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Enseignement

Largue mon l’ourlet ek « kari la nèz » !

4 janvier 2015
Nathalie Valentine Legros
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Quand un enfant en bas âge s’accroche à sa mère et, pour être sûr de ne pas la « perdre de vue », agrippe, de sa petite main, le bas de la robe maternelle, on entend fuser parfois un « largue mon l’ourlet » qui ne nécessite aucune traduction. Quand l’école fait l’impasse sur La Réunion, on a envie de dire : « largue mon l’ourlet » !

1963 : manuel scolaire de géographie à l’usage des cours moyens (1re et 2e années) et des classes de transition de La Réunion. Auteur : Jean Defos Du Rau, professeur de Géographie à l’Université d’Aix-Marseille. Editeur : André Journaux, professeur de géographie à l’université de Caen.

« Dann liv i bour ali kari la nèz son monmon patri »  [1], chantait Danyèl Waro en 1978. Depuis, non seulement, l’enseignement de ce qui a trait à La Réunion occupe un espace restreint — voire anecdotique — dans le cursus scolaire mais l’on assiste même à une tendance à la régression en comparaison notamment de ce que les générations scolarisées jusque dans la décennie 80 ont vécu sur les bancs de l’école.

« Une pincée de population »

En effet, dans ces années (50/60/70/80... et avant aussi), La Réunion était au programme notamment dès les classes primaires (CM1/CM2/). Ainsi des bataillons d’écoliers ont étudié dans des manuels scolaires qui certes leur enseignaient la « mère patrie » mais dissertaient aussi sur La Réunion et parfois même sur l’environnement indianocéanique. On n’y parlait pas (ou très peu) d’histoire mais de géographie, avec un soupçon d’économie et une pincée de « population », ultime chapitre qui vaut son pesant d’or (manuel de 1967).

1967 : "Notre milieu", manuel scolaire de géographie à l’usage des cours élémentaires de La Réunion. Auteurs : André Journaux, professeur de géographie à l’Université de Caen / Jean Defos du Rau, professeur de géographie à l’Université d’Aix -Marseille / Maxime Plante, instituteur à La Réunion / René Parisse, inspecteur de l’enseignement primaire.

Même si l’on considère que le poids colonial influençait encore certains aspects de ces outils pédagogiques, pour autant, ils avaient le bénéfice d’exister dans les cartables et permettaient d’appréhender La Réunion comme un sujet d’étude au même titre que d’autres, de la faire exister dans la sphère éducative comme une entité reconnue et légitime. Aujourd’hui, à quelques rares exceptions, c’est le néant ; en tout cas ça y ressemble furieusement.

« Je me souviens qu’en 5ème, on avait un livre d’histoire de La Réunion mais on ne l’utilisait que très rarement, raconte David, un étudiant de 20 ans. Par contre, à l’école primaire, je n’ai aucun souvenir qu’on nous ait jamais parlé de La Réunion ».

« C’était superficiel »

Constat consternant et sans appel auquel l’Éducation nationale pourra toujours répondre en opposant circulaires, textes et légendes, exemples et contre-exemples, en brandissant des manuels (la plupart rarement utilisés par les enseignants)... Rien n’y fera, les exceptions ne faisant, ici aussi, que confirmer la règle générale et la triste — pauvre — réalité à laquelle nous sommes quotidiennement confrontés.

Juliette, étudiante elle aussi, a globalement la même appréciation. « Au collège, on avait un petit manuel sur La Réunion mais on ne l’a ouvert que lors de deux ou trois cours, précise-t-elle. De la part du prof, c’était vraiment juste pour dire qu’il l’avait fait mais c’était superficiel. En fait, pendant plusieurs années, on a eu un manuel à part des autres sur La Réunion mais on ne l’étudiait jamais : il restait à la maison ! »

Nous poursuivons notre petite enquête parmi quelques étudiants et apprenons ainsi de la bouche de l’un d’entre eux que « le prof nous avait dit que c’était moins important d’étudier ça parce que de toutes façons, ça tomberait pas au brevet ».

2001 : manuel scolaire, "Histoire de La Réunion", niveau collège, sous la direction de Prosper Eve et Claude Wanquet. Auteurs : Jean-Pierre Coevoet, professeur au collège Joseph Bédier de Saint-André, Prosper Eve, Professeur à l’Université de La Réunion, Albert Jauze, Professeur au collège des Deux-Canons de Sainte-Clotilde et auprès du service éducatif des archives départementales de La Réunion, Claude Wanquet, Professeur à l’Université de La Réunion

Autres exemples : nés en 1983, 1993 et 2005, les trois enfants d’une même famille n’ont jamais bénéficié d’un apprentissage sérieux et durable sur l’histoire de La Réunion. Tout au plus ont-ils effleuré certains aspects, à l’occasion d’une sortie, d’une visite sur le terrain, ou quand, par bonheur, un enseignant se mettait en tête de « leur parler de leur pays ».

Rendre hommage à ces enseignants-là

Ils ne sont certes pas légion ces enseignants-là mais il y en a et il convient ici, non seulement de souligner leur engagement, mais encore de leur rendre hommage. Quant aux autres, c’est souvent derrière les impératifs du programme et les circulaires qu’ils trouvent matière à exclure La Réunion de la pédagogie, son enseignement n’étant pas prioritaire mais tout juste facultatif.

Dans mon cursus scolaire et notamment à l’école primaire, La Réunion était présente sous bien des aspects : manuels de géographie, poésies, sorties pédagogiques... J’ai le souvenir de trois sorties pédagogiques. La première a consisté en une visite au musée Léon Dierx qui exposait une partie du « fonds Vollard » et accueillait conjointement les tableaux d’art abstrait du peintre Hans Hartung.

Hans Hartung. Sans titre (1960)

Choc : fascinée par Hartung et perplexe à la fois tant il me semblait que l’art, en l’espèce, consistait à plonger un pinceau de peintre en bâtiment dans un bac de couleur et à en badigeonner une toile. Appréciation d’une fillette de 9 ans et première émotion pour les arts plastiques. Et surtout découverte d’une partie du « fonds Vollard » même s’il ne m’a laissé qu’un souvenir diaphane.

Criant et suant sous le soleil de plomb

La deuxième sortie nous a menées (la mixité n’était pas encore de mise) sur les quais du port de la Pointe des Galets. Les grands bateaux au repos sous le soleil de l’enfance ressemblaient à des baleines échouées. Leurs silhouettes titanesques sont restés gravées dans ma mémoire comme un appel au départ. Et je revois aussi, de manière très réaliste, le ballet incessant des travailleurs, criant et suant sous le soleil de plomb, et se démenant dans la poussière.

Et je revois le ballet incessant des travailleurs, criant et suant sous le soleil de plomb, et se démenant dans la poussière. Illustration de Térésa Small extraite du livre "Pipit marmay Le Port, carnet d’enfance", de Patrice Treuthardt. Graphisme : Elsa Lauret. 2006.

La pénibilité de leur travail ne m’avait pas laissée indifférente et je me demandais comment ils faisaient pour aller pieds nus sur le béton ardant. Un pied hors de la chaussure, j’avais tâté le sol pour en évaluer la chaleur. Ce jour-là, j’ai abordé dans ma tête, emplie de contes et légendes de l’enfance, une nouvelle prise de conscience que je n’avais pas encore qualifiée mais qui ne me quitterait plus...

La peur bleue du « cahier noir »

La troisième sortie était en fait un pique-nique à la mal nommée « Grotte des premiers Français »... De retour à l’école, exercice : rédaction sur la sortie à la « Grotte des premiers Français ». Et chacune y va de son compte-rendu plus ou moins inspiré. Quelques jours plus tard, la maîtresse rend les copies et humilie à cette occasion une élève, Agnès A., qui avait, tout au long de sa rédaction, parlé de la « crotte des premiers Français ». Interprétée par la maîtresse comme une provocation et un outrage à la mémoire de ces fameux « Premiers Français », la rédaction d’Agnès fut punaisée avec rage sur le mur de la classe, barrée d’une croix noire. Et punition extrême infligée par la maîtresse à Agnès : « pendant une semaine, tu écriras dans le “cahier noir”. »

La "Crotte des premiers Français"... et le "Cahier noir" ! (Lithographie : Antoine Roussin)

Le « cahier noir » ! Nous avions toutes une peur bleue du « cahier noir »... Un simple cahier recouvert d’un papier noir dans lequel les élèves jugées non méritantes ou insolentes — appelées cancres ou cancrelats — étaient contraintes de travailler pendant une semaine en plus d’être reléguées au fond de la classe, telles des pestiférées. Pendant longtemps, le cauchemar du « cahier noir » nous hantera, symbole Ô combien lourd dans cette société post-coloniale.

Les grands bouleversements qui ont forgé la société réunionnais

Même si nos esprits d’enfants n’étaient pas encore forgés pour mener une réflexion pertinente et analyser finement les relents de la punition du « cahier noir », nous ressentions profondément l’humiliation et confusément les aspects malsains du procédé.

Il n’est pas question ici de revendiquer le retour du funeste « cahier noir » ! Cela va sans dire, mais disons-le quand même, histoire d’éviter à quelques mal fondés d’user leur salive ou leur clavier. Notre propos est bien de revendiquer l’enseignement de l’histoire réunionnaise : la découverte, la colonisation, la traite, le Code noir, l’esclavage, le marronnage, l’engagisme, l’abolition, la départementalisation — pour ne citer que quelques exemples —, bref, les grands bouleversements qui ont forgé la société réunionnaise de ce 21ème siècle naissant !

La production littéraire réunionnais offre un panel intéressant dans lequel peuvent "piocher" les enseignants. Un exemple (parmi tant d’autres) ici avec ce livre adapté aux petites classes (à partir de 6 ans). "La Réunion de A à Z, 100 mot sur La Réunion". Textes : Vignol & Vignol avec l’aimable participation de Patrice Treuthardt. Graphisme : Elsa Lauret. Les Éditions du Boucan. 2007

Actuellement en CM1, Gabriel n’a jamais eu à apprendre une poésie réunionnaise. Même pas celle que l’on nous servait à l’époque au primaire et qui nous affirmait que « Perdu sur la montagne entre deux parois hautes, il est un lieu sauvage au rêve hospitalier, qui dès le premier jour n’a connu que peu d’hôtes » [2]... « On peut y oublier »... mais nous ne l’avons pas oublié ce poème !

« Prière sur la montagne »

Pour entendre parler de La Réunion à l’école, il faut en fait généralement se rendre dans les « fêtes de fin d’année » où franchement, « ça sent la banane » et autres épices du même tonneau, exercice de style pour lequel les enseignants se décarcassent, qui plaît aux enfants certes, aux parents aussi parfois, mais qui finalement, sous prétexte de chansons et danses créoles, dédouanerait presque l’Éducation nationale d’un véritable programme qui ne ferait pas l’impasse sur La Réunion.

L’on ne manquera pas de nous accuser de faire un mauvais procès à cette vieille demoiselle qu’est l’Education nationale. Qu’importe. Il ne s’agit pas de mettre « les cahiers au feu et » — encore moins — « la maîtresse au milieu » mais il n’empêche qu’à l’école — une école comme toutes les autres, avec une maîtresse sympa et efficace comme bien des maîtresses — Gabriel n’apprendra pas « Prière sur la montagne », ce magnifique poème de Raphaël Barquissau.

Nathalie Valentine Legros

Prière sur la montagne

L’odeur des jamroses monte de la ravine ;
La cascade blanchit à l’aube. Parle bas,
Enfant. Crains de troubler d’un mot l’heure divine ;
Je sais ce que tu veux dire ; ne parle pas.

Tu sens ton cœur bondir, éternelle expansive,
Et tu veux chanter que l’île est belle à son réveil...
Fais silence. Les mains jointes, grave, pensive,
Pieuse, vois monter l’ostensoir du soleil.

Les brumes du matin, blanches et floconneuses,
Flottent dans l’air ainsi que des vapeurs d’encens.
Comme les voix de l’orgue et des vierges pieuses,
La cascade et les filaos vont bruissant.

Sans frayeur vile et sans protestation mystique
Sous un roi d’Orient aux fantasques rigueurs,
Communions avec la terre pacifique
Et laissons la beauté calme envahir nos cœurs.

A la brise de mer le bois fervent frissonne ;
Tes cheveux dénoués ont le même frisson,
Et le choc des flots clairs dont la ravine sonne
Répond à l’hosanna des cœurs dans leur prison.

Te sens-tu comme moi dans ce matin renaître,
Tous deux jeunes et purs ainsi qu’au premier jour,
Et sens-tu que l’instinct qui frémit en nos êtres
Y fait acte de foi, d’espérance et d’amour ?

Raphaël Barquissau , 1957

1987 : "La Réunion, atlas thématique et régional", de Wilfrid Bertile.
Malgré un "avant-propos" signé de Jacques Georgel, ancien recteur de l’académie de La Réunion, ce livre n’est pas un manuel scolaire.
"Cet atlas rendra les plus grands services aux élèves, aux étudiants, à leurs maîtres et professeurs, écrit Jacques Georgel. Il est aussi facilement utilisable par les acteurs de la vie économique, sociale et culturelle de La Réunion. Il permet aux Réunionnais et à tous ceux qui s’intéressent à cette île de mieux l’apprécier, de mieux mesurer ses atouts comme ses difficultés. Puisse cet ouvrage faire en sorte que La Réunion soit mieux connue, afin qu’elle soit mieux aimée !"


1990 : manuel scolaire. "Géographie de La Réunion, je découvre La Réunion... et le monde", Géographie humaine et économique. CE2-CM1-CM2. Par Nicole Dangleterre, conseillère pédagogique / Paule Jista, conseillère pédagogique / André Renard, IDEN. Éditions Hatier.


1932 : manuel scolaire à l’usage de l’enseignement primaire. La Réunion est alors une colonie. Elle a droit à quatre lignes en page 89 et à une petite représentation de sa carte.

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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Notes

[1« Tir malol », Danyèl Waro, 1978

[2« Le Bernica »,Charles Leconte de Lisle, « Poèmes barbares »

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