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Histoire

La Réunion : épidémies meurtrières

11 octobre 2017
7 Lames la Mer
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Les Réunionnais ont en mémoire l’épidémie de Chikungunya qui a frappé notre île en 2005. Mais par le passé, La Réunion a connu bien d’autres épidémies : variole, peste, choléra, grippe espagnole, fièvre de Bombay, etc. A l’heure où la peste sévit dans l’île rouge, 7 Lames la Mer vous propose de remonter le fil du temps : en 1956, Yves Pérotin, archiviste en chef, retrace l’histoire des épidémies qui ont marqué le passé de notre île.

Le virus de la variole.

1729 : une vague de variole


En 1729, l’île Bourbon ne justifiait plus sa réputation d’« île de santé » et subissait une vague de variole. Venue d’Inde par les bateaux « Le Bourbon » et « La Sirène », la maladie avait été débarquée à Saint-Denis avec des esclaves. On dut bénir le cimetière provisoire hors-ville pour éviter la contagion par les morts. Elle toucha aussi Sainte-Suzanne et Saint-Paul où elle revêtit une gravité certaine s’étendant jusqu’à l’Etang-Salé. Le 6 juin 1729, il y avait déjà 330 morts à Saint-Paul (150 noirs, 80 personnes de couleur, 100 blancs). En fin de compte, ce seul quartier compta plus de 800 décès, soit peut-être le quart ou le tiers de sa population.

Quatre apparitions principales de la petite vérole ont été relevées pour le 18ème siècle et quatre pour le 19ème. Sans doute y en a-t-il eu d’autres.

En 1756, le mal sévissait à l’île de France ; aussi, dès qu’on eut signalé quelques cas à Bourbon, ce fut une fuite générale, loin des points inquiétants. En décembre 1758, cinq matelots varioleux moururent à l’hôpital.

Lazaret de la Ravine à Jacques, Antoine Roussin, 1848.

« L’Aimable Éléonore » amène la mort


En 1789, nouvelle apparition de la maladie : quatre cas déclarés à Saint-Denis parmi des esclaves amenés par le bateau « L’Aimable Éléonore ». On prit de sévères mesures : institution d’un lazaret à la Petite Ile et, au vent du lazaret, d’un camp de quarantaine ; établissement d’un autre camp de quarantaine à la Ravine à Jacques pour les esclaves à débarquer par la suite. On s’affola dans les quartiers, mais l’épidémie ne s’étendit pas.

Trois ans après, cependant, la maladie faisait rage à Maurice, décimant une part notable de la population. La Réunion s’en défendit bien grâce à des mesures de protection sévères : système de visites des bateaux, déclarations obligatoires par les médecins, isolement pour les suspects. L’île fut préservée.

1926. Entrefilet dans le journal "Madagascar".

Les épidémies de variole furent d’une importance limitée


Le 19ème siècle fut moins atteint par ce mal qui avait été, ici comme en Europe, la grande plaie du 18ème (Louis 15 en mourut).

La vaccine, découverte au temps de la Révolution, avait été connue en 1802 à Maurice (où dès 1756 Cosigny avait fait pratiquer l’inoculation préventive du pus de varioleux), et bientôt à Bourbon.

Cette pratique eut, de 1815 à la fin du Second empire, un apôtre infatigable en la personne du Dr Reydellet et ainsi les épidémies de variole furent d’une importance limitée. En 1827, des esclaves provenant d’une traite interlope, qui avaient été confisqués, donnèrent trop tard l’éveil aux autorités, mais le mal ne fut pas très grave et dépassa peu le quartier de Saint-Denis.

En 1729, le bateau "La Sirène" amène la variole à Bourbon. Maquette de « La Sirène », navire marchand de la Compagnie des Indes. Musée de la Compagnie des Indes à Port Louis.

La contagion se répandit avec virulence


En 1850, 18 immigrants indiens furent reconnus atteints. Reydellet les fit séjourner à la Ravine à Jacques et le mal ne sortit pas du lazaret. Mais le 1er septembre 1851, la maladie s’introduisait à nouveau, grâce à une inqualifiable manœuvre qui permit de débarquer des engagés notoirement malades. On s’aperçut trop tard de la fraude pour que la mise au lazaret des malades fut efficace.

À Saint-Denis, dans les parages du Ruisseau des Noirs et du Butor, la contagion se répandit avec virulence et aussi vers la Petite Ile. Jusqu’en mai 1852, la maladie ne fut pas trop meurtrière, mais elle devint plus maligne ensuite.


Toute l’île avait été touchée


En août, elle gagna Sainte-Suzanne, en juin tous les quartiers du Vent, et en juillet Saint-Paul fut atteint. En octobre, l’épidémie cessa. Toute l’île avait été touchée, sauf Saint-Philippe : 1.413 décès sur 9.617 cas reconnus pour une population de 115.633 habitants.

En 1859, des immigrants africains arrivés par le bateau « L’Alphonsine », malgré leur passage au lazaret de la Ravine à Jacques et au camp d’isolement de Saint-Denis, répandent à nouveau la variole à Saint-Denis...

La bactérie du choléra.

Le choléra, sinistre vedette du 19ème siècle


La sinistre vedette du 19ème siècle, ici comme en Europe, fut le choléra. Parti de l’Inde vers 1815, il n’atteignit l’Europe occidentale qu’en 1882, où il emporta le Président du Conseil, Casimir Perrier. Dès 1819, une frégate anglaise venant de Calcutta l’amenait à Maurice : sur une erreur de la Commission de santé, il put s’y répandre : 6.000 morts en 6 semaines parmi les noirs, et bientôt près de 10.000.

Dès janvier 1820, le même choléra était à Bourbon, malgré les mesures énergiques du gouverneur Milius. 178 morts à Saint-Denis en 2 mois.


Au milieu d’une jacasserie formidable


Les habitants des quartiers avaient établi autour de la ville un cordon sanitaire impitoyable contre la propagation de la maladie. Mesure d’urgence due à une initiative privée car Milius ne voulait pas reconnaître que le choléra avait envahi la ville malgré le dispositif de protection qu’il avait instauré.

Cette affaire le rendit irritable au point que, l’année suivante, l’apparition de quelques cas à la Rivière du Mât donna lieu à une scène burlesque : le Dr Vinson étant venu en avertir le gouverneur qui se reposait dans sa résidence du campagne de Sainte-Suzanne, celui-ci se réveilla en tempêtant au milieu des singes et des perroquets dont il aimait s’entourer. Les animaux se mirent à piailler à l’unisson au point que l’officier de santé ne put que se retirer au milieu d’une jacasserie formidable. Cependant, l’épidémie allait cesser.

Le quartier de la Rivière. Saint-Denis. Fin du 19ème siècle. Anom.

La patente frauduleuse


L’épidémie reprenait avec violence en 1854 et 1856 à Maurice, avec 7.650 et 36.264 décès reconnus. En 1859, La Réunion sera frappée par une seconde grande épidémie de choléra asiatique suite à une honteuse affaire. Le vapeur « Mascareignes », armé par Rontaunay, avait été quérir des travailleurs cafres au Mozambique. Or, il y avait parmi eux des cholériques, le mal étant dans le pays ou l’avaient ramené des pèlerins de La Mecque.

Cependant, le subrécargue ne voulant pas perdre le bénéfice de son opération, obtint d’un chirurgien de la marine une patente nette (c’est-à-dire une attestation qu’il n’y avait pas de malades dangereux à bord), et au débarqué à Saint-Denis, une libre-pratique de la Santé, trompée par ses mensonges et par la patente frauduleuse.


9 décès par jour en moyenne en ville


Lorsque l’on reconnut le mal, à la suite de décès à l’hôpital de la Rivière et au camp d’isolement, il était trop tard.

Saint-Denis fut contaminé. Tout d’abord, le quartier de la Rivière où se trouvait l’hôpital fut infecté. Puis ce fut celui des rues du Four-à-Chaux et du Moulin-à-Vent proche des marines. Par le dépôt des immigrants proche du jardin colonial, le choléra gagna ensuite la rue Dauphine et le Butor. A la fin de mars, il y avait 9 décès par jour en moyenne en ville, au début d’avril de 15 à 20, et à la mi-avril, on déplorait environ 35 décès par jour.

Illustration extraite de "Faces de rat", de Ptiluc.

Tout le monde voulut fuir...


Ce fut la panique : tout le monde voulut fuir. Les voitures publiques ne suffisaient plus. On payait 200 francs pour quatre lieues ; on vit des gens camper dans les bois. Les pauvres, les prêtres et les médecins demeuraient en ville. Le gouverneur eut le courage d’y rester aussi et même de faire rentrer sa famille de Salazie.

Il y avait une ambulance au Muséum, une autre à la loge maçonnique. Les religieuses de Saint-Joseph-de-Cluny firent preuve d’un admirable dévouement. Deux tombereaux portaient les morts au cimetière de l’est où était installée une chapelle ardente.


2.200 à 2.700 victimes, sur une population de 175.000 âmes


Vers mai, l’épidémie cessa après avoir gagné les quartiers en commençant par Saint-Louis qui avait reçu des immigrants du « Mascareignes ». Seuls Saint-Paul et Salazie avaient été épargnés. On avait dénombré 2.200 à 2.700 victimes, sur une population de 175.000 âmes.

Les hommes avaient été plus touchés que les femmes et les noirs plus que les blancs. Quant à l’affaire du « Mascareignes », elle se termina aux assises de Saint-Paul par un acquittement surprenant. C’en était fini pour le siècle avec le choléra.

Le bacille de la peste.

Fin du 19ème siècle : la peste...


C’est vers 1865 qu’auraient été importées les premières pestes qu’ait connu l’île, à moins qu’il ne faille retenir la date de 1828. Quoi qu’il en soit des invasions de ce mal qui auraient eu lieu en 1864 et en 1892, la seule importante fut celle qui sévit en 1899 à Saint-Denis, et en 1900-1901 au Port.

C’est en juillet 1899 qu’un paquebot des Messageries Maritimes en provenance de Yunam (Chine) introduit dans l’île le germe de la terrible peste bubonique qui ravage alors déjà Madagascar et Maurice. On employa le sérum de Yersin (alors tout nouveau) comme préventif et comme curatif.


1868 : la plus grave épidémie fut celle du paludisme


Mais de toutes ces épidémies du 19ème siècle — la plus grave parce qu’elle fut la préface de l’installation d’une terrible endémie qui ne se liquidera qu’au milieu du 20ème siècle — ce fut celle du paludisme, en 1868.

Avant cette date, en effet, il semble que, sauf peut-être sur les bords de l’étang de Saint-Paul, la malaria était inconnue ou du moins sporadique à La Réunion. Il y avait certes des paludéens dans l’île, ne serait-ce que les Mauriciens ou les gens de Madagascar qui venaient s’y soigner.

1926. Entrefilet dans le journal "Madagascar".

Éradication par le DDT au cours du 20ème siècle


Il y avait aussi probablement des anophèles, mais peut-être étaient-ils en nombre insuffisant. Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’après la venue des grands convois d’immigrants, impaludés en très grand nombre, que la maladie se propagea dans l’île.

L’épidémie prit naissance à Sainte-Suzanne, près de la marine ; le mal y fut reconnu pour sa sensibilité au sulfate de quinine, par le Dr Martin. La maladie envahit bientôt toute la côte du Vent. L’année suivante, 1869, elle atteignit La Possession et Saint-Gilles. Ensuite, ce fut le tour de Saint-Paul.

Au début de 1872, Saint-Joseph était atteint, en mai Saint-Louis. Saint-Leu et Saint-Pierre furent envahis ultérieurement. Devenue endémique, cette maladie, dont on ne pouvait soigner que les effets à la quinine, persista dans le pays jusqu’à son éradication par le DDT au cours du 20ème siècle.

La léproserie de Saint-Bernard.

Le « mal mâchoire » continuait à sévir


La lèpre est signalée à Bourbon dès 1730. Dans les années suivantes, plusieurs familles en sont atteintes. Plus de 100 ans plus tard, on s’inquiètera à nouveau des cas de lèpre et l’on établira la léproserie de Saint-Bernard.

La phtisie (tuberculose) est aussi repérée dès le 18ème siècle et toujours, par la suite, considérée comme importante. Au 18ème siècle également, on parlait souvent du tétanos que l’on désignait par le nom évocateur de « crampe ». Au siècle suivant, le « mal mâchoire » continuait à sévir.


Lèpre, tuberculose, béribéri, « fièvre de Bombay »...


Les maladies des voies digestives, dues généralement aux amibes et souvent groupées sous le nom global de dysenteries, sont souvent signalées ainsi que les maladies vénériennes qui, pourtant, ne semblent pas avoir beaucoup compté avant le 19ème siècle.

En ajoutant la lymphangite (venant avec l’éléphantiasis et l’hydrocèle), le béribéri (lequel, quoi qu’on en ait pensé, ne peut avoir été une vraie maladie épidémique), la « fièvre de Bombay » en 1865 (dite aussi fièvre récurrente ou typhus récurrent), apportée par le navire anglais « L’Eastern Empire », on obtient un tableau relativement complet des endémies et épidémies de Bourbon.

Yves Pérotin, 1956
Archiviste en chef de La Réunion
Texte extrait de : « Chroniques de Bourbon »

1919 : la grippe espagnole et le cyclone de Dieu


Le dimanche 30 mars 1919, le navire « Madonna » accoste au port de la Pointe des Galets, ramenant 1600 permissionnaires de la première guerre mondiale. Mais le « Madonna » transporte aussi la mort : de la terre (pour le lest) prélevée en Afrique en un lieu où étaient ensevelies des victimes de la grippe espagnole. L’épidémie se déclare très rapidement et atteint d’abord les détenus travaillant au déchargement du bateau. La Réunion ne compte plus ses morts : entre 7.000 et 20.000 selon les sources… Au Port, plus de 7% de la population est emportée par la grippe espagnole.

Anita Payet, jeune Réunionnaise victime de la grippe espagnole. Sa mère sera elle aussi emportée par l’épidémie.

Se « débarrasser » des morts au plus vite...


Les morts sont entassés dans des charrettes qui déversent leur chargement macabre dans des fosses communes. La situation est tellement dramatique qu’il n’est plus possible de recenser les victimes. Pour tenter de préserver les vivants, il faut au plus vite se « débarrasser » des morts. Les prisonniers sont réquisitionnés pour accomplir ces pénibles besognes. Parfois, il défoncent la porte d’une maison plongée dans le silence de la mort pour emporter les cadavres…

Le 11 mai 1919, un cyclone s’abat sur l’île pendant quelques heures à peine. Certains l’appelleront bientôt le « cyclone de Dieu » puisque l’épidémie de grippe espagnole s’arrête soudainement après son passage.

7 Lames la Mer

Illustration extraite du Mémorial de la Réunion, tome 5.

7 Lames la Mer

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