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Afrique du Sud, Interview

James Mange, le combattant du couloir de la mort

30 mars 2017
Perceval Gaillard
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Condamné à la peine capitale en 1979 par les autorités sud-africaines, le combattant anti-apartheid James Mange est un rescapé du couloir de la mort. Interview intemporelle avec celui qui voit La Réunion comme « une minuscule pierre posée sur la couronne africaine ».

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1991 : James Mange vient d’être libéré de la prison de Robben Island. Source : page facebook.

Il est resté 12 mois dans le couloir de la mort... Face à la pression internationale, sa peine a été commuée en 20 ans de prison. Acteur majeur de la lutte anti-apartheid, James Daniel Mange avait été condamné à mort pour « trahison » puis emprisonné pendant 14 ans à Robben Island où il a côtoyé Nelson Mandela, Govan Mbeki, Walter Sisulu... Vétéran de la lutte politique et armée (il a été l’un des responsables de la branche armée de l’ANC [1]), musicien activiste, « original rastaman », James Mange incarne la conscience du continent africain.

James Mange était à La Réunion en octobre 2016, avec la formation de reggae Azania Band, à l’initiative de Be Wild Production. Il est allé à la rencontre d’un groupe de jeunes à Saint Paul et j’étais présent. La vie offre parfois des surprises qui se transforment en cadeau. J’avais entendu parler de la mobilisation internationale qui lui avait sauvé la vie en 1979. Je savais qui était James Mange et sa place dans l’histoire de l’Afrique du Sud. Jamais je n’aurais imaginé le rencontrer un jour.

Je lui ai proposé de réaliser une interview pour 7 Lames la Mer, lui expliquant la philosophie du site. Il a accepté, précisant toutefois qu’il n’aborderait pas les aspects politiques ou personnels « trop sensibles ». C’est la raison pour laquelle certains sujets ne sont pas évoqués, notamment son rôle au sein de l’ANC, la situation politique actuelle en Afrique du Sud ou l’influence des pays socialistes dans la chute de l’apartheid. L’échange a duré quarante-cinq minutes. Plongez au cœur de l’Afrique du Sud, du reggae, de la spiritualité rasta et de la philosophie de James Mange.

Perceval Gaillard

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James Mange

Qu’est-ce qui maintient les étoiles aussi haut ?


Perceval Gaillard : Merci d’accorder cette interview à 7 Lames la Mer. Commençons par l’enfance. Quelles sont les premières questions qui ont hanté l’enfant que tu étais ?

James Mange : J’ai grandi comme tous les enfants sud-africains de l’époque même si j’étais un peu différent. Je me posais effectivement beaucoup de questions. Lorsque les autres jouaient au football ou s’asseyaient autour du feu pour discuter, moi, je préférais regarder les étoiles et je me demandais : qu’est-ce qui les maintient aussi haut, aussi loin ? Pourquoi la lune brille-t-elle la nuit et non le jour ? Je me posais ce genre de questions.


Je suis resté 14 ans derrière les barreaux


Perceval Gaillard : Tes premiers pas dans le combat avec l’ANC...

James Mange : J’ai commencé très jeune. Il y avait une cellule à côté de là où j’habitais et je me souviens d’un vieil homme ; il m’a recruté avec trois autres jeunes du quartier.

Perceval Gaillard : Le premier coup dur...

James Mange : C’était en 1978. Le gouvernement m’a arrêté et j’ai été condamné à mort en novembre 1979. J’avais 24 ans. J’ai ensuite passé un an à la prison centrale de Pretoria. À la suite de la campagne internationale « Libérez James Mange » qui a résonné jusqu’aux Nations-Unies, le gouvernement sud-africain a renoncé et a commué ma peine capitale en 20 ans d’emprisonnement. J’ai été transféré à la prison de Robben Island et libéré en 1991. Je suis resté 14 ans derrière les barreaux.

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Source : African Activist Archive

Tu deviens une seule personne dans deux corps différents


Perceval Gaillard : Tu as dit que les gens se sont mobilisés à travers le monde pour te sauver parce qu’ils voyaient en toi d’abord un être humain et pas seulement un noir combattant pour la libération du peuple noir...

James Mange : Oui, il faut se rappeler que les Nations-Unies ont reconnu le régime de l’apartheid comme un crime contre l’humanité. C’est la raison pour laquelle nous avons eu tant de soutiens internationaux. C’était en effet un crime contre l’humanité. Quand la campagne de soutien pour me sauver la vie a été lancée, c’était dans ce cadre : sauver un membre de l’humanité.

Perceval Gaillard : Lorsque l’on traverse la terrible épreuve de la condamnation à mort, des relations fortes se nouent...

James Mange : Oui... Beaucoup de mes amis sont tombés pendant cette période. Ils se battaient contre l’armée. La cible a toujours été l’armée et ses installations, pas les civils. Nous avons infligé beaucoup de dommages à l’armée sud-africaine même si cela était passé sous silence à l’époque. Alors oui, lorsque l’on traverse ce genre d’épreuves, les relations qui se nouent sont... difficiles à expliquer à quelqu’un qui n’a pas connu cela. On devient des compagnons de lutte ; c’est presque plus fort que les liens qui unissent des frères ou les membres d’une famille : on appartient à une conscience collective. En fait, tu deviens même une seule personne dans deux corps différents.

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James Mange

Je cherchais autre chose, quelque chose qui me parle...


Perceval Gaillard : Dans quelles circonstances es-tu devenu rasta ?

James Mange : En prison. Les Sud-Africains sont très religieux. Au delà du christianisme, nous avons toujours eu notre propre système de croyances. Quand je suis arrivé en prison, il y avait l’islam, le christianisme... Mais je cherchais autre chose, quelque chose qui me parle, qui corresponde à ce que je suis réellement. C’est pourquoi je suis devenu un rasta. [Silence.] D’habitude, j’évite de parler de cela. [Silence.]

Perceval Gaillard : Selon toi, quelles influences la spiritualité Rastafari peut-elle avoir au monde ?

James Mange : Je pense à la paix surtout. C’est une philosophie qui prend en compte l’âme et non la couleur de peau. [Silence.] Elle s’élève contre les injustices et peut apporter l’amour… qui est l’essence même de ce que nous sommes, de ce que nous faisons. [Long silence.] C’est une façon de vivre, ce n’est pas une chose dont tu peux parler et ensuite l’oublier… tu dois juste la vivre. Avant j’allais à l’église le dimanche et ensuite je me disputais avec tout le monde sur ce que signifiait « être chrétien ». Avec la philosophie Rastafari, ce n’est pas seulement ce que tu dis qui compte mais c’est ce que tu fais et ton âme se transforme dans ce processus.


La musique est l’arme la plus puissante sur cette terre


Perceval Gaillard : Tu es musicien aussi. Reggae music… Quel pouvoir a la musique pour toi ?

James Mange : Roots reggae music… Le pouvoir de la musique ! La musique est l’arme la plus puissante sur cette terre. Elle résiste aux bombardements, aux religions, à tout ce qui emprisonne et corrompt les hommes. Elle a même le pouvoir de transformer l’être humain le plus cruel, le plus brutal. Quand le cœur perçoit ce qui est juste, l’âme l’accepte et le reste de la personne finit par suivre. La musique ne s’embarrasse ni de couleur, ni de religion, ni de genre, ni d’âge. La musique touche tout le monde : enfant, vieillard, femme, jeune.

Perceval Gaillard : Comment as-tu découvert le reggae en Afrique du Sud ?

James Mange : C’était en 1966. N’oublie pas que quand j’étais jeune, l’Afrique du Sud vivait une époque éprouvante. Pour le peuple, accéder à la musique reggae n’était pas facile. Ce n’est qu’à partir de 1972 que Jimmy Cliff est arrivé sur les ondes et que les gens ont commencé à écouter du reggae. En fait, il y avait des petits magasins de disques et si tu faisais partie de l’underground, tu pouvais ainsi accéder à la musique de Bob Marley, de Peter Tosh…

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Bob Marley. Source : thewallpaper.

Les artistes sont des prophètes


Perceval Gaillard : Burning Spear…

James Mange : Oui. Tu avais aussi Bunny Wailer [NDLR : troisième membre historique des Wailers] dont le message est si puissant... Je te parle de l’époque des Wailers là. Il y avait aussi Michael Smith, Toots Hibbert… Aujourd’hui, j’aime tous les artistes sud-africains. Les artistes sont des prophètes. Chaque artiste a un message à donner. Je ne juge pas la personne. J’écoute ce qu’elle peut apporter au monde.

Perceval Gaillard : Quel que soit le genre ?

James Mange : Oui. Cela peut être du jazz, du classique, n’importe quel genre de musique.


Ça va toujours bien quand je suis à La Réunion


[Rickie, le claviériste (keyboard player) d’Azania, entre dans la pièce sans savoir que nous faisons une interview. Il parle fort.]

Perceval Gaillard : Rickie mon frère, on fait une interview.

Rickie : Désolé, mon ami.

Perceval Gaillard : Pas de problème. Tu vas bien ?

Rickie : Ça va toujours bien quand je suis à La Réunion.

[Il s’éloigne ; la conversation reprend avec James.]

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James Mange. Source : sabc.

Nous affrontons beaucoup d’énergie négative


James Mange : Les artistes ont ce talent : détenir un savoir et le transmettre. Ils sont un peu les anges/médiateurs de Dieu, quel que soit le « Dieu ». Ils sont ce canal très pur qui reçoit la vibration et fait passer le message. Je sais que parfois pour certains, il est difficile de les entendre… Tu sais, rares sont les prophètes encore en vie. Regarde Peter, Bob…

Perceval Gaillard : Les artistes de reggae sont-ils selon toi reconnus à leur juste valeur ?

James Mange : [Long silence.] C’est complexe. En tant qu’artistes de reggae, nous affrontons beaucoup d’énergie négative… Chaque artiste apporte sa propre conception, sa perception des choses. Par exemple, Linton Kwesi Johnson [2]... [NDLR : Il prend cet exemple car nous l’avons évoqué peu de temps auparavant.] Certains ne le comprennent pas mais d’autres au contraire se retrouvent à travers lui. Il ne s’agit pas seulement de la manière dont un artiste nous touche mais de la « communion » avec l’artiste.


Azania Band, Sounds of Selassie, Angola, Jambo...


Perceval Gaillard : Comment le reggae est-il perçu en Afrique du Sud ?

James Mange : En fait, le « système » a créé une situation telle en Afrique du Sud que nombreux sont ceux qui pensent qu’il n’y a qu’une personne qui fait du reggae chez nous. [NDLR : il fait référence à Lucky Dube, icône du reggae sud-africain, assassiné en 2007 dans la banlieue de Johannesburg par des « voleurs ».] Je connaissais très bien Lucky Dube et je ne vais certainement pas dire du mal de lui. C’est un peu comme si l’Afrique du Sud n’avait jamais eu d’autres artistes de reggae... Mais il n’y était pour rien dans cette situation. C’est la musique Kwaito qui est responsable de ce déséquilibre. [NDLR : Née dans les années 90, la musique Kwaito est une variante sud-africaine de la musique house, très populaire auprès de la jeunesse.]

Perceval Gaillard : Il y a pourtant bien d’autres artistes de reggae...

James Mange : Oui, bien-sûr. Des groupes ou des artistes comme Azania Band, Sounds of Selassie, Angola, Jambo (etc.) sont toujours actifs. Mais les nouvelles générations s’intéressent peu à eux.

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Lucky Dube

Les marques qui restent sur la peau après un coup de fouet...


Perceval Gaillard : Que s’est-il passé avec le Kwaito ?

James Mange : En fait, nous étions nombreux à jouer du reggae mais, pour la plupart, nous étions en dehors du système. Tu n’entendais certains artistes que si tu allais dans leur quartier. Puis le kwaito a envahi le système. Résultat, peu d’artistes de reggae ont bénéficié d’une promotion internationale.

Perceval Gaillard : Quelles ont été tes premières expériences de musicien ?

James Mange : J’ai commencé à m’intéresser au reggae et à jouer de la guitare dès 1966. Quand j’étais jeune, un musicien de reggae cela ne se trouvait pas facilement. J’ai eu quelques groupes d’adolescents mais les deux groupes les plus importants pour moi ont été : « The Volcanos » et « The Whiplashes » que j’ai formé en prison, en 1980. Oh mon Dieu, quel groupe…

Perceval Gaillard : Pourquoi ce nom ?

James Mange : « The Whiplashes »... Ce sont les marques qui restent sur la peau après un coup de fouet. C’était le manteau que nous fabriquait le « système ». Sur mes albums, c’est écrit : « James Mange and The Whiplashes ».


Seuls trois ont survécu...


Perceval Gaillard : Que sont devenu les membres de ce groupe ?

James Mange : Certains ont eu des problèmes... Certains étaient avec moi à Robben Island. Un est parti en Irlande. Seuls trois ont survécu… [Son regard se voile... Je sens qu’il faut changer de sujet.]

Perceval Gaillard : Tu milites aussi contre le réchauffement climatique.

James Mange : Oui, je suis engagé, je suis un activiste. Je ne suis pas contre le développement mais il doit être contrôlé, en Afrique comme ailleurs. La situation est préoccupante au niveau mondial : la couche d’ozone est attaquée ; les ouragans sont de plus en plus dévastateurs ; l’Antarctique fond... Tous ces phénomènes sont la conséquence des activités humaines et de la manière dont nous exploitons les ressources de la planète au nom du développement. C’est un problème pour l’humanité entière et il y a de nombreuses victimes.


Le poison vient parfois directement du sol


Perceval Gaillard : L’Afrique paie un lourd tribut face à l’exploitation des ressources naturelles... C’est peut-être sur le continent africain qu’il y a le plus de victimes !

James Mange : Oui, c’est lié à la pauvreté qui touche certains pays. Éthiopie, Biafra... Pourtant, nous avons tout sur ce continent pour nourrir notre peuple.

Perceval Gaillard : Ce n’est pas le cas de l’Europe...

James Mange : C’est bien pour cela que l’Europe vient piller nos richesses : les minéraux, le pétrole, etc. Résultat, le sol est si endommagé que les gens ne peuvent plus en vivre correctement. Ils ne peuvent plus se nourrir eux-mêmes. Beaucoup de maladies en Afrique sont liées à cela. Le poison vient parfois directement du sol, de l’eau qui est toxique aussi…

Perceval Gaillard : À ce sujet, quelle est la situation en Afrique du Sud ?

James Mange : Beaucoup de dégâts ont été causés en Afrique du Sud. Si tu fais le compte de tout ce qui s’est passé entre 1662 et 1994… plusieurs siècles. Et là, cela fait à peine deux décennies que nous essayons de réparer les dommages. Mathématiquement, c’est impossible. [Silence.]

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James Mange. Source : African Activist Archive.

La Réunion te montre ce que l’Afrique devrait être


Perceval Gaillard : Quel regard portes-tu sur La Réunion ?

James Mange : Ah, La Réunion ! C’est… tu vois une couronne ? La Réunion est une minuscule pierre posée sur une grande couronne. C’est le joyau de la couronne africaine. Beaucoup de gens ne la connaissent pas. Ici, je sens une grande énergie qui vient de la terre elle-même. Je connais l’histoire de l’esclavage ; il y a quelque chose de libérateur dans cette île. J’ai beaucoup voyagé et j’ai rencontré des gens et des peuples différents mais je n’ai jamais vu quelque chose de pareil ailleurs. Cela te montre ce que l’Afrique devrait être…

Perceval Gaillard : Que ressens-tu ici ?

James Mange : À La Réunion, le développement humain ne semble pas s’être opéré contre la nature. Dès que tu atterris à l’aéroport, tout ton stress disparaît sans que tu saches pourquoi. Tu t’en aperçois une fois dans la voiture mais tu ne sais pas ce qui s’est passé. Ton corps répond aux vibrations que tu reçois de la terre, de l’air, de la mer…

Perceval Gaillard : Des gens aussi ?

James Mange : Yeah… l’atmosphère est remplie d’ondes positives. Les gens ne vivent pas dans la peur ! C’est comme cela que l’humanité devrait vivre.


Nous sommes les maillons d’une même chaîne


Perceval Gaillard : Tu as rencontré de jeunes Réunionnais. Quel message leur as-tu livré ?

James Mange : Ils ont une responsabilité pour les générations suivantes. En Afrique du Sud, ma génération a pris ses responsabilités pour les générations d’aujourd’hui. Et celles d’avant l’avaient fait pour nous. L’humanité est comme l’ADN : l’un après l’autre, nous sommes les maillons d’une même chaîne. La vie a deux côtés : le positif et le négatif. À 17/20 ans, tu dois être capable de trouver la voie la plus juste. Il y a toujours de l’espoir pour les jeunes, mais cela dépend aussi de ce que nous faisons en tant que parents. Quand j’étais jeune, le monde était complètement différent, donc mon travail consiste à comprendre leur monde et à leur transmettre les choses positives de mon époque. On doit leur donner de l’amour, faire preuve de compréhension, leur garantir le droit de se développer, les éduquer mais plus que tout, nous devons les aimer. L’amour est l’arme la plus puissante de l’humanité.

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Par Russ Mills

Quand tu refuses de haïr, tu donnes de l’amour


Perceval Gaillard : Tu parles d’amour… Tu m’as dit qu’en prison, tu ne haïssais pas tes geôliers, ni leurs responsables, ni les blancs car les haïr, c’était se comporter comme eux. Comment as-tu trouvé la force de ne pas céder à la haine ?

James Mange : La force est en toi. L’homme est bien plus qu’un corps physique. L’âme n’est pas sombre, elle flamboie, elle donne, elle brille, elle est libre. Elle est innocente quand elle arrive dans ce corps. Pas de narcissisme, rien de négatif en elle. Tu veux savoir comment j’ai fait pour ne pas céder à la haine par rapport à ceux qui m’ont fait subir ces choses... Alors voilà : j’ai compris que ce n’était pas eux les responsables, mais le système qu’ils servaient. Une fois qu’ils étaient amenés à te côtoyer, ils se rendaient compte que tu n’étais pas différent d’eux. Malgré la propagande qui disait : « ce sont des terroristes, ils ont fait couler le sang », leur bonté commençait à percevoir notre propre bonté et ils comprenaient que l’on partageait les mêmes préoccupations. Le système est ainsi fait que chaque partie qui le compose ne connaît pas les autres. Tu dois être capable de relier les différents points… Cela a transformé beaucoup d’entre eux. Quand tu refuses de haïr, tu donnes de l’amour.

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"Children Of Apartheid" (les enfants de l’apartheid), par Michaela Rinaldi.

Arrête l’enregistrement...


Perceval Gaillard : Peut-on trouver là l’une des raisons de la chute de l’apartheid ?

James Mange : Les causes de la chute de l’apartheid sont multiples effectivement mais la raison principale est la pression internationale qui venait des quatre coins du globe. Le gouvernement n’avait pas la capacité de résister à telle pression. Personne ne l’aurait pu. Il y avait la France, les Pays-Bas, l’Angleterre, des forces à l’intérieur des États-Unis, le Canada, la Chine… Les pays socialistes ont joué un rôle vraiment crucial. Bon je t’avais dit que je n’aborderai pas ces sujets-là… Arrête l’enregistrement.

Perceval Gaillard : Tu veux que j’arrête d’enregistrer ?

James Mange : [Rires.] Oui.

Perceval Gaillard : Ok James.

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James Mange et Perceval Gaillard. La Réunion, octobre 2016.

Chaque être humain arrive nu sur cette terre


[La pause dure une bonne dizaine de minutes pendant lesquelles il évoque notamment des aspects géopolitiques, la lutte anti-apartheid, etc. Il me rappelle qu’il y a des sujets sur lesquels il ne veut pas s’exprimer publiquement, surtout à l’étranger. Suite à cet échange, je le sens fatigué. Je lui pose alors une dernière question.]

Perceval Gaillard : Quel serait ton dernier message ?

James Mange : Je veux à nouveau m’adresser aux jeunes... Trouvez la mission de votre génération. Choisissez le positif. Ensuite, il vous faudra comprendre votre passé, votre histoire. Cela éclairera votre présent et alors vous saurez où aller. Chaque être humain arrive nu sur cette terre, en ne possédant rien sur le plan matériel. Ni or, ni diamant, ni terre, ni eau… Par conséquent, tu ne peux réclamer ou voler quoi que ce soit sur cette terre. Les ressources naturelles ont été faites pour l’usage de tous alors que tant en sont privés.

Perceval Gaillard : Merci beaucoup James.

[Tous mes remerciements vont vers James, Samuel, Teba, Wakhile, Judah, Khaya, Nathan, Rickie, Damien, Manu et tous les autres…]

Propos recueillis par Perceval Gaillard

Notes

[1ANC : African National Congress ; Congrès national africain.

[2Linton Kwesi Johnson : artiste anglais qui déclame des poèmes et aborde des thèmes très politiques en toastant sur des riddims roots.

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