Categories

7 au hasard 13 janvier 2013 : Meurtres de SDF : des morts qui nous accusent - 5 avril 2013 : L’étrange destin du portrait de Jules Hermann - 15 octobre 2014 : Prison Juliette Dodu : la mémoire des pierres ou le béton ? - 1er février : Ségamaloya : un Koudzok à l’Olympia - 13 mars 2014 : Sondages : « Tout simplement de l’escroquerie » - 25 août 2014 : Enfants réfugiés, expulsés : les chiffres de la honte - 22 septembre 2015 : Elections régionales : Mon pompe vélo ousa i lé ? - 17 novembre 2013 : Osons la gratuité totale - 7 février : Cyclone du 7 février 1847 : « une négresse, des poules, une charrette »... - 7 mai 2015 : Carte Réuni’Pass : de la com’, vite ! -

Accueil > Océan Indien > Jardin des Pamplemousses : l’enfer du décor

Ile Maurice

Jardin des Pamplemousses : l’enfer du décor

1er juin 2014
7 Lames la Mer
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

Un mot revient en écho dans les différents témoignages de nos interlocuteurs mauriciens : incompétence. Le jardin des Pamplemousses, fleuron de l’industrie touristique, est aujourd’hui dans un état déplorable. Invasion de parasites, abattages d’arbres centenaires, pollution de la rivière Citron, vol de tortues, architecture dénaturée... Incompétence ? Indifférence ? Bref, l’heure est grave : il faut sauver le jardin des Pamplemousses !

Ci-dessus : avant... le bassin et ses magnifiques nénuphars Victoria. Ci-dessous : après... Photos : "Maurice, derrière la carte postale"

« Ô vous que l’amour des sciences anime, vous que la nature chérit assez pour vous rendre dépositaire de ses secrets, venez de toutes parts, venez contempler ces forêts antiques et mystérieuses, ces images primitives, cette nature vierge dont le sein fécond n’a pas cessé de produire, dont la main de l’homme n’a pas encore altéré l’aspect imposant et magnifique. Hâtez vous ; déjà la progrès de l’industrie pénètre jusqu’au cœur de ce majestueux empire ; chaque jour voit rétrécir ce sublime domaine ; chaque jour ses productions s’altèrent, se modifient ; encore quelques instants et ce grand spectacle est à jamais effacé ».

Cette déclaration enflammée est publiée en 1839 par Ferdinand Magon de St Elier en introduction du premier tome d’un ouvrage qu’il consacre à l’île Maurice sous le titre « L’isle de France ». Visionnaire, écologiste avant l’heure, Magon de St Elier — qui a contribué à la naissance du Jardin des Pamplemousses — a lancé ce vibrant plaidoyer pour la protection de la nature il y a 175 ans mais aujourd’hui, ses mots résonnent à nos oreilles avec une étonnante charge prémonitoire.

Photo : "Maurice, derrière la carte postale"

Allées goudronnées... Semble-t-il pour éviter au Président français, François Mitterrand, de salir ses chaussures, à l’occasion d’une visite qu’il effectue au Jardin des Pamplemousses...

Enterré dans le cimetière des Pamplemousses avec le manuscrit du second tome — perdu à tout jamais — Magon de St Elier se retournerait dans sa tombe s’il voyait l’état actuel du Jardin qu’il chérissait... Abandon par endroits, manque d’entretien généralisé, allées goudronnées, invasion d’escargots et de termites, plantes rares arrachées et non remplacées (Hevea brasiliensis, cacaotier, etc.), arbres centenaires voire bicentenaires tronçonnés, herbes folles, bâtisses à l’architecture dénaturée, bétonnage et constructions modernes sans âme, ponts et kiosques en ruine, bassins sales, eaux croupissantes, personnel non-qualifié... La liste des « catastrophes » qui attaquent le Jardin est encore longue et détaillée par les médias mauriciens, particulièrement sur le site « Maurice, derrière la carte postale » qui a réalisé un véritable inventaire des calamités qui s’abattent sur ce site historique.

Pour tout vous dire, on a hésité à intituler cet article « Massacre à la tronçonneuse au Jardin des Pamplemousses » ! Mais plutôt que de se laisser aller à la facilité d’un titre racoleur, nous avons décidé d’en savoir plus en sollicitant nos contacts mauriciens. Premier constant, le même mot revient dans les différents témoignages et commentaires que nous recevons : « incompétence ». Et d’autres qui font écho : cri d’alarme, urgence, honte, mauvaise administration... « Tout le monde s’en fout de l’état de « Pamplemousses » sauf une poignée d’écolos et de défenseurs du patrimoine », ajoute l’un de nos interlocuteurs.

Sa qualité de jardin botanique est même remise en question si l’on se réfère à la déclaration d’un paysagiste français, Gilles Clément : « En tant que jardin botanique, il est disqualifié ! (…) Ce jardin est victime d’une mentalité globale qui vise à transformer n’importe quel site de qualité en un site soi-disant touristique et rentable. Peu importe alors la manière dont on va attirer le public... Mais il est clair qu’aujourd’hui, il devient un simple lieu de promenade ».

Simple lieu de promenade ? Selon le travailleur social Georges Ah Yan (Forum Citoyens Libres), les premières alertes sur la dégradation du site remontent à 2008 (alors que l’accès au parc est devenu payant l’année précédente) : le conseil d’administration a alors été dument informé. En vain. Effectivement, les inondations de 2008 ont fortement endommagé le Jardin comme en atteste le rapport d’un biologiste d’une université belge, Hari Verlaet, qui explique que depuis, un escargot (Golden Apple Snails, Pomacea) prolifère dans le jardin, compromettant dangereusement les écosystèmes, notamment dans le milieu aquatique dont les eaux deviennent troubles et où les deux tiers des majestueux nénuphars Victoria ont d’ores et déjà disparu. Hari Verlaet pointe également des dysfonctionnements dans la gestion administrative entraînant par exemple des décisions trop tardives.

En 2012, le magazine « Week-End » publie un article sur l’état lamentable dans lequel se trouve le jardin. Émotion populaire et colère : les Mauriciens sont attachés à leur Jardin des Pamplemousses. Le journal « lemauricien.com » signale une invasion de parasites notamment des termites « mettant les arbres – dont plusieurs spécimens sont des espèces endémiques – en péril ». De plus, la rivière Citron qui traverse le parc est polluée et les escargots poursuivent leur œuvre néfaste de destruction des nénuphars.

Face à l’émotion populaire que suscitent ses révélations, le directeur du jardin est démis de ses fonctions et une commission spéciale (Task Force) est constituée avec pour mission de « dégager un plan d’action permettant de prévenir des dégradations qui pourraient s’avérer dramatiques pour la faune et la flore du jardin, tout en améliorant son aspect esthétique ». Ainsi des « mesures correctives » sont-elles mises en œuvre pour tenter de sauver les bassins de nénuphars par un contrôle des escargots qui ont envahi les bassins. Des analyse de l’eau et de la terre sont effectuées. On nettoie, on élague (un peu trop semble-t-il...) et des filets métalliques de protection sont placés pour éviter la pollution des cours d’eau.

Mais le mal produit déjà ses premiers effets néfastes et même les touristes expriment leur mécontentement comme celui que cite « lemauricien.com » dans un article en 2012 : « La carte postale avec le bassin de nénuphars est magnifique. Or, sur place, le constat est tout autre. (...) Les bassins de nénuphars géants sont vides. Pas de lotus non plus. Peu ou pas d’informations claires sur les plantes. On erre dans le jardin pour se perdre… (...) Le tarif est exorbitant à l’entrée (Rs 200 pour les touristes) pour une visite décevante ».

En consultant les très nombreux commentaires qui s’entassent sous les différents articles produits par la presse mauricienne sur le sujet, nous en trouvons notamment un qui pose quelques questions essentielles : « Est ce que les Mauriciens sont tous des incompétents ? Doit-on se tourner toujours vers des expertises étrangères ? (...) Qu’est ce qui justifie que des personnes sans aucune compétence soient nommées à des postes clés dans des organismes financés par les deniers publics uniquement sur des critères d’appartenance à des organismes socioculturels ? Pourquoi doit-on toujours aider le secteur privé ? »

En 2013, des voleurs dérobent au total de plus d’une soixantaine de tortues géantes des Seychelles (elephantopus) qui constituaient une importante attraction dans l’enceinte du jardin des Pamplemousses (« lexpress.mu »). Conséquences : on élague et on abat des arbres afin que les voleurs ne puissent plus profiter de la végétation pour se cacher dans les bosquets et buissons : palmistes multipliants — chrysalidocarpus — sont ainsi sacrifiés ainsi que des acacias et lagerstrœmia (braise d’été). L’argument de la végétation détruite pour empêcher le vol des tortues, provoque un nouveau tollé : « ne s’agirait-il pas plutôt d’un acte de vandalisme de la part de la direction et des Bois et Forêts ? », interroge un journaliste du média « lemauricien.com ».

Mais l’administration, qui évoque par ailleurs l’installation de caméras de surveillance, argumente à sa manière : il s’agirait de remplacer certaines espèces, comme les multipliants qui prolifèrent dans le jardin — ils sont plus de 700 —, par des « espèces plus adaptés ».

En octobre 2013, dans un article publié sur « lemauricien.com » —qui annonce par ailleurs que « les nénuphars ont été sauvés de justesse » — la parole est donnée à un certain Bruno Monnier, président fondateur de la société française Culturespace, lequel se dit attristé par l’état actuel du jardin qu’il avait trouvé luxuriant et bien entretenu lors d’une visite effectuée 10 ans auparavant : « Son état est très alarmant. Je pense qu’avec la nouvelle équipe de direction, on verra les premiers effets d’ici un an ou deux, mais le retour à un jardin remarquable devrait demander cinq ans au bas mot ».

Depuis, les réactions se multiplient comme en témoigne cet article teinté d’humour et d’ironie posté sur la page facebook de « Radio One » par le groupe « Power Pouffes ». C’est une plume bien trempée qui assène : « Ils ont adopté la tendance zen, le style dépouillé. Un grand nettoyage par le vide, on rase tout ! Le paysagisme clairsemé : on suggère la nature en laissant quelques traces par ci par la. D’un grand arbre on fait un bonzaï. Vous voyez le genre ? Plus c’est petit, plus c’est mignon ! (...) Le château est en piteux état et le ratiboisage du jardin est un brin trop poussé ! Les Pouffes aiment les plantes et Maya l’abeille est notre amie pour la vie. C’est donc toute notre culture qui fiche le camp ! (...) Bref, mettez-nous de l’ordre dans tout ça et fissa ! »

Sous l’article, les commentaires vont bon train... Florilège...
— « J’ai eu honte (c’est le moins qu’on puisse dire) devant ce résidu de Jardin », rapporte un Mauricien qui a fait visiter les lieux à une amie en vacances...
— « Je doute fort que le patrimoine et la culture en général soient des priorités de ce gouvernement. C’est un mouvement citoyen (...) qu’il faudrait pour sauver ce qu’il reste de ce pauvre jardin... »
— « Ils mettent tout sur le dos du « climate change »... C’est visiblement devenu l’excuse la plus courante ici. L’incompétence est-elle due au réchauffement climatique ? »

Les différents propriétaires du Jardin des Pamplemousses.

Créé en 1735 sur 37 hectares (aujourd’hui 25 hectares) à quelques kilomètres au nord de Port-Louis, le Jardin des Pamplemousses acquiert une fameuse réputation : il est considéré comme le « premier jardin botanique tropical créé au monde » et le « plus ancien jardin d’acclimatation de l’hémisphère Sud ».

C’est Pierre Poivre qui lui donnera ses lettres de noblesse. Il acquiert le domaine de Mon Plaisir, ancienne propriété du gouverneur de La Bourdonnais et transforme peu à peu les lieux en jardin d’essai et d’acclimatation. L’histoire de ce jardin exceptionnel n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. Ainsi, à son départ en 1772, Pierre Poivre revend la propriété au gouvernement « pour le prix qu’il l’avait achetée ». C’est son élève, Jean-Nicholas de Céré qui est nommé directeur du domaine en 1775. « Mais privé de secours du gouvernement, celui-ci fit à ses frais les dépenses que ses utiles projets exigeaient, et malgré l’ordre et l’économie qui y présidèrent, il y employa des sommes considérables », expliquent Jean Alby et Mario Serviable en introduction de la réédition de l’ouvrage rédigé par Ferdinand Magon de St Elier en 1839.

Rebaptisé le 17 septembre 1988 « Jardin Botanique Sir Seewoosagur Ramgoolam » en hommage au « père de la nation », il requiert au plus vite un véritable plan de sauvetage. Plusieurs projets de restauration seraient actuellement à l’étude affirme l’ambassade de France... Ne doutons pas de la vigilance et de l’activisme des Mauriciens pour faire aboutir au plus vite ces fameux programmes de sauvegarde de ce patrimoine de l’océan Indien !

7 Lames la Mer

Merci à « Maurice, derrière la carte postale » ; « Power Pouffes » et tous les autres...

A droite : Pierre Poivre (lithographie Antoine Roussin)

Le beau jardin que créa M. Poivre à Montplaisir, enclos qu’il avait acheté à une petite distance de la ville, aux Pamplemousses, et qui fait l’étonnement et l’admiration des voyageurs et des savants qui le visitent. C’est là qu’au milieu de milliers d’arbres et d’arbustes divers, il fit cultiver les muscadiers et les girofliers qu’il avait introduits dans l’île. c’est là que l’on peut concevoir l’idée de ce que le climat de notre île est susceptible de produire, lorsqu’il est secondé par l’industrie de l’homme intelligent et éclairé. Là se trouvent confondues avec les productions du pays, celles de la Perse, de la Chine, du Pégu, de Java, de Ceylan, des Moluques, des Canaries, du Brésil ; à côté des fleurs qui ornent les bosquets de la France, on voit les arbrisseaux curieux de l’Australie ; ici sont les hôtes des montagnes de Gate, là des plantes qui naquirent sur les rives de l’Indus et du Gange. Les sables arides de l’Arabie, les plaines marécageuses de Madagascar, les bords brûlants du Niger, les vallées délicieuses de Cachemire, les coteaux parfumés du Yémen ont aussi payé leurs tributs à Montplaisir, et telle est l’intelligence qui a présidé à la réunion et à la disposition de ces plantes diverses qu’il n’en est pas une qui ne contribue à l’effet synoptique de ce magnifique jardin. Des canaux tracés dans différentes directions font circuler de tous côtés une eau limpide, qui entretient une fraicheur délicieuse dans ces allées sobres et profondes, dont le studieux silence invite à la méditation, et remplit d’une douce mélancolie. Que de charmes j’ai souvent trouvés à promener mes rêveries à l’ombre de ces bosquets en fleurs, dans cette solitude animée, où les arbustes, les fleurs même prennent une voix et parlent un langage que le coeur ne saurait manquer d’entendre. Que de fois j’ai arrêté ma pensée sur le poétique symbole d’un olivier croissant à l’ombre d’un laurier ; que de fois je me suis senti ému, en voyant la touchant allégorie d’une rose penchée sur un cyprès. (...)

Le Jardin national de l’Isle de France me paraît une des merveilles du monde. Le climat de cette isle lui permet de multiplier en pleine terre les productions de toutes les parties de l’univers. Le voyageur trouve rassemblées dans ce jardin plus de six cent espèces d’arbres ou d’arbustes précieux, transportés des divers continents. Tous n’ont pas atteint encore leur point de perfection. Il faut du temps et des soins pour acclimater et naturaliser les arbres. Cette partie de la culture, qui demande beaucoup d’observations, de sagacité et de philosophie était une des choses dans lesquelles M. Poivre excellait. M. de Céré, son élève, y est devenu très habile. Le manguier a été vingt ans dans les îles de France et de Bourbon sans donner de bons fruits. Les deux isles sont actuellement couvertes de ces arbres, qui produisent en grande abondance des fruits délicieux. On peut dire la même chose de plusieurs autres qui, par degrés, y ont réussi.
Témoignage de M. Melon, voyageur, qui visita le Jardin des Pamplemousses en 1786

7 Lames la Mer

Réalités émergentes Réunion, Océan Indien, Monde.
Presse, Edition, Création, Revue-Mouvement.
Facebook, Twitter.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter