Categories

7 au hasard 22 janvier : Coup-de-poing américain... pour enfant - 27 mai 2015 : « Notre bilinguisme est une chance, pas un défaut ! » - 3 décembre 2013 : Menace d’une nouvelle bulle financière - 18 juin 2014 : Le Parc national n’a plus d’argent... - 20 octobre 2016 : Allons battre carré à Saint-Denis en 1937 - 4 septembre 2013 : USA : plan anti « Bashar » dès 2006 - 16 juin 2013 : Le Grand Raid, c’est bien - 8 mars 2013 : Que la force des marronnes soit avec vous - 6 avril 2016 : CAF : cafouillages kafkaïens - 4 février 2013 : Le 15 février, j’aime Tiloun -

Accueil > La Réunion > 7 en campagnes > Deux sous de campagne...

1887 : rapport confidentiel

Deux sous de campagne...

2 mars 2014
7 Lames la Mer
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

« Distribution de secours, indulgence sans borne pour les contraventions, dégrèvements d’impôts », pistons et en prime : « Bourbon aux Bourbonniens »... Voilà ce que dénonce un rapport confidentiel rédigé en 1887 par le gouverneur en place, Emile Richaud, et transmis au Ministre de la marine et des colonies. Un mois du plus tard, Richaud n’est plus Gouverneur... Ce rapport confidentiel de 34 pages est un véritable brûlot contre les pratiques en cours dans l’île, notamment en période électorale...

PNG - 929.1 ko
Emile Richaud, gouverneur de l’île pendant un an, auteur d’un rapport confidentiel et explosif sur les moeurs politiques en 1887.

Face aux discours récurrents sur les moeurs politiques, « 7 Lames la Mer » publie des extraits d’un rapport confidentiel vieux de 128 ans dépeignant une île Bourbon, où selon Emile Richaud, par ailleurs inspecteur général des services administratifs et financiers, « les questions de personne dominent tout et empêchent l’accomplissement de toute réforme, de toute amélioration réellement profitable au pays ».

Emile Richaud débarque dans l’île le 10 octobre 1886 à bord d’un paquebot des Messageries Maritimes : « Le Salazie ». Il repart un an plus tard après avoir transmis son fameux rapport au Ministre de la marine et des colonies. Exhumé par Raoul Lucas des archives d’outremer à Aix-en-Provence, ce rapport confidentiel — qu’il convient de replacer dans le contexte de l’époque — nous éclaire sur des pratiques qui trouvent le plus souvent leurs sources dans l’extrême pauvreté de la grande majorité de la population.

Avertissement : « Les situations décrites dans ce rapport appartiennent au passé. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ne saurait être que fortuite ».

7 Lames la Mer

(...) Au début de toute société, le travail servile est exigé par la force, c’est le signe de l’esclavage, cette plaie hideuse de la société antique, heureusement disparue de nos colonies. Puis une liberté apparente est laissée au travailleur, mais il est lié au sol, et le propriétaire ne lui laisse, sur le produit de son travail, que ce qu’il veut bien lui abandonner ; c’est l’état du colon de l’empire romain, du serf du Moyen-Age.

Puis, un jour vient où il faut intéresser le travailleur à produire, et lui faire une part légale sur le fruit de son travail. C’est le métayage des sociétés modernes. (...) Les colonies ont connu l’esclavage, elles n’en sont pas encore au travail absolument libre. (...)

... je vous ai fait connaître que les maires distribuent des secours sans les faire passer par les bureaux de bienfaisance. Je viens de recevoir par ce courrier une dépêche m’invitant à rentrer dans la règle et à faire distribuer les secours par les bureaux de bienfaisance. (...) Les questions de personne dominent tout et empêchent l’accomplissement de toute réforme, de toute amélioration réellement profitable au pays.

Je vais me mettre à l’oeuvre pour réaliser cette réforme salutaire ; mais je vais rencontrer bien des résistances. Elles ne m’arrêteront pas. (...)

PNG - 692.6 ko
La Préfecture, autrefois hôtel du Gouverneur. Photo IPR.

Une autre cause de démoralisation c’est que les fonctions de maire sont toutes rétribuées. Sous le nom de « frais de représentation », les maires touchent des indemnités qui sont de véritables traitements et beaucoup d’entre eux n’ont pas d’autre moyen d’existence.

Je dois ajouter que les maires les plus influents au sein du conseil général sont justement ceux qui ont le plus besoin de cette indemnité pour vivre. Et leur influence vient de ce qu’ils ont derrière eux cette masse d’électeurs qu’ils font vivre.

Entre les secours distribués par les maires et les frais de représentation, il y a un lien qui ne vous échappera pas. (...)

Il résulte de cette situation que beaucoup de personnes qui auraient un intérêt sérieux à la bonne marche des affaires, mais que l’importance même de leurs travaux empêche de se livrer aussi à la recherche de la popularité, sont éloignées des luttes électorales. (...)

Par suite de la situation électorale existante, trop souvent, les fonctions électives sont attribuées à des personnalités qui vivent de la politique, qui espèrent s’y faire une situation.

Beaucoup n’ont pas d’autres moyens d’existence que ces indemnités dont je parlais. En dehors de la préoccupation d’être élu maire et par la suite conseiller général, il s’en greffe une autre : on voudrait une place de l’Etat et de la colonie.

PNG - 755.3 ko
Emile Richaud débarque dans l’île le 10 octobre 1886 à bord d’un paquebot des Messageries Maritimes : « Le Salazie ».

C’est ainsi que parmi les membres du Conseil actuel, deux m’ont demandé leur appui pour devenir Directeurs de l’Intérieur, un pour être nommé juge, (...) un autre voudrait être chef de mon secrétariat ou chef du bureau de la direction de l’Intérieur, un autre protecteur des immigrants, un autre m’a fait savoir successivement qu’il acceptera la direction de l’exploitation du Port, celle de la banque, de la direction de l’intérieur, le protectorat des immigrants, soit enfin, n’importe quelle place. (…)

Aussi voyons-nous que tandis que l’on affecte à l’entretien des chemins vicinaux 65.000 francs, les allocations aux maires pour frais de représentation atteignent 72.350 francs. (…)

Ce sont ces allocations qui expliquent la situation des communes. Elles ne sont pas nées à La Réunion de la loi de 1884, elles ont toujours existé et cette loi n’a fait que régulariser une situation déjà ancienne.

Mais si à l’origine, les maires recevaient réellement une indemnité représentative qu’ils dépensaient largement ; si quelques uns encore continuent ces anciennes traditions, nous sommes obligés de reconnaître que pour beaucoup d’entre eux, la misère des temps aidant, cette indemnité de représentation est devenue un véritable traitement et le besoin de la conserver les met souvent dans la dépendance absolue des élections. (…)

JPEG - 16.5 Mo
Conversation politique en 1848. Lithographie d’Antoine Roussin (Mars 1879)

La grande majorité des électeurs se compose de descendants des affranchis de 1848. depuis cette époque, on n’a rien fait pour les rappeler au travail régulier et à la vie publique. On peut dire que l’éducation civique, je pourrais dire morale, de l’immense majorité de cette fraction de la population est à faire. (...)

C’est donc surtout en agissant sur cette masse inconsciente que l’on peut arriver aux situations électives. De là cette préoccupation constante de flatter l’électeur par des distributions de secours, par une indulgence sans borne pour les contraventions qu’il peut commettre, soit en matière de police municipale, soit en matière de délits forestiers, enfin par des dégrèvements d’impôts.

Cette flatterie constante pour l’électeur citoyen — le mot citoyen a ici une signification spéciale, il désigne l’affranchi et le descendant d’affranchi — a pour contraste la façon dédaigneuse, quelques fois un peu brutale, avec laquelle on le traite dans les relations ordinaires de la vie, dans les relations entre employeurs et employés. (...)

Vous êtes charitables dans ce pays et je ne puis qu’applaudir au soulagement donné à l’infortune par ceux même qui n’ont que le nécessaire.

Mais — et ici je voudrais être entendu par toutes les municipalités qui distribuent près de 200.000 francs de secours en nature — lorsque l’aumône va à ceux qui peuvent travailler, elle déshonore ceux qui la font et avilit le caractère de ceux qui la reçoivent. (...)

Emile Richaud
Gouverneur, novembre 1887

PNG - 871.4 ko
Carte de l’île Bourbon, datant de 1869 (by M. Vuillemin).

(...) Les Conseillers généraux ont subi l’influence des électeurs qui veulent que tous les emplois du budget local soient occupés par des Créoles : Bourbon aux Bourbonniens. Ce n’est pas par haine des Européens qu’on accueille avec courtoisie, mais on veut leur place. (...)

Extrait du rapport confidentiel d’Emile Richaud

7 Lames la Mer

Réalités émergentes Réunion, Océan Indien, Monde.
Presse, Edition, Création, Revue-Mouvement.
Facebook, Twitter.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter