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Mascarade

Carnaval, mardi gras : chacun’ son bande !

1er mars 2017
7 Lames la Mer
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« Tous les ans, c’est pendant trois jours une levée soudaine de sauvagerie indécente chauffée à blanc par les rayons d’un soleil d’Afrique », peut-on lire, au sujet du carnaval à La Réunion, en 1893, dans « L’Indépendant Créole ». Le ton, raciste en diable, est donné. Carnaval, mascarade, mardi gras : chacun’ son bande ! Et chacun sa classe sociale, son quartier... son ethnie.


« Une odeur âcre de volupté descendait dans la rue »


« Le carnaval fut une manifestation importante dans la vie coloniale », écrit Jean Albany, dans son « P’tit glossaire » (1974). Pourtant, la presse — surtout au 19ème siècle — n’aura de cesse de réclamer son interdiction comme par exemple « L’Indépendant Créole » en 1893 : « Tous les ans, c’est pendant trois jours une levée soudaine de sauvagerie indécente chauffée à blanc par les rayons d’un soleil d’Afrique. Il y avait là comme une odeur âcre de volupté qui se répandait partout et descendait dans la rue. Les masques vont disparaître. Ce sera presque un bienfait ».

Les masques tomberont, mais pas tout de suite : « Cette coutume a commencé à péricliter avec la guerre de 1914-1918 ».

Le carnaval agit sur la société réunionnaise comme un révélateur des inégalités et des injustices, des profondes fractures économiques, du racisme et des clivages sociaux et politiques. Il devient une sorte de parenthèse dans l’espace insulaire colonial, parenthèse pendant laquelle les rôles semblent s’inverser.

Le carnaval révèle les profondes fractures qui minent la société réunionnaise.

« Les bals où des scènes dégoûtantes auraient lieu... »


Février 1850 : un conseiller municipal de Saint-Paul signale que lors du carnaval, des désordres ont été « occasionnés par des masques qui [parcourent] la ville pendant le jour, et le soir se retrouvent dans les bals où des scènes dégoûtantes auraient lieu ».

L’occasion pour les manifestants de brocarder les notables au pouvoir en placardant sur les murs de la ville « des caricatures ignobles et des faux en écriture publique, au dessus du visage du maire, que l’on a eu l’audace de salir ainsi ».

Février 1891 : le journal « La Vérité » n’apprécie guère qu’un quatrième jour de mascarade ait été accordé par le maire de Saint-Denis : « les hideuses saturnales dont nous avons eu le spectacle pendant les premiers jours de cette semaine vont continuer ».

Le carnaval/Mardi-Gras/mascarade révèle les antagonismes entre quartiers, entre centre-villes et périphéries. Ci-dessus, centre-ville de Saint-Denis.

« Quand le carnaval dérange la bonne société »


Le sujet carnaval/Mardi-Gras/mascarade cristallise les conflits qui traversent la société coloniale réunionnaise et révèle les antagonismes entre quartiers, entre centre-villes et périphéries, entre riches et pauvres.

Cet espace débridé d’expression semble abolir fugitivement les barrières sociales et devient rapidement un enjeu de pouvoir particulièrement dans la sphère politique.

« Il est clair que lorsque la presse commence à s’intéresser au carnaval, c’est parce qu’il dérange la bonne société, explique l’historien Prosper Ève. Tant que les fils de l’élite bourgeoise qui fréquentent le lycée de Saint-Denis se déguisaient et manifestaient leur joie dans le centre de la ville, elle ne trouvait rien à redire car elle jugeait que le spectacle offert était beau ».

Le lycée de Saint-Denis

« Le jaune cuivre particulier aux adorateurs de Bouddha »


En 1897, on peut lire dans « Le Ralliement » : « Les jeunes gens de famille semblent avoir renoncé à se travestir. Il faut le regretter car ils donnaient un peu d’animation à notre île si monotone. (...) Dès cinq heures de l’après-midi, les équipages sillonnaient les principales artères, s’arrêtaient devant les terrasses où s’étaient réunies les familles aisées. D’élégants cavaliers en descendaient et venaient offrir aux jeunes filles des bonbons et des fleurs, prenant plaisir à les intriguer...

La journée se terminait par un bal où les mondaines se paraient de leurs plus beaux atours. (...) Aujourd’hui, nous sommes réduits pendant les jours gras à quelques La Pierre, Louis déguenillés que suit une bande de gamins représentant toutes les races introduites dans la colonie, depuis le jaune cuivre particulier aux adorateurs de Bouddha jusqu’au noir d’ébène emblème des descendants de Cham ».

Mascarade à Saint-Denis.

« Bandes de vilains moineaux »


Selon Prosper Ève, sous le Second Empire, « les fils d’affranchis encore abasourdis par l’esclavage ne peuvent être que des spectateurs passifs des défilés carnavalesques. (...) Lorsqu’au début de la Troisième République, les hommes politiques les sollicitent pour voter, le mot égalité prend peu à peu un sens pour eux et leur participation au carnaval devient possible ».

En 1894, « Le Petit Journal de l’île de La Réunion » les traite de « bandes de vilains moineaux ».

Puisque l’interdiction du carnaval n’est pas à l’ordre du jour, des mesures sont prises pour le contrôler... « Dans le but d’empêcher le renouvellement des scènes de désordre qui se sont produites à la rue Voltaire, le maire invite tout individu désirant se masquer [à] venir faire la déclaration à l’hôtel de ville, rapporte « L’Indépendant Créole » en 1896. Une carte portant son nom lui sera délivrée et devra être exhibée à toute réquisition. Celui qui n’en sera pas muni, sera immédiatement arrêté et traduit devant le juge de paix ».


« Le carnaval apparaît comme une distraction de très bas étage »


1896 : « Le Ralliement » s’insurge : « Diablotins, paillasses enfarinées, toute la gente masquée entrera en danses couverte de sueur et de poussière sur les faces d’emprunt faisant entendre aux badauds ébahis leurs propos stupides qu’ils ont la prétention de croire spirituels. Ils s’amusent à ridiculiser les autres : “Yambane graine maïs” ! “Élie Domitile, voleur citrouille” »

Février 1899 : la presse se réjouit de ces nouvelles dispositions : « le carnaval a été assez tenu. Nous n’avons pas eu les batailles ordinaires entre masques de la Rivière et masques du Butor », remarque « Le Petit Journal de l’île de La Réunion » qui décrit les déguisements les plus réussis : « canne à sucre, citrouille, cyclistes à longue barbe, diables rouges, jeune seigneur et beaucoup d’hommes déguisés en femmes ».

« Au début du 20ème siècle, les critiques sont encore plus acerbes, analyse Proper Ève. Le carnaval apparaît comme une distraction de très bas étage. Les gens aisés sont fiers de regarder circuler à vélo leurs jeunes potaches dans une tenue irréprochable, mais pas les autres. C’est presque le droit de s’amuser qui est contesté aux jeunes des bas-fonds »...


« Costumes lamentables donnant une impression de misère »


Décidément, la présence des classes populaires dans ces réjouissances en dérange plus d’un : « La dernière journée des mascarades n’a pas été plus brillante que les autres, se plaint « Le Nouvelliste de La Réunion » en février 1900. Les bandes qui circulaient étaient vêtues de costumes lamentables donnant une impression de misère ».

L’année suivante « Le Petit Journal de l’île de La Réunion » hausse le ton et s’offusque : « Ce sont toujours les mêmes orgies, les mêmes dégoûtants costumes. (...) Les groupes masqués ne sont plus que des bandes sauvages, hurlantes et trépignantes, affublées d’infects oripeaux, innombrables rebuts antédiluviens des vagues garde-robes des plus immondes bas-fonds sociaux. Le geste est en rapport avec les loqueteuses défroques souillées, trainant sur le pavé dans une dégoûtante dégaine bachique. D’autres moins soucieux encore de la décence s’amènent par groupes. Tout le corps peint à l’huile et au noir de fumée, Adam d’un nouveau genre luisant sous le vernis noir, remplaçant la traditionnelle feuille de vigne par une frange de haillons suspendue à une pseudo-ceinture. Une répugnance invincible étreint le spectateur à la gorge... ».

Mascarade pour le Mardi Gras, Saint-Denis.

« Les diables rouges et tout noirs »


Janvier 1910 : « Que diable ! Si Mrs les batailleurs de la Rivière et du Butor veulent se flanquer une peignée, il ne manque pas d’endroits où ils pourront le faire à leur aise, écrit un journaliste de « La Patrie Créole ». Mais nous ne saurions admettre que le centre de la ville leur serve plus longtemps de champ clos ».

Février 1902, dans « Le Petit Journal de l’île de La Réunion » : « Les diables rouges et tout noirs dansants aux sons du bobre et du caïambre défilent. L’huile et la suie dont ils sont enduits leur coulent sur tout le corps. Puis les charrettes de diables hurlant et ayant l’air de sortir véritablement de l’enfer ».

Février 1913, « Le Nouveau Journal » : « depuis des années, les honnêtes gens supplient l’administration municipale de mettre un frein à ces scandaleuses exhibitions et à ces batailles acharnées, mais rien n’a été fait ».

Le ségatier Maxime Laope, déguisé pour le carnaval en 1966.

« Com’ dans le temps mardi gras »


La rivalité entre quartiers était forte : « Des mascarades montaient du Butor, elles rencontraient celles de la Rivière ou du Camp Ozoux, écrit Jean-Paul Marodon en 1980 dans « Saint-Denis longtemps ». Les batailles rangées devenaient trop fréquentes, surtout au moment des élections souvent fixées en début d’année. Les mascarades furent supprimées ».

La guerre se profile... « La guerre est un temps d’épreuves et non d’amusements. La société est déjà conditionnée pour qu’après cet épisode douloureux, le carnaval ne soit plus qu’un souvenir », conclut Prosper Ève.

Selon le chansonnier Georges Fourcade, « y vaut mieux chante un’ jolie petite romance, un romance créole même, com’ dans le temps mardi gras ».

7 Lames la Mer


Orientations biographiques :
« Le 20 décembre 1848 et sa célébration à La Réunion », Prosper Ève, L’Harmattan, 2013 • « P’tit glossaire, le piment des mots créoles », Jean Albany, 1974 • Dictionnaire Kréol rénioné/Français, Alain Armand, Océan Éditions, 1987 • Saint-Denis longtemps, Jean-Paul Marodon, 1980 • Dictionnaire illustré de La Réunion, collectif sous la direction de René Robert et Christian Barat, Diffusion culturelle de France, 1992.

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