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Un livre d’Expédite Laope-Cerneaux

Clotilde, la femme qui a vu Sarda

29 mars 2015
Nathalie Valentine Legros
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20 décembre 1848, l’esclavage est aboli. 150 ans plus tard, jour pour jour, un cortège bariolé envahit la rue de Paris. Chars, musiciens, danseurs, couleurs, chœurs, fleurs, roulèr... La peau cabri gazouille. Les mains frappent la cadence. Les pieds pilent le macadam. Au milieu de la foule bigarrée, je reconnais tout à coup quelques visages familiers : Expédite, France, Jean, et d’autres qui leur ressemblent comme des goûtes d’eau. C’est la famille Laope en grande tenue qui donne de la voix. Visages radieux. Un défilé pour célébrer les ancêtres, ceux que l’esclavage a marqués au fer rouge. 17 ans plus tard, je revis la même scène mais dans un livre...

Saint-Leu : vue prise du pont de La Fontaine. Antoine Roussin.

Je m’ennuyais ferme au milieu d’une morne assemblée quand une main se pose sur mon épaule...
— Je t’ai reconnue de loin à tes cheveux.
Je me retourne : c’est Expédite que je n’ai pas vue depuis... Je ne sais plus quand ! Elle non plus. Cela nous fait rire. Elle prend place à mes côtés et le sentiment de solitude et d’ennui qui m’étreignait disparaît. Le temps s’efface. Notre bavardage nous occupe tandis que le monde continue de tourner.
— Je viens de publier un livre, me dit-elle...

J’ai dû arpenter trois librairies à cloche-pied pour trouver le livre d’Expédite. Comme d’habitude, le rayon « littérature réunionnaise » est remisé dans un coin de la librairie, sur le côté, à droite ou à gauche. Ou au fond. Rayon « fénoir » avec en figures de proue les livres de cuisine et les ouvrages luxueux de photographies chatoyantes pour touristes. On trouve rarement un présentoir bien en évidence avec les derniers romans publiés dans l’île.

Clotilde a vécu toute son enfance dans l’esclavage. Elle travaillait aux champs. By Christiane Vleugels.

« Clotilde, de la servitude à la liberté », roman d’Expédite Laope-Cerneaux, collection « Lettres de l’Océan Indien », Editions « L’Harmattan ». Le voilà enfin, ce fameux livre. De la servitude à la liberté... d’accord : déjà tout un programme aux multiples références. Mais qui est cette « Clotilde » ? La réponse se trouve dans le patronyme de l’auteur : Laope !

Clotilde est la grand-mère du ségatier Maxime Laope. Donc, l’arrière grand-mère d’Expédite. Une arrière grand-mère qu’elle n’a pas connue mais dont son père parlait souvent, prétendant qu’elle avait vu Sarda ! Sornettes ? « Zistoires mantèr » comme l’a longtemps pensé Expédite, tout comme « Ti-Zan, Grandiab et Gramèrkal » ?

Sarda ! Celui par qui la liberté arrive avec son cortège d’euphorie, d’ivresse, de possibles et de désillusions. Celui qui incarne l’abolition de l’esclavage le 20 décembre 1848 et dont on chantera plus tard qu’il nous a roulés... Joseph Sarda-Garriga, commissaire de la République.

Maxime Laope, célèbre chanteur de séga, était le petit-fils de Clotilde, affranchie à 12 ans le 20 décembre 1848.

Ainsi, l’ancêtre des Laope avait vu Sarda. En chair et en os. Et la magie de la transmission orale avait opéré, partant de Clotilde, au cœur du 19ème siècle, pour arriver jusqu’à Expédite. Et jusqu’à nous, au 21ème siècle.

C’est un peu comme si, par delà le travail remarquable des historiens, des chercheurs, la ténacité des batailleurs de la créolité, par delà les livres, une parcelle intacte de notre passé était toujours vivante. Résistante face à l’entreprise d’opacification coloniale qu’avait subie notre Histoire. Résistante face à l’absence d’un véritable enseignement de cette Histoire réunionnaise dans les écoles malgré les batailleurs.

La figure de Clotilde, petite esclave de 12 ans travaillant aux champs dans les hauts de Saint-Leu et affranchie le 20 décembre 1848 « comme 62.000 autres Réunionnais », a longtemps hanté Expédite. Les souvenirs qu’elle avait transmis à son petit-fils, Maxime, et que lui-même avait retransmis à ses enfants, dont Expédite, sont finalement précis. Notamment en ce qui concerne la tournée que Sarda entreprend d’abord sur les plantations « pour expliquer aux Blancs et aux Noirs ce qui allait se passer. J’ai cherché dans les livres, c’était vrai », écrit Expédite.

Le 20 décembre 1848, Clotilde (et 62.000 autres Réunionnais) passe de la servitude à la liberté. By Arthur Bell.

Elle prend alors conscience de la valeur du témoignage que portait son père et qu’il tenait de Clotilde. Et un jour, elle se décide à écrire ! Écrire l’histoire de Clotilde, cette histoire qui, au-delà des « connaissances livresques », porte la saveur et la fragilité du récit en direct issu des ancêtres. Une fragilité due au fait que la chaîne de la transmission peut un jour s’interrompre, quand les souvenirs s’effacent dans les tombes et ne trouvent plus d’échos à travers les nouvelles générations. Le souvenir de l’histoire de Clotilde aurait pu, lui aussi, s’effilocher avec le temps... si Expédite Laope-Cerneaux ne s’était pas attelée à l’écriture de ce roman.

« A côté de la grande Histoire consignée dans les livres, confie Expédite, il y a celle qui est vécue au quotidien, par des gens qui peut-être ne savent pas écrire, mais qui sont aussi les sujets de l’Histoire. » Cette grande Histoire, Expédite lui rend un vibrant hommage car c’est aussi grâce à elle que le récit de vie de Clotilde prend tout son sens : « ma reconnaissance la plus vive aux historiens, aux chercheurs et écrivains réunionnais dont les travaux m’ont permis d’imaginer le contexte historique de la vie de Clotilde. A la mémoire des 62.000 affranchis réunionnais de 1848 qui, avant cela, n’avaient pas de nom. A la mémoire de Sudel Fuma, qui nous a tant appris sur notre passé, et parti trop tôt en juillet 2014 ».

Et le roman d’Expédite Laope-Cerneaux commence donc par la parade du 20 décembre 1998. 150 ans après l’abolition de l’esclavage. 150 ans après l’affranchissement de Clotilde et de 62.000 autres Réunionnais. Les descendants de Clotilde, en famille et en nombre, sont dans le défilé. Ils témoignent, par leur présence, au nom de cette ancêtre dont le souvenir a survécu. Au milieu du cortège un peu convenu, ils portent une part d’Histoire, de vérité et d’émotion. Ils donnent un sens à la démonstration. Ce n’est pas « la fête pour la fête », c’est une Histoire vécue. Une célébration. Une histoire vraie qui coule encore dans les veines pour rejoindre le Barachois, ce lieu mythique « qui restera à jamais dans la mémoire de Clotilde comme la place de la liberté ».

20 décembre 1848 : abolition de l’esclavage. Sur la place du Barachois, devant l’hôtel du Gouverneur. Antoine Roussin.

Ne cherchons pas à classer le livre d’Expédite Laope-Cerneaux dans une catégorie cloisonnée : ce n’est pas un roman historique même si le récit ne commet aucune distorsion par rapport à la vérité des faits historiques. Ce n’est pas un roman biographique, même si le personnage central de Clotilde a réellement existé et que ses descendants sont là pour en témoigner. Ce n’est pas une fiction, même si Expédite a créé des personnages, des parcours de vie, des intrigues. Ce n’est pas un roman d’aventure même si cela se passe dans une île hantée par des pirates...

Le mot « roman » imprimé sur la couverture permet finalement d’abolir toutes les cloisons et d’éviter ainsi certains écueils. Le mot « roman » situe ce livre à la croisée des chemins, lieu hautement symbolique. L’écriture d’Expédite est sans fioritures, directe, efficace. Elle se s’attarde pas dans le pathos mais ne minimise pas pour autant la dureté des circonstances, les mauvais penchants de certains personnages et la souffrance des autres. Son style nous expose l’essentiel et nous suggère le reste, faisant appel à notre capacité de visualisation et d’extrapolation. Les personnages gardent ainsi une part de mystère et de non-dit, à l’image de cette société réunionnaise en construction.

Les descendants de Clotilde...

Expédite nous fait vivre, à travers les yeux d’une fillette de 12 ans, l’esclavage et son abolition. Mais elle nous amène surtout à explorer les « espaces-temps » que délaissent souvent les connaissances historiques ou qui se diffusent peu auprès du grand public. Tout le monde connaît le 20 décembre 1848 (espérons-le...) mais que se passe-t-il le 21 décembre 1848 pour ces 62.000 Réunionnais affranchis ? Et les jours suivants ?

La force de cette abolition qui souffle à travers cette date du 20 décembre suffira-t-elle à effacer les carcans, les préjugés, les terribles inégalités, les souffrances et les violences ? Y sommes-nous d’ailleurs aujourd’hui enfin parvenus ? Clotilde, un an après le 20 décembre 1848, qu’elle considère comme « le plus beau jour de sa vie », résume bien la situation : « on n’est pas riche, mais on est libre ».

Expédite Laope-Cerneaux. Photo : Jean-François Souchu.

Le livre d’Expédite Laope-Cerneaux côtoie dans les rayons des librairies un ouvrage intitulé « Le journal de Marguerite » [1]. Écrit par Victorine Monniot à partir de 11 ans, « Le journal de Marguerite » retrace son séjour à l’île Bourbon, de 1835 à 1845. On y découvre le regard porté sur l’esclavage par une petite Blanche de passage, sorte d’anti-thèse de « Clotilde, de la servitude à la liberté », récit d’une petite esclave qui deviendra la matrone du Plate.

Ces deux destins mis en perspective, et qui ont coexisté dans la réalité sans pour autant se rencontrer, offrent une analyse croisée de la société réunionnaise, de ses travers et de ses points de convergence. Les destins de Clotilde et de Marguerite — que tout sépare — constituent les deux extrémités d’un creuset qui engendre le processus de créolisation : la marmite dans laquelle bouillonne « nout tourné-viré » réunionnais.

Il convient de ne pas dévoiler ici l’histoire de Clotilde qui se décline à travers le livre d’Expédite Laope-Cerneaux pour laisser les lecteurs en découvrir la saveur, mais simplement d’en dessiner les contours et les enjeux. De retenir que le premier Laope né libre, au cours d’un accouchement supervisé à Saint-Leu par sa grand-mère Clotilde, a vu le jour le 29 juillet 1922 (déclaré le 5 août 1922). Que c’était un garçon qui a été baptisé Maxime. Que Maxime Laope, figure attachante et marquante — monument — de notre culture populaire, a toujours « ressassé » l’histoire de sa grand-mère Clotilde, née esclave, affranchie à 12 ans et morte centenaire.

Que Maxime Laope a eu à cœur de transmettre à ses enfants le témoignage de Clotilde, petite esclave affranchie le 20 décembre 1848. Que ce témoignage émouvant arrive jusqu’à nous grâce à l’arrière-petite-fille de Clotilde : Expédite Laope-Cerneaux. Et que Maxime finissait toujours son récit de l’histoire de Clotilde en affirmant : « na in bonpé d’moune i koz si labolission lesklavaz, mé zot i koz si satt zot la pa vi. Moin mi koné parse mon granmèr la vi Sarda. Sé èl-minm la rakonte amoin » [2].

« On n’est pas riche, mais on est libre » déclare Clotilde le 20 décembre 1849. « Clotilde, de la servitude à la liberté », un livre à mettre dans toutes les mains.

Nathalie Valentine Legros

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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Notes

[1« Le journal de Marguerite, souvenirs d’enfance à l’île Bourbon, La Réunion, 1835 1845 », de Victorine Monniot, Océan Éditions, Azalées Éditions.

[2« Il y a beaucoup de gens qui parlent de l’abolition de l’esclavage, mais ils parlent de ce qu’ils n’ont pas vu. Moi, je sais, parce que ma grand-mère, elle a vu Sarda. C’est elle-même qui me l’a raconté. »

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