Categories

7 au hasard 24 septembre 2013 : Cyrille Hamilcaro probablement hors-jeu - 6 janvier 2014 : Les cyclones ont eu la peau du café ! - 30 août 2015 : Alix Poulot : sans barrière à l’horizon - 27 janvier 2020 : Oté Hitler ! Sote pa la barièr - 23 avril 2014 : L’homme qui a vu l’ours - 17 novembre 2013 : Osons la gratuité totale - 29 octobre 2012 : Conférence économique et sociale : on se f... de nous ! - 10 août 2014 : Loys Masson : « Il fait soleil sur les bourreaux » - 1er octobre 2014 : Toi aussi, fais ton cinéma 100% péï ! - 1er septembre 2013 : Chili : la rue contre la « loi Monsanto » -

Accueil > Océan Indien > La Basse Tropicale extrait l’or de la pop gasy des années 70

Alefa Madagascar

La Basse Tropicale extrait l’or de la pop gasy des années 70

6 septembre 2019
Nathalie Valentine Legros
fontsizedown
fontsizeup
Version imprimable de cet article Version imprimable

« Alefa Madagascar », dernier opus estampillé « Basse Tropicale/Strut Records », ressuscite les trésors de la pop malgache de la décennie 1974/1984. Une compilation de pur bonheur.


« Salegy, soukous et soul de l’île rouge » : de l’or !


Grâce au partenariat entre « La Basse Tropicale » [DJ KonsöLe, alias Antoine Tichon, et DJ Natty Hô, alias Dinh Nguyen] et le célèbre label londonien, « Strut Records », les trésors oubliés/perdus/méconnus/disparus/dispersés de la musique fusion malgache [1974/1984] sont désormais réunis et accessibles à tous sur une compilation proposant une sélection de 18 morceaux d’anthologie. « Salegy, soukous et soul de l’île rouge », annonce la pochette.

« Alefa Madagascar » est la première compilation consacrée à la « pop malgache » [dans le sens large du terme] sur la période 1974/1984.

Les DJ de « La Basse Tropicale » ont exploré la production discographique de cette décennie marquée par deux labels emblématiques : Discomad de Jean-François de Comarmond et Kaiamba de Charles Maurin Poty, musicien et directeur artistique, qui a par ailleurs co-signé, avec l’écrivain Banning Eyre, les textes du livret de la compilation sur l’histoire de la musique à Madagascar.


« Alefa Madagascar » : objet artistique, objet de collection


Comme à leur habitude, « La Basse Tropicale » et « Strut Records » nous livrent là un véritable objet artistique complet :

  • sélection musicale de grande qualité contenant des morceaux rares, introuvables pour la plupart,
  • livret parfaitement documenté,
  • finitions particulièrement soignées,
  • design efficace qui nous plonge au cœur de l’ambiance de l’époque.

Un bel objet de collection qui met en lumière la richesse et la diversité de la musique [des musiques !] de Madagascar.

Site funéraire.

La musique pour communiquer avec les ancêtres


L’histoire de la musique malgache est intimement liée au sacré. Dans l’île rouge, les funérailles se déroulent généralement sur trois jours. Et la musique s’impose comme l’élément central de ce temps majeur de la vie sociale malgache — plus important que les mariages ou les anniversaires — qui réunit familles, amis et communautés. On y joue de la musique, on y chante, on y danse.

Au cours de ces cérémonies vouées aux ancêtres — plus particulièrement celle du famadihana [1] —, les assemblés dansent littéralement avec les morts. Selon Damily, chanteur et musicien [tsapiky], « le rôle de la musique pendant ces cérémonies est de soulager la famille du défunt. Les musiciens ne dorment pas pendant trois jours et demi. L’idée est de faire oublier à la famille ses souffrances ».

« C’est une musique qui fait bouger et témoigne du fait que nous sommes heureux d’être en communication avec nos ancêtres », raconte un ancien.

Famille portant le corps d’un ancêtre après avoir changé les linceuls au cours de la cérémonie du famadihana. Photo : Hery Zo Rakotondramanana.

Sonorités traditionnelles et tendances modernes


Autrefois, ces cérémonies étaient animées avec des kabosy [luths fabriqués à l’origine avec une carapace de tortue sur laquelle était tendue de la peau de zébu].

Aujourd’hui, des instruments électriques sont volontiers utilisés [guitares, etc.] consacrant un genre musical mêlant sonorités traditionnelles et rythmes modernes : le tsapiky, qui s’est par la suite développé dans les années 1980.

La musique malgache contemporaine est le résultat de multiples frottements et fusions qui ont contribué, au fil du temps long de l’Histoire, à retenir le meilleur — la substantifique moelle — des différents apports liés aux flux migratoires à travers la mer indienne.

Le kabosy.

Les influences « nouvelles » du 20ème siècle


Ainsi, aux bases austronésiennes, africaines ou arabes des origines, se sont ajoutées des influences « nouvelles », plus particulièrement au cours de la première moitié du 20ème siècle mais aussi au delà :

  • Afrique : Congo, Mozambique, Afrique du Sud, Nigeria, Kenya, etc.,
  • océan Indien, notamment l’île Maurice, les Comores, etc.,
  • Europe : la colonisation par la France [1896/1960] introduit dans la Grande Île accordéons et guitares qui se marient à la valiha traditionnelle [cithare en bambou],
  • Amérique latine [basesa, malesa, etc.].
Joueur de Valiha.

L’âge d’or


L’irruption de la guitare électrique dans le champ artistique malgache traditionnel révolutionne la musique. En ce domaine, Freddy Ranarison fut l’un des pionniers, suivi de Los Matadores et des Vikings de Nosy Be.

Ainsi naît un style de musique urbaine moderne dont la première trace sur microsillon date de 1959 lorsqu’Elisabeth Raliza, artiste de la côte Est, enregistre « Viavy Rose ». Ce mélange agit sur les différents styles musicaux de la Grande Île et notamment sur le salegy.

Le 26 juin 1960, Madagascar accède à l’indépendance. La fin du colonialisme ouvre une période d’effervescence. C’est l’âge d’or des boîtes de nuit et de la radio ; un âge d’or qui se nourrit de l’éclosion ou de l’épanouissement de genres musicaux avant-gardistes. L’arrivée de la sonorisation et des instruments électriques offre aux musiciens de nouveaux champs d’exploration, d’expérimentation et de création.

Musiciens malgaches, années 50. Source Anom.

L’émergence de la pop malgache


Dans cette atmosphère euphorique d’émulation, « Discomad », société d’enregistrement et de fabrication de disques, connaît alors son heure de gloire durant une vingtaine d’années : les singles malgaches se vendent à cette époque par dizaines de milliers d’exemplaires, supplantant les importations.

Charles Maurin Poty, de l’ancien label Kaiamba, a largement contribué à l’émergence de la pop malgache. Mais dans les années 1980, les activités de Discomad déclinent, entraînant la disparition de la plupart des enregistrements majeurs de pop malgache [bandes perdues ou détruites].

Quelques rares enregistrements originaux ont été miraculeusement sauvés parmi lesquels on peut citer : The Vikings, Freddy Ranarison, Los Matadores, Orchester Liberty et Jean Fredy.

Feonala / Farahy. "Alefa Madagascar".

Une part essentielle du patrimoine artistique de l’océan Indien


À l’ère des cassettes [souvent piratées] et des CD, une nouvelle génération d’artistes de salegy émerge : Dr JB, Tianjama, Lego et surtout le « roi du salegy », Eusèbe Jaojoby, qui dirige un lieu mythique de musique live dans la capitale [Tananarive] : le Jao’s Pub.

Le génie de la musique malgache est d’avoir su préserver son âme par delà les évolutions des différents styles et par delà les influences extérieures : elles reste imprégnée de ses sources rituelles et sacrées.

« La musique malgache, quelle qu’elle soit, a toujours le potentiel d’évoquer des images de ces mondes spirituels », précise Eusèbe Jaojoby.

Jean Kely et Basth. "Alefa Madagascar".

Salegy, soukous, soul-folk, tsapiky, etc.


La compilation « Alefa Madagascar » concoctée par « La Basse Tropicale » [La Réunion] avec la collaboration de Percy Yip Tong, producteur et directeur artistique [île Maurice] et produite par le célèbre label londonien « Strut Records », s’attache donc à la décennie 1974/1984, période prolifique de foisonnement artistique : salegy, soukous, soul-folk, tsapiky, etc.

C’est le boum de la fusion entre les sources rituelles et traditionnelles et les sonorités du 20ème siècle. Une part essentielle du patrimoine artistique de l’océan Indien se constitue dans cette mouvance novatrice.

« La Basse Tropicale » : DJ KonsöLe (Antoine Tichon) et DJ Natty Hô (Dinh Nguyen).

Défrichage, recherche, sauvegarde... puis restitution


« La Basse Tropicale » a entrepris de longue date un véritable travail de défrichage, de recherche, de sauvegarde — puis de restitution — de la richesse musicale de l’océan Indien, démontrant clairement que la décennie 1970 constitue le point d’orgue de l’émergence d’une musique de fusion entre traditions et mouvances contemporaines.

Ce phénomène — qui s’est propagé, ici comme ailleurs, au rythme de la mondialisation — s’observe simultanément à travers les trois îles : Maurice, La Réunion et Madagascar.

En 2016, La Basse Tropicale signe « Soul Sok Séga », compilation de ségas mauriciens de la période 1973/1979 qui met en lumière une vingtaine de morceaux mythiques — alors introuvables pour la majorité — dans la veine soul-séga/pop-séga.

2016 : la compilation "Soul Sok Séga" consacre le séga fusion des années 1973/1979 de l’île Maurice.

« Strut Records » : 20 ans en 2019


En 2017, les deux DJ réunionnais récidivent avec une seconde compilation, « Oté maloya », qui consacre les monuments du maloya fusion à travers une sélection particulièrement éclairée grâce à laquelle des chefs-d’œuvre — parfois oubliés — trouvent un second souffle.

En 2019, c’est donc au tour de Madagascar avec « Alefa ». Ainsi « La Basse Tropicale » complète-t-elle magistralement un cycle d’exploration et de sauvegarde des musiques fusion du sud-ouest de l’océan Indien, nées au cœur de la décennie 1970.

Les deux premières compilations ont constitué, chacune à sa sortie, un évènement dans le monde musical de l’océan Indien, mais aussi à l’échelle internationale grâce au label « Strut Records » connu pour ses productions pointues et qui fête ses 20 ans en 2019.

Mahaleo. "Alefa Madagascar".

Basse Tropicale/Strut Records : fructueuse collaboration


Il ne fait aucun doute que ce troisième opus, « Alefa Madagascar », par ses qualités intrinsèques, ne dérogera pas à la règle. Mieux encore : il referme certes un cycle [Maurice/La Réunion/Madagascar] mais se faisant, il fait naître aussi une attente et une exigence car cette fructueuse collaboration Basse Tropicale/Strut Records incite à imaginer tous les possibles dans le champ foisonnant des musiques de l’océan Indien.

En effet, la démarche de « La Basse Tropicale » — qui a valeur d’exemple — a démontré qu’il existe un véritable engouement sentimental du public pour ces musiques expérimentales de fusion qui offrent le bénéfice de relier les peuples à leurs racines [à leur histoire collective et intime] sans pour autant les assigner au seul passé mais au contraire en les projetant à travers la sphère contemporaine.

2017 : la compilation "Oté maloya" nous restitue le maloya fusion des années 1975/1986 de La Réunion.

En attendant le coffret magique...


C’est pourquoi l’on se plaît à imaginer que « La Basse Tropicale » et « Strut Records » nous concocteront bientôt un « coffret collector océan Indien », réunissant les trois compilations : « Soul Sok Séga », « Oté maloya » et « Alefa Madagascar ». Avec en prime quelques perles — « sacrifiées » jusque là par les impitoyables impératifs de sélection — en guise de bonus, histoire d’apporter de la valeur ajoutée à une œuvre globale déjà si riche.

Ne doutons pas qu’un tel objet artistique — exceptionnel — trouvera son large public tout en séduisant les collectionneurs et autres musicologues.

En attendant ce coffret magique, Alefa Madagascar ! Allez Madagascar, allez l’océan Indien !

Nathalie Valentine Legros

Pour vos commandes :
« Alefa Madagascar » / Tracklist :
1. Andosy Mora
2. Andeha Hanarato
3. Moramora Zoky
4. Mama
5. Mahonena
6. Amboliako Fary
7. Izahay Mpamita
8. Ngôma Hoe
9. B. B. Gasy
10. Farahy
11. Soaliza
12. Ȏdy Ȏdy (Tsy Mentsy Mandroso)
13. Jazz Sega
14. Rapela
15. Razana Tsy Ho Meloko
16. Oa Niny Ê
17. Tokatoka
18. Zaka Tiako Mamolaka Keriko

Les trois récits qui suivent sont extraits d’ouvrages publiés vers la fin du 19ème siècle par des Européens qui ont voyagé à travers l’île de Madagascar. Si leur regard est teinté de l’esprit colonialiste [et souvent paternaliste] qui primait à cette époque, pour autant, James Léon Macquarie, Jules Girieud et Auguste Vinson ne cachent pas la fascination qu’il ont éprouvée au contact de la musique malgache.

Représentation d’un village malgache.

[La scène se déroule dans un village nommé Keramadinika, situé sur la frontière de l’Ankove, où séjournent deux voyageurs européens [vazas]. Extrait de « Voyage à Madagascar », par James Léon Macquarie, 1884.]

(...) Les bourgeanes enthousiasmés réunirent devant la porte de la case des vazas toute la population du bourg ; les jeunes filles, se détachant des divers groupes qui formèrent un cercle autour d’elles, se mirent à danser la séga. La séga, ou la danse traditionnelle des Hovas, est légère et très voluptueuse ; les danseuses tout en réglant leurs mouvements sur la musique, suivent les caprices de leur imagination surexcitée ; leurs corps ondulent gracieusement comme des épis agités par la brise ou bien immobiles sur place, ils vibrent des pieds à la tête sous le jeu lascif des muscles superficiels.

Tous les Malgaches en général raffolent de la danse ; ils adorent également la musique pour laquelle ils sont d’ailleurs admirablement doués ; leur facilité à jouer de tous les instruments est vraiment merveilleuse. (...)

Musiciens malgaches.

[« Souvenirs et impressions, Madagascar », par Jules Girieud. 1897.]

(...) Les Malgaches sont presque tous danseurs et musiciens. La plupart des villages possèdent des orchestres composés de plusieurs instruments. (...)

Ils connaissent aussi la flute et pratiquent l’accordéon. C’est avec facilité qu’ils jouent de nos instruments.

Radama avait une troupe de musiciens dont les instruments, copiés sur les nôtres, étaient en argent massif et avaient été fabriqués à Tananarive. Avril 1886.

La joueuse de valiha.

[« Voyage à Madagascar au couronnement de Radama II », par Auguste Vinson, 1895.]

Les Malgaches sont passionnés pour la musique et doués pour cet art d’une vocation spéciale : ils ont une grande justesse dans la voix, composent des airs dont la mélodie est triste et ont inventé plusieurs instruments de musique parmi lesquels se distingue le valiha.

A Tananarive, ils fixent avec une facilité surprenante, à l’aide des notes dont ils ont appris l’usage des Européens, tous les airs qu’ils entendent pour la première fois. C’est ainsi qu’ils savent nos marches militaires, les valses de Strauss, tous les airs d’opéra et nos quadrilles.

Ils sont fous de la danse, connaissent la polka, la rédova, les lanciers, la varsovienne et les exécutent dans la perfection. Ils ont une danse nationale, le séga, qui est fort jolie et très voluptueuse.

Pendant tout le jour, à Tananarive, on entend des musiciens qui répètent ou qui jouent.

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
Twitter, Google+.

Notes

[1Retournement des morts.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter
(|non)]