Pignolet et adopté en 2003 par l’Association réunionnaise de Vexilologie (ARV).

Nous ne sommes pas des zoizo la kol, et avons bien compris que la sortie de M. Hamilcaro s’inscrit dans l’agenda politique du moment. Et après ? Peu importent, lorsqu’un problème est pertinent, les motivations de celui qui le pose ; ici, c’est tout autant la question elle-même — devons-nous avoir un drapeau ? — que les réactions qu’elle déclenche, qui méritent notre attention. Le simple fait que M. Hamilcaro ait pu créer la polémique en parlant drapeau est en soi révélateur.

Car il y a belle lurette que les drapeaux régionaux ont droit de cité dans la République française. Ainsi les couleurs régionales — à distinguer des simples pictogrammes — flottent-elles, souvent depuis plusieurs décennies, sur des édifices publics en Franche-Comté, en Bretagne, en Région Midi-Pyrénées, en Corse, en Alsace…

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Drapeau de la Région Midi-Pyrénées devant la mairie de Toulouse.

Mais à La Réunion, la simple évocation d’un Mahaveli suffit à éveiller les démangeaisons identitaires. Entendu un peu partout et lu régulièrement sur le Net : « La Réunion, c’est la France  », « le seul drapeau qui doive flotter, c’est le drapeau français  », « La Réunion est un département français avant tout », etc. « La Réunion, c’est la France » : bon, ok. On commence à le savoir. Mais les tenants de ce discours n’ont jamais pu expliquer pourquoi il était possible à un Breton d’être Français et Breton, à un Alsacien d’être Français et Alsacien, à un Franc-Comtois d’être Français et Franc-Comtois… mais pourquoi, à 12.000 kilomètres de l’Hexagone, le Réunionnais devait, lui, être Français aux dépens de tout le reste.

Etrange malédiction qui frappe le pays le plus métissé au monde, où — voir le chanteur « Kaf Malbar » — il est possible d’endosser diverses identités ethniques et où le sacré connaît tant de déclinaisons, souvent combinées par les adeptes. La Réunion est, dit-on, terre de tolérance : il fallait donc bien que le sectarisme se nichât quelque part… Trente ans après le retrait du mot d’ordre d’Autonomie du débat politique réunionnais, la « rénionèzté » continue d’être soupçonnée de recouvrir une volonté séparatiste et — ou — « communiste ». Le plus surprenant, à parcourir certains échanges, est de voir des jeunes gens, dont « bon peu » sont nés après les débats relatifs à l’Autonomie, à l’Assemblée unique et tutti quanti, adresser à d’autres jeunes gens des formules du type « va voir à Cuba »…

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Drapeau breton flottant à Pékin, à l’occasion de la visite du maire de Carhaix, Christian Troadec.

Un débat hors du temps, quand le drapeau réunionnais est déjà d’usage courant dans les domaine privé et culturel : on pense à l’affiche de l’avant-dernier « Sakifo » ou au double affichage des prix de la marque « Pardon ». Qu’il flotte sur la mairie du Port, sans que l’on en fasse tout un plat. Que si l’Autonomie revient partiellement dans le débat, c’est par la droite, sous la plume d’Alain Bénard et de son frère Jean-Marc, mais aussi du côté de Didier Robert. Centriste, Cyrille Hamilcaro ne marche d’ailleurs pas, loin s’en faut, en-dehors des clous : son collègue Thierry Robert parle, lui, « décolonisation »… Notons d’ailleurs, pour la précision historique, que, s’il est présent de longue date dans l’histoire réunionnaise, le courant est loin d’avoir été continûment marqué à gauche…

Qu’est-ce qui fait donc lever le ladi-lafé et la mauvaise polémique, face à ce qui paraît naturel dans d’autres régions de France ? La réponse à cette question est d’ordre idéologique ; et c’est — peut-être à son insu — l’éditorialiste le plus lu de la place qui nous la fournit, enrobée dans un moucatage. « Bon, c’est bien beau tout ça, mais plus que d’un drapeau, La Réunion, a surtout besoin de travail pour ses jeunes diplômés », conclut l’édito du « JIR », le1er octobre dernier.

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Drapeau de la Franche-Comté, devant le Conseil régional, à Besançon.

Superficiel, ce « foutan » ? Certainement pas. En quelques lignes, le journaliste énonce les termes du pacte déséquilibré, imposé peu après la départementalisation- imposé, d’ailleurs, par ceux-là même qui avaient commencé par la refuser, par attachement au statut colonial. Un diktat qui impose aux Réunionnais un choix aussi absurde qu’arbitraire. C’est, ou le social, ou l’identité. C’est, ou le Français, ou le Créole. C’est, ou la culture — française — ou le folklore — réunionnais.

Ne voir là qu’une séquelle du colonialisme serait une erreur ; et l’on comprend bien, d’ailleurs, que cette critique-là ne « passe » plus. Ce chantage : « nie-toi toi-même pour exister » est, au contraire, éminemment moderne ; il ne ressurgit pas de l’économie coloniale, rythmée par le choc entre exploiteurs et exploités : marrons contre colons, petits blancs contre gouverneurs, puis salariés contre usiniers. La gratelle qui s’enclenche à la simple évocation d’un drapeau ou du bilinguisme est une maladie « post » — post-coloniale, post-industrielle…

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La drapeau de La Réunion en fond d’affiche du "Sakifo".

Un mal de l’ère de l’assistanat dont les symptômes épidermiques trouvent leur source dans une maladie du ventre. Or, n’est-ce pas à un tube digestif dans l’océan Indien que les dernières décennies ont réduit le pays ? Un pays autrefois industriel et industrieux, désormais sous perfusion des minima sociaux et des sursalaires, où ceux qui ne surconsomment pas rêvent de le faire. Un pays bâti pour les monopoles qui empochent, par le surcoût qu’ils imposent aux marchandises et aux services, l’argent issu des transferts publics. Un pays qui n’a plus de création véritable, qui ne plante pas pour manger, dont l’économie, factice, est posée sur une société qui s’effondre de l’intérieur, laissant de moins en moins intacte la façade qu’elle montre au monde : vivre-ensemble, grand spectacle, île intense, et aujourd’hui, paraît-il, « émotion ». Dresser un drapeau sur la hampe ne règlera pas ces problèmes ; mais il y aurait là, comme un premier signe d’une reprise en main. Et c’est sans doute cela qui angoisse les tenants du système… mais aussi, et malheureusement peut-être plus encore, ses victimes.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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