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Un passé qui ne passe pas ?

Le 10 mai saint-paulois : un discret parfum de révisionnisme…

12 mai 2014
Geoffroy Géraud Legros
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Sollicité par le Gouverneur de Bourbon, le célèbre forban Olivier Levasseur, dit « La Buse » n’envisageait pas de s’établir à Bourbon « sans y emmener une quantité d’esclaves ». C’est cette figure que la nouvelle municipalité (UMP) de Saint-Paul a mise au centre des célébrations du 10 mai, date de la commémoration de l’Esclavage et des Traites négrières.

Tombeau apocryphe d’Olivier Levasseur, dit "La Buse", installé en 1973 sur la sépulture de l’esclave Delphine Hélode. Seule la croix est authentique...
Photo Wikipedia (T. Bernardo)

« La Buse » : le surnom, du forban Olivier Levasseur, pendu à Bourbon en 1730, dont la tombe apocryphe est l’une des attractions du cimetière marin de Saint-Paul, est associé à jamais à la recherche d’un fabuleux trésor, dissimulé quelque part dans les Mascareignes.

Un document codé que le condamné aurait lancé dans la foule de voyeurs venus assister son exécution n’a cessé de nourrir les quêtes chimériques de dizaines de Réunionnais, dont l’emblématique Joseph Tipveau, dit Bibique, du grand-père de Jean-Marie, Gustave Le Clézio, et de l’aventurier Henri de Monfreid, dont le séjour dans notre île en 1958 tourna à la farce.

Sur le plan symbolique, la légende de la flibuste est, dans l’Hexagone, instrumentée par un anarchisme plus enclin à croire en ses propres mythes qu’à la rigueur historique : on sait quelle place sa littérature a accordée à la fameuse République de Libertalia, communauté pourtant toute imaginaire, en réalité forgée de toute pièce par Daniel Defoe.

« Transposition en plein soleil et sans les oripeaux de la bienséance bourgeoise, d’un univers où tout était possible par la seule volonté et le courage », selon la formule de François Moureau, les récits de course, de flibuste et piraterie sont voués à alimenter l’éternel retour des fantasmes « libéral-libertaire ».

À l’instar de ses semblables, La Buse était en réalité un fieffé esclavagiste, comme le fait apparaître un échange entre le célèbre forban et le Gouverneur de Bourbon Desforges-Boucher en 1724, alors que la Compagnie des Indes tente, s’appuyant sur une Ordonnance royale d’amnistie, d’attirer et de fixer dans la colonie une population d’aventuriers fortunés. Outre le pardon royal susceptible de lui être accordé, le forban réclame, dans une lettre du 25 mars, de pouvoir s’établir avec des esclaves dans l’île, où la lucrative culture du café prend son essor :

« Ainsi, Monsieur, de me retirer sans pouvoir porter des esclaves pour réparer ma perte, je ne puis me résoudre, ayant le renom d’avoir été capitaine de corsaires. Je proteste que, quand mille et mille occasions se présenteraient pour recommencer, j’y renonce en attendant que je puisse avoir une quantité d’esclaves pour emmener avec moi ».

Même son de cloche du côté du flibustier Bohony qui, quelques jours auparavant, écrivait au Gouverneur « Il y a ici (…) beaucoup d’autres Blancs, qui voudraient venir s’ils pouvaient avoir la liberté de porter quelques esclaves avec eux, en donnant une partie à la Compagnie ».


Tout comme ses confrères de la Côte, La Buse était l’agent économique d’un système entièrement sous-tendu par l’exploitation des esclaves, dont il n’envisageait de quitter le versant plus ou moins illégal qu’à la condition de pouvoir pratiquer lui-même l’esclavagisme.

Enfin, c’est en guidant un négrier notoire nommé D’Hermitte, que le célèbre hors-la-loi fut reconnu et arrêté.

Comment pareille figure a-t-elle pu être choisie par la commune de Saint-Paul, pour célébrer une journée qui, de surcroît, ne s’imposait pas à son agenda ? Les propos d’une représentante de la mairie, relayés et décortiqués par le site panafricain « l’Afro-Réunionnais », fournissent un commencement d’explication.

Les explications valent leur pesant de cacahuètes : la confusion des hommages rendus à la mémoire des esclaves et au pirate procède bien d’un choix, motivé, rapporte « l’Afro-Réunionnais », par une substitution antérieure de sépultures dans le cimetière marin, ouvert en 1788, soit presque de soixante années après l’exécution d’olivier Levasseur .

En 1973, la municipalité saint-pauloise avait retourné la pierre tombale d’une esclave nommée Delphine Hélode, pour ériger la tombe symbolique de La Buse...

Impossible de dire avec certitude s’il s’agissait là d’une décision politique, en un temps où le camp « départementaliste » se cherchait des figures symboliques, face à la figure du Noir marron ressuscitée par le militantisme autonomiste. Peu de temps auparavant, le baptême d’une rue au nom du marron Cimendef par Roland Robert dans la commune voisine de La Possession avait provoqué l’ire du camp dit « national ». Les marrons ? Des voleurs et des assassins, entendait-on de ce côté-là ; quelques années plus tard, la presse départementaliste approuvait encore sans réserve un conférencier qui rendait hommage au chasseur de Noirs François Mussard, « habile à loger sa balle dans le Noir et plus encore dans le Marron »…

Dans le même cimetière marin de Saint-Paul, la tombe de Leconte de Lisle, abolitionniste convaincu... Photo Wikipedia (CH. Carrère)

La pratique de la nouvelle équipe aux commandes à Saint-Paul interrogera nécessairement ceux qui s’imaginaient que ces questions n’avaient plus court. Que dire de la « réconciliation » invoquée à l’appui de cet hommage fort malsain, qui cherche à instaurer une égalité des mémoires entre la femme esclave et le forban qui n’imaginait pas vivre sans esclaves.

Un acte dont la portée révisionniste est renforcée par les propos tenus par une représentante de la commune, pour qui « les Réunionnais doivent comprendre, que l’esclavage ce n’était pas seulement des coups de fouet, mais aussi des hommes affranchis et reconnus ».

Ce discours n’est pas nouveau : il fait écho au mythe de « l’esclavage doux » qui, par exception, aurait régné dans la colonie, forgé immédiatement après l’Abolition par les anciens propriétaires.

On remarquera que le vilain tripotage mémoriel de ce 10 mai fait suite aux vélléités du nouveau maire de capoter une médiathèque baptisée « Cimendef » en hommage à l’esclave révolté, et aux pressions exercées contre un centre culturel du nom de Leconte de Lisle, que la « bonne » société du pays punissait encore de mise au secret il y a quelques décennies pour ses engagements abolitionnistes. Saint-Paul, un passé qui ne passe pas ?

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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