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Protest singer

Graeme Allwright, les yeux fermés...

16 février 2020
Nathalie Valentine Legros
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Graeme Allwright est parti pour le dernier voyage, le dimanche 16 février 2020. Il avait 93 ans. Hommage à celui qui, un jour, était tombé amoureux de La Réunion. Graeme, qui maintenant n’a plus peur de voyager les yeux fermés...

Graeme Allwright à La Réunion. De gauche à droite : Albert Weber, Boby Antoir, Bernard Vitry, Noël Gros et Graeme Allwright. Source : Albert Weber.

Le bateau de Graeme au fond de l’océan Indien


Le chanteur de folk Graeme Allwright est intimement lié à La Réunion et plus particulièrement au port de la Pointe-des-Galets. D’ailleurs les « anciens » savent bien qu’il existe au large du port, une épave qui repose au fond de l’océan Indien, vestige d’un rêve avorté de haute mer. C’était le bateau de Graeme.

Graeme Allwright est né le 7 novembre 1926 en Nouvelle-Zélande. Avant de devenir chanteur, il sera mousse, jardinier, garçon de bureau pour une concession automobile, ouvrier dans une usine, professeur d’anglais, surveillant en hôpital psychiatrique, apiculteur, ouvrier du bâtiment, plâtrier, homme à tout faire, garçon de café, comédien, vendangeur, machiniste, menuisier…


« Il était un pêcheur venu sur la terre »


Il se fait connaître dans le milieu des années 60 comme chanteur engagé avec notamment l’album « Le jour de clarté » [sorti en 1968] qui comporte ses célèbres interprétations de « L’étranger » et de « Suzanne », adaptées en français de l’œuvre de Leonard Cohen. Dès lors, la carrière de Graeme Allwright est lancée. Identifié comme « protest singer », il s’illustrera aussi dans le sillage des « aventuriers » attirés par la mer et les voyages.

Son goût pour la découverte d’horizons nouveaux le mène en Asie, en Inde, en Amérique Latine, aux Etats-Unis, au Maghreb, au Népal, en Egypte, en Ethiopie, au Soudan, à Djibouti, à Madagascar… Et à La Réunion !

Je suis parti changer d’étoile
Sur un navire, j’ai mis la voile
Pour n’être plus qu’un étranger
Ne sachant plus très bien où il allait…
 [1]


Amarré en face du port des pêcheurs


Il débarque à La Réunion dans la deuxième moitié de la décennie 1970 [1975] et s’y installe avec sa compagne, Claire Bataille, et leur fille, Jeanne [2 ans]. Son projet, son rêve : construire un bateau, un voilier, et prendre la mer. C’est donc tout naturellement qu’il choisit la ville du Port comme lieu de résidence.

La présence de Graeme — grand amateur de rougail tomate — dans la cité maritime ne passe pas inaperçue. Le chanteur a laissé quelques souvenirs aux Portois. « J’ai eu l’occasion de voir le chanteur, Graeme Allwright, qui bricolait son voilier, amarré en face du port des pêcheurs, du côté de la jetée », raconte l’un d’eux. Un autre affirme : « Graeme Allwright vivait en tribu du côté de la ZUP ».

Ils sont nombreux ceux qui se rappellent l’histoire de son bateau… Un « drôle de bateau » construit en fibro-ciment. « Avec des amis, le brave Graeme avait construit un bateau mais à la mise à l’eau cette étonnante construction a tout de suite coulé. Il faut dire que le fibro-ciment question flottaison, c’est pas vraiment ça. Graeme était meilleur chanteur qu’ingénieur naval ».


« La carte qui est si délirante »


Le bateau de Graeme n’aura donc pas connu la haute mer. Il repose par le fond non loin du port de la Pointe-des-Galets. Sans doute a-t-il pensé à son bateau naufragé lorsqu’il a adapté une chanson de Leonard Cohen intitulée : « Everybody Knows » [1988] :

Tout le monde sait que le bateau coule
Tout le monde sait le capitaine a menti
Tout le monde emporté par la houle
De désespoir sombre dans l’oubli.

Graeme quitte La Réunion en 1977 et sort en 1978 un album qui lui est en grande partie consacré : « Questions ». Le premier titre de cet album n’est autre qu’une reprise de « Petite fleur aimée » de Georges Fourcade : « P’tite fleur fanée ». Par ailleurs, une chanson est entièrement consacrée à La Réunion [2]. On y trouve aussi : La ronde des joyeux prisonniers / Message / Dans la fumée de mon cigare / Identity / Comment faire pour te chanter / Mache média / La rivière taniers / Questions… / La Réunion / Bonne chance. Notons la présence sur cet album du musicien malgache : André Randriambololona.

Le siècle de Graeme se referme, laissant derrière lui, le sillon lumineux des années 1970 comme le point culminant d’une quête éternelle : comme tous les joueurs il cherchait / la carte qui est si délirante / qu’il n’aura plus jamais besoin d’une autre.

Nathalie Valentine Legros

Graeme Allwright, une générosité comme on n’en fait plus



Il jette sur la vie des regards en permanence étonnés ; il aime tout ; il ne juge personne mais sait donner son avis sans prendre de gants. Alors qu’il se promenait avec un ami dans les hauts de Saint-Leu, il jeta un regard sur la circulation automobile, loin en contrebas. Cette circulation n’était pas encore le cauchemar que nous vivons actuellement. Graeme eut cette réflexion :

« Il est incompréhensible que ton peuple ait placé toute sa spiritualité dans des bagnoles ! »

Pressentait-il le futur de l’île ? Car il est vrai qu’aujourd’hui, nous idolâtrons des tas de ferrailles. Une Ferrari, une Rolls, même neuves, ne sont après tout que de la ferraille.

Les mots et la façon de le dire de Graeme dénotent une profondeur d’âme peu commune.

Un jour, on m’a dit que Graeme construisait un voilier en ferro-ciment sur la jetée du port de plaisance de la Pointe-des-Galets. Ici ? Chez moi ? Fallait que je voie ça !

Il se trouve qu’alors, je m’intéressais à cette technique du ferro-ciment car j’avais l’intention de la mettre en pratique, rêvant d’un voilier qui me conduirait autour du monde. C’était le temps où je lisais Moitessier, Tabarly, Slocum, Le Toumelin, Gerbault… Je me voyais franchissant le Cap Horn les doigts dans le nez, faisant un bras d’honneur aux 50è hurlants ! Sinon coinçant la bulle sur quelle île déserte, probablement Chesterfield, dont bien peu savent qu’il s’agit d’une possession française inoccupée au nord-ouest de la Nouvelle-Calédonie, en plein sur la Grande-Barrière. Cocotiers : vahinés ondulantes, poissons grillés, petits punches, guitares etc., voyez c’que j’veux dire…

Je nous voyais alors Annick et moi, tout seuls, réalisant nos fantasmes les plus délirants, la traversée de l’Atlantique, escale aux Cocos Keelings, visite impromptue chez les jolies filles de Ponape vivant les seins nus (et gaillards, mi dis à zot !)… La réalité nous a redressés les échines, sachez-le.

Eh oui ! Je rêvais beaucoup alors. Trop ! Je rêve toujours d’ailleurs car on ne se refait pas, pas mon âge. Je rêvais et les chansons de Graeme m’entrainaient encore plus sur les pentes de l’imaginaire et de l’idéal, quasiment vers l’impossible, le rêve absolu.

Je m’étais initié à la méthode de guitare « picking » de Marcel Dadi, ce qui me permettait de fredonner les chansons de Graeme et Dylan (quand il n’y avait personne pour écouter) en filant les mêmes arpèges.

Vous imaginez alors, lorsque je sus qu’il était ici, l’empressement que j’eus à vouloir rencontrer mon idole.

Un matin donc, je décidai de forcer la chance. Je plaçai, bien en évidence dans la caisse de ma Méhari orange, mes deux Ibanez folk, deux imitations parfaites et très performantes des « Gibson J-200 » et « Dove ».

J’allai jusqu’au port de plaisance et calai ma caisse près de la carcasse du trimaran en construction. Il n’en était encore qu’au stade de l’élaboration, à savoir un squelette en trame métallique fine, qui laissait entrevoir les formes du futur trimaran… qui ne devait jamais voir l’eau, je le savais avant d’être là : Si le ferro-ciment est une des meilleures techniques de construction amateur pour les voiliers, cela convient aux monocoques. Pas aux cata ni trimarans ! Le concepteur de la coque de Graeme Allwright, un Sud-Africain, avait juste trouvé le moyen de piquer du pognon à un artiste reconnu.

Il était là. Je parle un peu anglais et lui demandai de qui étaient les plans.

« It’s me ! », dit-il avec un sourire infatué.

Graeme arriva sur ces entrefaites et, avant de jeter un coup d’oeil à son bateau, se dirigea vers la caisse de ma Méhari, ayant tout-de-suite vu les deux grattes. Il me fit un gentil sourire (son sourire est toujours gentil), s’approcha de la caisse et posa les mains sur les cordes, appuya, éprouva la tonalité par un grattement fort des ongles et me dit simplement :

« Fine guitars but… Perhaps you speak english ? »

« Just a little », avouai-je.

C’est ainsi que je fis la connaissance d’un homme qui compte parmi les plus belles rencontres de toute ma vie. Il passa un bon moment avec ce charlatan qui lui piquait son fric puis m’invita à venir chez lui. Il était midi, dans ces eaux-là.

« Have a drink ? » me suggéra-t-il dans son rugueux accent néo-zélandais.

Vous auriez refusé, vous, de trinquer avec Graeme Allwright ?

Sa petite maison, juste au-dessus du port de plaisance, faisait partie des logements sociaux. Il ne m’a jamais dit comment il l’avait eue. Ni Claire non plus d’ailleurs. Claire, la douce, la gentille, la précieuse Claire aux yeux si bleus, sa compagne. Il lui a d’ailleurs consacré une de ses plus belles chansons : « Thank you my babe Claire, for eyes so blue… » Une petite merveille créée ici.

Dans la cour, couchés dans l’herbe, il y avait déjà les deux mâts commandés pour son bateau.

Il me reçut avec son amabilité coutumière et me demanda d’apporter mes guitares sous la petite véranda, ce que je fis avec le plaisir que vous devinez. Il demanda à la douce Claire de nous servir « some refreshment ». Le terme néo-zélandais, m’expliqua-t-il plus tard, pour désigner l’apéro.

Le « refreshment », plus que copieusement servi, pour Graeme, c’était le rhum-charrette. Ce grand buveur avait découvert le fleuron de notre production réunionnaise dès le premier pied posé sur le tarmac de Gillot. Cela me convenait parfaitement, n’ayant moi-même qu’un respect modéré pour les boissons prétendues hygiéniques. Mais vous le savez.

Pendant que Claire nous délivrait des doses à faire hennir un percheron, Graeme avait empoigné mon Ibanez Dove (...) : « Prends l’autre ! »

Ça ne se discute pas.

Il a commencé par « Don’t think twice it’s allwright », dont je connaissais les arpèges par coeur (à cette époque). Au fur et à mesure que le temps passait, des jeunes arrivaient. Certains d’entre eux étaient ses fournisseurs de « salade ». Je m’en foutais : le zam n’a jamais été mon ennemi personnel. J’ai bien dû en griller au moins une dizaine en 70 ans. (...) Une presque dizaine de jeunes, 15/20 ans, arrivèrent ainsi au fur et à mesure. Claire et Graeme les servaient ; les verres, sodas ou charrette, apparaissaient aussitôt. C’était Auroville.

Cette ambiance était amicale, douce, chaleureuse. On se sentait bien là, avec ce mec vraiment pas comme les autres, qui savait si bien tisser des relations d’amitié, d’amour pourquoi pas ! entre de parfaits inconnus.

Je suis retourné plusieurs fois chez Graeme au Port.

Une auberge espagnole. Un caravansérail. Il laissait chacun entrer. Claire servait à boire à chacun ; Graeme écoutait chanter qui voulait chanter ; s’imprégnait de cette culture créole qu’il semblait ravi de découvrir au fil du temps et des rasades.

Je me rappelle de la chanson que j’aime entre toutes, « Demain sera bien ». Ben ça tombe bien. Combien de fois ne l’avons-nous interprétée, le soir, lorsque le soleil allumait des rougeoiements comme seules en ont les mangues early gold ! (vous avez vu comme ces mangues, au plus fort de leur magnificence, ressemblent à de superbes, de magnifiques couchers de soleil ?)

Graeme reste, pour tous, comme un des grands humanistes contestataires de ce temps (hélas révolu !) Pour les amateurs de musique, il représente… bon dieu… tant et tant de choses. Chanteur, auteur, compositeur, guitariste, interprète, contempteur de l’ordre établi, traducteur génial de Cohen. Il a même fait en anglais un CD de Brassens. Que j’ai eu tort de « prêter » à un ami. (...)

Son bateau, dès que la trame fut cimentée, se révéla trop lourd. Graeme se résigna et fit remorquer la caisse au large de la Pointe-des-Galets, où le trimaran fut coulé. Je signale aux poissons de ce coin qu’ils ont droit, aujourd’hui, à une superbe coque appelée « Graeme Allwright ». C’est un beau casier à langoustes, non ?

Que reste-t-il de ce séjour chez nous ? Un 33-tours avec une « Tite fleur aimée » de toute beauté. Sans doute la meilleure interprétation de ce titre adulé de tous. La meilleure avec celle de mes amis Jokarys et la très belle voix d’André.

S’il est permis à chacun d’être nostalgique, voire larmoyant, je vous dirais que cet homme nous surpasse par sa générosité et son immense capacité à être à l’écoute des autres, de tous les autres.

Graeme se servait de son argent pour recevoir ses amis, ce que Claire avait compris. Il voulait voir les autres, les entendre, les découvrir. Je ne sais s’il m’a découvert.

Moi, j’ai rencontré un humaniste envahissant..

Jules Bénard
février 2019

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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Notes

[1Paroles extraites de la chanson : « Il faut que je m’en aille ».

[2La Réunion

L’histoire d’une petite île
Je m’en vais vous raconter
La nature n’était pas hostile
L’Homme n’y avait jamais mis les pieds
Que la nature était belle
En ces temps reculés
Avant le péché originel,
Le travail et les soucis.
Les tortues dormaient
À l’ombre des cocotiers,
Dans le ciel les oiseaux y chantaient
Et sur les flancs des montagnes, là haut
Les eaux vives ruisselaient.
Mais un jour sur cette petite île,
L’Homme a débarqué
Avec son esprit mercantile,
Il a commencé à tout saccager
Les arbres tombaient,
Blessés à mort,
Pour faire des maisons en bois dur.
L’homme mangeait les tortues, les oiseaux,
Et bientôt les rivières n’étaient plus pures.
Ils sont venus du monde entier,
Toutes les races et les couleurs.
Comme des bêtes ils travaillaient
Pour rendre la terre meilleure.
Deux siècles à peine, et c’est pas fini
L’homme travaille toujours
Il a même presque réussi
À mettre une autoroute tout autour.
Pour baptiser cette petite île,
Il fallait choisir un nom
Ils ont essayé quelques uns
Avant de trouver la Réunion
Maintenant c’est une base stratégique
Qui coûte très cher à la mère patrie
Toujours la même histoire pathétique,
Encore perdu le paradis.
Entre le cimetière et la décharge
Dans ma petite case en béton
Entre la montagne et le large,
Je rêve toujours de ma réunion
La Réunion de toutes les races,
La Réunion de toutes les couleurs
La Réunion qui efface le passé et ses pleurs.

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