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31 août 1867

Le bateau fou de Baudelaire jusqu’à La Réunion

30 août 2017
7 Lames la Mer
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Né le 9 avril 1821 à Paris, Baudelaire y meurt 46 ans plus tard, le 31 août 1867. Au cœur de l’océan Indien, deux îles ont marqué l’itinéraire du poète. L’île Maurice et l’île de La Réunion. Et le 25 juin 1857, « Les Fleurs du mal » exhalaient un parfum, celui de l’ivresse et de la « lente gourmandise »... « Une senteur montait, sauvage et fauve ».


Baudelaire s’isole, boude, montre un caractère taciturne


Le périple de Baudelaire dans nos îles en 1841 est l’objet de controverses issues des contradictions savamment entretenues par le poète qui sema fariboles, mensonges et exagérations dans les complaisantes — ou naïves — oreilles qui l’entendirent narrer ses aventures outremer. Mais en lisant Baudelaire, nous ne cherchons point à démêler le vrai du faux. Nous suivons le bateau fou dans sa divagation sur la mer indienne, qui trouva à Maurice et à Bourbon deux points d’ancrages poétiques.

En 1841, Baudelaire a 20 ans et il entend bien donner tort à son beau-père le général Aupick, qui, à la suite d’une violente altercation, l’a contraint à l’exil vers les mers du Sud, pensant inculquer au jeune insolent le goût du commerce sous la protection du capitaine Saliz. Baudelaire ne fera pas au parâtre le plaisir d’admettre que ce voyage à bord du « Paquebot des mers du Sud » l’a transformé ; au cours de la traversée, il s’isole, boude, se compose un personnage taciturne...

A gauche, Charles Leconte de Lisle par F. Millet en 1841. A droite, Charles Baudelaire photographié par Nadar.

Votre perchoir à perroquets...


Par esprit de provocation, il n’hésitera pas plus tard à écorcher la fierté insulaire d’un autre Charles — Leconte de Lisle, de trois ans son ainé — qui attendait de lui qu’il louange son île natale, La Réunion. Baudelaire ment et assène : « Je n’ai jamais mis le pied dans votre cage à moustiques, sur votre perchoir à perroquets. J’ai vu de loin des palmes, des palmes, des palmes, du bleu, du bleu, du bleu... ». Pur mensonge, pure insolence : le jeune homme est bien arrivé à La Réunion le 19 septembre 1841, à bord du « Paquebot des mers du Sud » ; il en repartira 45 jours plus tard sur « l’Alcide » le 4 novembre 1841.

Selon Saliz, le capitaine du « Paquebot des mers du Sud », Baudelaire a mis pied à terre le 20 septembre et passé un mois à Saint-Denis. Quand le « Paquebot des mers du Sud » quitte l’île le 21 octobre, Baudelaire n’est pas là : il restera encore deux semaines à Bourbon avant d’embarquer sur « L’Alcide » pour rentrer en France, le 4 novembre.

Pendant ces 45 jours, il se passe beaucoup de choses comme en attestent certains témoignages...

Débarquement à Saint-Denis de La Réunion.

1 • Débarquement acrobatique à St-Denis, au milieu des requins


Voulant épater le bourgeois, c’est plusieurs livres en main que Charles Baudelaire tente de se hisser sur le débarcadère du Barachois ; il est à deux doigts de finir dévoré par les squales :

« Baudelaire s’obstina à monter à l’échelle avec des livres sous le bras (c’était assurément original mais embarrassant), rapporte le journal « Chroniques de Paris » du 13 septembre 1867, et gravit l’échelle lentement, gravement, poursuivi par la vague remontante. Bientôt, la vague l’atteint, le submerge, le couvre de douze à quinze pieds d’eau et l’arrache à l’échelle. On le repêche à grand peine ; mais, chose inouïe, il avait toujours ses livres sous le bras. Alors seulement il consentit à les laisser dans le canot qui se tenait au pied de l’échelle ; mais, en remontant il se laissa encore une fois atteindre par la vague, ne lâcha pas prise, arriva sur la rive et prit le chemin de la ville, calme, froid, sans avoir l’air de s’apercevoir de l’émoi des spectateurs. Son chapeau seul avait été la proie des requins ».


2 • Rocambolesque apparition à l’hôtel d’Europe de St-Denis


Anecdote rapportée par Auguste de Villèle, membre de l’Académie de La Réunion, qui tient l’information d’Albert de Lasserve : Baudelaire aurait provoqué un scandale à l’hôtel d’Europe « en se montrant un jour tout nu ».


3 • Épisode fantasmagorique dans une montagne


Si l’on en croit le poète français Théodore de Banville, Baudelaire était « dans je ne sais plus quel pays d’Afrique, logé chez une famille à qui ses parents l’avaient adressé ; il n’avait pas tardé à être ennuyé par l’esprit banal de ses hôtes et il s’en était allé vivre seul sur une montagne, avec une toute jeune et grande fille de couleur qui ne savait pas le Français, et qui lui cuisait des ragoûts étrangement pimentés dans un grand chaudron de cuivre poli, autour duquel hurlaient et dansaient de petits négrillons nus ».

Cette histoire aux traits forcés est cependant attestée par une autre source, la petite fille du capitaine Saliz, qui nuance : « Le Capitaine Saliz présenta Baudelaire à une famille de riches planteurs dont les sept filles étaient d’une beauté remarquable. Or Baudelaire s’éprit de l’une de ces jeunes filles âgée de 15 ans. S’il s’en alla vivre dans la montagne, ce n’est pas qu’il fût ennuyé de l’esprit banal de ses hôtes, comme le dit Banville ; c’est parce que la jeune fille qu’il aimait alla séjourner avec sa famille à Salazie (...). Là, pour mieux voir l’objet de son amour, il prit pension chez une mulâtresse »...

Dorothée... (Illustration : epoq)

4 • Et surtout « La belle Dorothée »...


C’est en explorant les méandres de l’énigmatique séjour « bourbonnais » de Baudelaire qu’Alexander Ockenden, étudiant à Oxford, fait une passionnante découverte [1]. À La Réunion, Charles Baudelaire aurait entretenu une relation avec une esclave affranchie prénommée Dorothée et âgée de 26 ans.

Dans les recensements de l’époque, on trouve la trace d’une seule esclave nommée « Dorothée » : Dorothée Dormeuil qui vendait ses charmes notamment pour payer l’affranchissement de sa petite soeur. Dorothée Dormeuil a deux petites soeurs officiellement recensées comme esclaves en 1841. L’une de ces deux soeurs correspond à la description faite par Baudelaire dans le texte en prose intitulé « La belle Dorothée » [2] et publié en 1863 : « Dorothée est admirée et choyée de tous, et elle serait parfaitement heureuse si elle n’était obligée d’entasser piastre sur piastre pour racheter sa petite soeur qui a bien onze ans, et qui est déjà mûre, et si belle ! »

Le 30 septembre 1841, soit 10 jours après l’arrivée de Baudelaire, Marie Dormeuil, 10 ans, est affranchie grâce à la somme payée par sa grande soeur Dorothée.

By vale-ra on Deviant Art

Les escales réelles ou fictives...


Le voyage de Baudelaire dans l’océan Indien donnera lieu à de multiples récits et analyses dont certains participent à la confusion et au mythe. On sait cependant qu’il n’atteindra jamais les Indes mais séjournera 19 jours à l’île Maurice et 45 jours à La Réunion (île Bourbon). Il en revient poète...

Il n’aura de cesse par la suite d’entretenir le mystère sur ce qu’il a fait dans l’océan Indien, sur les escales réelles ou fictives, sur les sentiments que lui ont inspirés ces îles lointaines.

Mais le passage de Charles Baudelaire à l’île Bourbon n’est pas que le produit d’un fantasme ou d’une affabulation : il a laissé en terre réunionnaise des traces bien concrètes. Dans l’intimité de certaine famille, il se dit que si l’un des grands-oncles s’appelait Charles, c’est parce que la mère de ce dernier aurait quelque temps accueilli « un poète français » chez elle, aux « calbanons » des Grands-Bois. « Aucune certitude cependant, précise à ce sujet l’écrivain et journaliste Jules Bénard. Mais il faut signaler que c’est à propos de cette « Malbaraise » [3] que Baudelaire a écrit son poème du même nom ».

« 7 Lames la Mer » vous propose une sélection de textes qui évoquent le long voyage du jeune poète né le 9 avril 1821 à Paris et mort le 31 août 1867.

7 Lames la Mer


Le général Aupick [4], que détestait Baudelaire, (...) le fit embarquer pour l’Inde. (...)

J’ai entendu [Baudelaire] dire que, sauf une courte relâche à Bourbon, il n’avait rien vu dans ce voyage, et qu’à peine arrivé à Calcutta, il s’était rembarqué.

« Néanmoins », poursuivait-il avec sa grimace habituelle, « ce voyage me fut fort utile, car j’avais emporté les œuvres complètes de Balzac, et j’eus le loisir de les lire d’un bout à l’autre ».

À quel point finissait chez lui la vérité et commençait le mensonge ?

« Mémoires d’un critique : milieu de siècle », par Jules Levallois, 1895.


Sur le « Paquebot des mers du Sud » en route pour l’Inde, Baudelaire aurait rencontré une certaine Laya. Illustration : Gabriel Moreno.

À en croire Henri Troyat [5], Baudelaire était malheureux à l’île Maurice, mais pas ses amours. (...) Si le capitaine [Saliz] refusait de lui remettre la somme nécessaire pour payer son retour [6], Baudelaire chercherait à l’île Maurice un emploi [7] afin de payer son passage. (...)

Le capitaine parvint à décider le jeune homme de l’accompagner à l’île Bourbon (...) [où] Charles resta une vingtaine de jours, en rade de Saint-Denis. Mais, il en a fait la confidence par la suite à Leconte de Lisle, pas une fois il ne descendit à terre. (...)

Une anecdote publiée (...) peu après la mort de Baudelaire, veut que celui-ci ait connu sur le « Paquebot des mers du Sud », en route pour l’Inde, une certaine « Laya... belle et ardente négresse », qui l’aurait beaucoup charmé et impressionné. (...) Laya aurait été sa première expérience de la beauté noire.

« Les beautés noires de Baudelaire », par Elvire Jean-Jacques Maurouard, Karthala Éditions, 2005.


Délixia Perrine et Thierry Mettetal dans "Baudelaire au Paradis", pièce d’Emmanuel Genvrin, Théâtre Vollard.

Embarqué sur un vaisseau et recommandé au capitaine, [Baudelaire] parcourut avec lui les mers de l’Inde, vit l’île Maurice, l’île Bourbon, Madagascar, Ceylan peut-être, quelques points de la presqu’île du Gange, et ne renonça nullement pour cela à son dessein d’être homme de lettres. (...)

On peut supposer que ce fut pendant ce voyage qu’il prit cet amour de la Vénus noire pour laquelle il eut toujours un culte.

Théophile Gautier, préface des « Fleurs du Mal », 1868.


Charles Baudelaire. Sources : Google.

Lorsqu’il s’embarqua à destination de Calcutta, ce fut pour avoir voulu étrangler le général Aupick, beau-père rigide et détesté, qui ne badinait pas avec la discipline militaire. (...)

Après son escale à l’île Maurice, il se fit débarquer à l’île Bourbon pour prendre passage à bord de « l’Alcide » qui le ramena à Bordeaux, sept mois après son départ. (...)

Si l’illustre poète s’était présenté devant une de nos commissions médicales contemporaines, il aurait été reconnu inapte à servir aux colonies.

« Le médecin colonial », extrait d’une conférence donnée à l’Exposition Coloniale. Revue philanthropique, Paul Strauss, 1931.


Charles Baudelaire, 26 ans, peint par Gustave Courbet, 1848-1849.

Baudelaire se laissa embarquer mais n’alla pas très loin. Il montra une si invincible obstination à ne pas faire de commerce que le capitaine marchand profita d’une relâche à Saint-Denis de Bourbon pour le renvoyer à Bordeaux.

Cette aventure (...) fournit quelques souvenirs, quelques images à Baudelaire et suscita peut-être ses goûts d’exotisme. Mais il ne fit qu’entrevoir le Tropique et ne vit jamais l’Inde.

Camille Vergniol, « Revue de Paris », 15 août 1917.


"Les Fleurs du Mal", publié pour la première le 25 juin 1857. © 7 Lames la Mer.

Le génie naturel [de Baudelaire] l’entraînait vers la littérature. Pour le détourner de cette voie funeste, autant que pour lui donner le goût et la pratique du commerce, sa famille l’envoya visiter les mers de l’Inde, l’île Maurice, l’île Bourbon et Madagascar.

De ce long voyage, Baudelaire revint poète, et ses vers témoignèrent des visions merveilleuses que la nature des tropiques, les constellations inconnues aux Européens et l’étrange beauté des femmes de couleur avaient imprimées dans son esprit.

« A. de Vigny et Charles Baudelaire candidats à l’Académie française », étude par Etienne Charavay, 1879.


Œuvre de Fongwei Liu.

Il faut ôter de l’itinéraire [de Baudelaire] — comme de celui de Leconte de Lisle — l’Inde Gangétique et Ceylan.

Mais ces 45 jours à l’île Bourbon, ces 64 jours en tout aux îles sœurs ont suffi à laisser au poète, de la terre aux parfums suaves et trop forts, des grands cocotiers balançant leur superbe sur le bleu torride du ciel d’Afrique les nostalgies qu’il a nourries à la fois et apaisées dans la chaire morbide et ardente de la servante de couleur aux pommettes saillantes, aux yeux profonds comme la nuit, à l’odorante chevelure bleu sombre.

« L’Archer », Henri Jacoubet, 1930.


Illustration de Georges Baudin.

À 20 ans, Charles effraye sa famille par toutes sortes d’excentricités dont la moindre n’est pas la vocation poétique qu’il proclame bruyamment dans les tavernes du quartier latin.

Le commandant le fait embarquer pour les Indes mais il ne va pas plus loin que l’île Bourbon où son cœur commence à s’éveiller...

« Recueil de l’Académie de Montauban : sciences, belles-lettres, arts, encouragement au bien », 1986.


"Charles Baudelaire, macabre". © Mihajlo Stojanovski.

On sait maintenant comment Baudelaire vit l’île Bourbon : rapidement et comme par acquit de conscience, ne regardant rien et maugréant sur toutes choses.

À l’escale suivante, qui était l’île Maurice, il s’enferma dans sa cabine et ne daigna même pas descendre à terre.

« La Revue de l’art ancien et moderne, Manet, le “Fifre” et Victorine Meurend », Paul Jamot, 1927.


Illustration de Georges Baudin.

Si [Baudelaire] n’était pas venu aux Mascareignes, aurait-il pu infuser du sang nouveau à la poésie française de son temps ? Certainement pas.

Ce sont les paysages mascareignais qui l’ont ébloui à l’extrême et l’ont mis sur la voie poétique nouvelle.

Et n’est-ce pas dans nos îles qu’il a découvert cette correspondance des sons, des parfums et des couleurs qui est, si je ne me trompe, à la base de l’esthétique baudelairienne ?

Et n’est-ce pas durant son long voyage dans l’océan Indien qu’il a fait connaissance avec la mer dont la présence, calme ou menaçante, s’étale amoureusement dans toute son œuvre et donne à celle-ci un charme qu’elle n’aurait pu avoir si l’auteur était resté à Paris ?

Et n’est-ce pas ce voyage encore qui a donné au poète le goût des évasions lointaines que certains considèrent comme l’un des thèmes les plus importants de sa poésie.

« Le voyage de Baudelaire aux Mascareignes », Jean Urruty, 1968.


Charles Baudelaire par Alvaro Tapia Hidalgo.

Saliz : Charles, descendez, vous ne pouvez pas rester à bord, je dois désarmer ce navire.

Que vous poursuiviez votre voyage ou non, je dois procéder aux réparations. Et mettez-vous dans la tête que je vous emmène à Calcutta. Je l’ai promis à votre beau-père.

« Baudelaire au Paradis » (théâtre), Emmanuel Genvrin, L’Harmattan, 1998.


Charles Baudelaire photographié par Nadar.

Parti pour un périple jusqu’aux Indes, [Baudelaire] passera, en réalité, 19 jours à Maurice, 4 jours au Cap de Bonne Espérance (Afrique du Sud) et 45 jours à Bourbon. (...)

Après 83 jours de navigation, le bateau dut, à cause de la tempête, faire escale 19 jours à l’Île de France (Île Maurice).

Baudelaire découvrit alors la luxuriance, les éblouissantes couleurs, les « fleurs mystérieuses », (...) les corps félins, sculptés et luisants des jeunes femmes noires, toutes choses qui allaient donner à l’exotisme des « Fleurs du mal » une originalité authentique. (...)

Œuvre de Fongwei Liu.

De nouveau sur le bateau, il se conduisit si bizarrement (...) que le capitaine Saliz (...) décida de le débarquer à l’Île Bourbon où il passa 45 jours avant de revenir vers la France sur l’« Alcide ». (...)

Il écrivit au général une lettre où il ne contestait pas l’utilité du voyage : « Je crois que je reviens avec la sagesse en poche ».

Comptoir littéraire, André Durand.


Le Barachois. Dessin de E. de Bérard, d’après une photographie de M. Bévan.

Charles Baudelaire, du haut de la dunette du voilier à l’ancre, a-t-il jamais, à la longue vue, regardé les belles élégantes promeneuses ? L’enfant boudeur qui refusa tout un mois de descendre à terre, parce qu’à l’île Maurice il avait vu fouetter publiquement une négresse ! (...)

Le poète des « Fleurs du mal » frôla Bourbon... L’histoire dit-elle bien toute la vérité ? (...) Le soir, parfois, sautant dans une chaloupe, n’aborda-t-il pas la petite échelle de fer du Barachois pour s’en aller perdre, en compagnie de quelque matelot, vers les cases de la rue de l’Est où chantaient les guitares, où de belles cafrines « roulaient segha » ?

« 13.000 miles », en cargo de Marseille à Madagascar et aux îles de La Réunion, Marcel Mouillot, 1935.

Caroline Aupick, née Dufaÿs, la mère de Charles Baudelaire.

Très chère mère,

Cela fait depuis le 9 juin qu’a débuté ce regrettable voyage sur le « Paquebot des Mers du Sud ». Aujourd’hui j’écris cette lettre de l’île Bourbon, l’une de mes nombreuses escales pour ce voyage.

De ce que j’en ai vu mes rêves d’exotisme ne sont toujours pas atteints.

J’aurais espéré quitter cette monotonie sans fin qui m’use de jour en jour.

Mais il ne faut pas se voiler la face, je sais très bien que les miracles sont très rares de nos jours. Je ne m’attends donc pas à voir l’un de mes rêve devenir réalité.

Durant ces jours de voyage en mer, la mélancolie ne m’a pas qu’envahi elle m’a complètement anéanti.

Malgré ce fait, n’en déplaise à mon beau père, l’inspiration a afflué. Plus précisément, j’ai jusqu’alors pu rédiger quelques ébauches de poèmes qui je l’espère, un jour, feront partie d’un recueil.

Charles Baudelaire, 20 octobre 1841


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Notes

[1Alexander Ockenden, BAUDELAIRE, LACAUSSADE AND THE HISTORICAL IDENTITY OF ‘LA BELLE DOROTHÉE’ in
Fr Stud Bull (2014) 35 (132) : 64-68. DOI : https://doi.org/10.1093/frebul/ktu017

[2« La belle Dorothée », par Charles Baudelaire,

Le soleil accable la ville de sa lumière droite et terrible ; le sable est éblouissant et la mer miroite. Le monde stupéfié s’affaisse lâchement et fait la sieste, une sieste qui est une espèce de mort savoureuse où le dormeur, à demi éveillé, goûte les voluptés de son anéantissement.

Cependant Dorothée, forte et fière comme le soleil, s’avance dans la rue déserte, seule vivante à cette heure sous l’immense azur, et faisant sur la lumière une tache éclatante et noire.

Elle s’avance, balançant mollement son torse si mince sur ses hanches si larges. Sa robe de soie collante, d’un ton clair et rose, tranche vivement sur les ténèbres de sa peau et moule exactement sa taille longue, son dos creux et sa gorge pointue.

Son ombrelle rouge, tamisant la lumière, projette sur son visage sombre le fard sanglant de ses reflets.

Le poids de son énorme chevelure presque bleue tire en arrière sa tête délicate et lui donne un air triomphant et paresseux. De lourdes pendeloques gazouillent secrètement à ses mignonnes oreilles.

De temps en temps le brise de mer soulève par le coin sa jupe flottante et montre sa jambe luisante et superbe ; et son pied, pareil aux pieds des déesses de marbre que l’Europe enferme dans ses musées, imprime fidèlement sa forme sur le sable fin. Car Dorothée est si prodigieusement coquette, que le plaisir d’être admirée l’emporte chez elle sur l’orgueil de l’affranchie, et, bien qu’elle soit libre, elle marche sans souliers.

Elle s’avance ainsi, harmonieusement, heureuse de vivre et souriant d’un blanc sourire, comme si elle apercevait au loin dans l’espace un miroir reflétant sa démarche et sa beauté.

À l’heure où les chiens eux-mêmes gémissent de douleur sous le soleil qui les mord, quel puissant motif fait donc aller ainsi la paresseuse Dorothée, belle et froide comme le bronze ?

Pourquoi a-t-elle quitté sa petite case si coquettement arrangée, dont les fleurs et les nattes font à si peu de frais un parfait boudoir ; où elle prend tant de plaisir à se peigner, à fumer, à se faire éventer ou à se regarder dans le miroir de ses grands éventails de plume, pendant que la mer, qui bat la plage à cent pas de là, fait à ses rêveries indécises un puissant et monotone accompagnement, et que la marmite de fer, où cuit un ragoût de crabes au riz et au safran, lui envoie, du fond de la cour, ses parfums excitants ?

Peut-être a-t-elle un rendez-vous avec quelque jeune officier qui, sur des plages lointaines, a entendu parler par ses camarades de la célèbre Dorothée. Infailliblement elle le priera, la simple créature, de lui décrire le bal de l’Opéra, et lui demandera si on peut y aller pieds nus, comme aux danses du dimanche, où les vieilles Cafrines elles-mêmes deviennent ivres et furieuses de joie ; et puis encore si les belles dames de Paris sont toutes plus belles qu’elle.

Dorothée est admirée et choyée de tous, et elle serait parfaitement heureuse si elle n’était obligée d’entasser piastre sur piastre pour racheter sa petite soeur qui a bien onze ans, et qui est déjà mûre, et si belle ! Elle réussira sans doute, la bonne Dorothée ; le maître de l’enfant est si avare, trop avare pour comprendre une autre beauté que celle des écus !

[3À une malabaraise

Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
Est large à faire envie à la plus belle blanche ;
A l’artiste pensif ton corps est doux et cher ;
Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.
Aux pays chauds et bleus où ton dieu t’a fait naître,
Ta tâche est d’allumer la pipe de ton maître,
De pourvoir les flacons d’eaux fraîches et d’odeurs,
De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs,
Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
D’acheter au bazar ananas et bananes.
Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus,
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus ;
Et quand descend le soir au manteau d’écarlate,
Tu poses doucement ton corps sur une natte,
Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.

Pourquoi, l’heureuse enfant, veux-tu voir notre France,
Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance,
Et, confiant ta vie aux bras forts des marins ,
Faire de grands adieux à tes chers tamarins ?
Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles,
Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles,
Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
Et vendre le parfum de tes charmes étranges,
L’œil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,
Des cocotiers absents les fantômes épars !

Charles Baudelaire

[4Le général Jacques Aupick était le beau-père de Charles Baudelaire, épousé par sa mère en seconde noce. Il fut ambassadeur de France à Constantinople.

[5Henri Troyat, « Baudelaire », page 115, Flammarion, 1994.

[6Le capitaine Saliz avait en dépôt 3.200 francs reçus de M. Aupick, beau-père de Charles.

[7Par exemple : précepteur dans une famille française.

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