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Société

Sur-rémunération : l’hypocrisie collective

15 octobre 2012
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Sur-rémunération : tout le monde en parle, tout le monde la réclame, pourtant le sujet reste opaque. Les syndicats veillent au grain, les politiques n’en finissent pas de lancer les débats, les études — stériles et contradictoires — se succèdent… Mais la question est-elle bien posée ? La sur-rémunération n’est finalement rien d’autre qu’une rémunération juste puisque la cherté de la vie est incontestable. Question de logique… Quid alors de la sous-rémunération et de la formation des prix ?

Sur-rémunération, prime de vie chère, majoration, index de correction… Les concepts obscurs maintiennent le débat dans une arène d’experts. On emplit des bus pour aller crier devant la Préfecture tous les 6 mois. On aligne chiffres abstraits et termes techniques. On crée des commissions-ateliers, on anime des tables rondes, on finance des études et des rapports, on missionne des experts. Pour quel résultat ? Le statu quo ! Depuis des décennies. Jusqu’à quand Les Réunionnais vont-ils être otages d’un système aux contours sciemment obscurcis, et institué en 1950 [1] ? La sur-rémunération s’élève à La Réunion à 53% : prime de vie chère (35%) et index de correction (18%). La prime de vie chère, aux visées colonialistes et assimilationnistes (« attirer les métropolitains et les jeunes cadres locaux »), a été créée pour compenser les conditions de vie dans les DOM : manque d’infrastructures, coût de la vie élevé, etc. Quant à l’index de correction, censé corriger la disparité entre franc français et franc de la Communauté financière africaine (CFA), il est invalide depuis le 1er janvier 1975, date de la suppression du franc CFA dans l’île.

Sur-rémunération, ou rémunération juste ?

Si l’index de correction est réputé invalide, la prime de vie chère, elle, est plus que jamais justifiée. Mais le paradoxe de cette prime, qui situe le niveau de la « vie chère » à 35% — moyenne acceptable au regard des différentes études — est qu’elle devient un facteur de déséquilibre en instituant une société à plusieurs vitesses : les sur-rémunérés et les sous-rémunérés (minima sociaux, salariés du privé, agents intégrés des collectivités locales). La cherté de la vie étant incontestable, ne faut-il pas désormais — surtout si l’on continue à échouer dans la maîtrise du mécanisme de formation des prix ­— considérer la sur-rémunération comme « rémunération juste » ? Par conséquent, au lieu de remettre en cause le principe de la sur-rémunération, ne faut-il pas s’attaquer au problème de la sous-rémunération, des revenus et de la formation des prix ?

Le grand écart entre le coût de la vie bien plus élevé à La Réunion que dans l’Hexagone, aurait plusieurs causes : l’éloignement — les marchandises viennent généralement de France — la domination des grandes surfaces et la faiblesse des productions locales. Des facteurs, nous répète-t-on, « structurels »… Un grand mot qui sert à affirmer que les choses sont telles qu’elles sont, et qu’il faut s’y faire. C’est-à-dire, payer. Pourtant, le dispositif qui coupe La Réunion des marchés environnants, impose d’acheter cher en France et favorise monopoles et grandes surfaces aux dépens des initiatives réunionnaises, n’a rien d’une fatalité. Il repose sur des choix, influencés par des intérêts économiques étroitement liés au pouvoir d’Etat [2]. Dans ce contexte, la sur-rémunération est donc simplement ajustée au coût réel de la vie. Mais elle entre aussi dans le cercle vicieux de la vie chère. En effet, les acteurs commerciaux sont tentés de pratiquer les prix les plus élevés, sachant qu’un nombre conséquent de sur-rémunérés peut payer, sans avoir d’autre choix. Les autres sont exclus de la consommation…

Le haut du panier défend son biftek

Dès 1993, le Conseil d’Etat avait affirmé sans équivoque l’illégalité de l’index de correction (soit 18% des 53%), réclamée par un fonctionnaire d’Etat [3]. Verrouillée dans le cercle de la haute administration, l’information fut dissimulée à l’opinion. En un bel exercice d’hypocrisie collective et de contrôle de l’information, le « haut du panier » dûment sur-rémunéré a défendu son bifteck, là où il fallait organiser une solution collective. Mais les faits sont têtus : en 2012, le Tribunal administratif a réaffirmé l’illégalité des 18%. Une porte ouverte à la suppression de l’index, voire à une remise en cause globale de la sur-rémunération ? Certains le souhaitent, espérant une baisse mécanique des prix. Un scénario peut-être un brin simpliste à l‘épreuve des réalités. Ainsi, en Grèce, la baisse de 25 à 40% du traitement des fonctionnaires depuis 2010 a propulsé les prix à la hausse. Mexique des années 1990, Argentine des années 2000… partout, l’inflation suit les baisses de revenus des fonctions publiques.

Que faire ?

Et pour cause. Ceux qui vendent ne renoncent pas à leurs profits pour s’ajuster à ceux qui achètent, et ne baissent pas leurs prix. Au contraire : la perte de pouvoir d’achat accroît la dépendance économique des consommateurs, et pousse à l’endettement. Une disparition brutale de la sur-rémunération n’aurait sans doute pas les effets miraculeux attendus. D’autre part, Il faut pas mal d’utopisme, pour penser que l’Etat pourrait supprimer les sursalaires et en redéployer les fonds à La Réunion. Obsédé par l’austérité, il gardera tout ce qu’il pourra reprendre. Que faire ? Le statu quo est intenable. Des voix s’élèvent, en faveur d’une juste rémunération pour tous, minima sociaux compris. Voilà qui a plus de chance d’entraîner l’adhésion que le projet de dépouiller plusieurs dizaines de milliers de fonctionnaires, qui divise les Réunionnais. Mais à quand la contestation du système qui fait de La Réunion ce qu’elle est : privée d’industrie, dépendante, assistée, pressée comme un citron par les monopoles ?

Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros
15 octobre 2012

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1Dès 1999, le « rapport Fragonard », remis au Premier ministre, alerte sur les effets pervers du système : « l’importance des sur-rémunérations (…) pèse sur les prix et exerce une influence à la hausse dans le secteur privé. Une partie de ce pouvoir d’achat est recyclé en métropole sous forme d’importations ou d’épargne. (…) L’éclatement de la société des DOM, entre un secteur à garantie d’emploi et forte rémunération et un secteur exposé à des salaires inférieurs, et enfin, à la marge de la société, une population en sous emploi ou en chômage massif, est profondément malsain. (…) Les budgets [des collectivités locales] sont exposés à la pression de demandes de titularisation d’un nombre élevé d’agents qui demandent (…) la valeur majorée actuelle des titulaires ».

[2Imbrication d’intérêts présente à tous les niveaux. S’agissant des produits pétroliers, elle fut pointée en 2009 par la Haute Autorité de la Concurrence, pour qui « les pétroliers proposent un prix au préfet, qui s’exécute ».

[3Conseil d’État, 8 mars 1993. Voir en ligne :
http://www.juricaf.org/arret/FRANCE-CONSEILDETAT-19930308-108172

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