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Jack Beng-Thi expose à Gorée

Quand tu entres dans la cicatrice, tu deviens bleu toi aussi...

15 mars 2013
7 Lames la Mer
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« J’ai voulu mettre de côté les chaînes et le sang ». L’artiste Jack Beng-Thi parcourt le monde, à la recherche des « couleurs de la Libération ». « Entrer dans les blessures » pour les cicatriser, construire la « désobéissance civile ». Qu’il expose de gigantesques oeuvres à Gorée, qu’il construise l’église des habitants perdus dans Mafate ou qu’il envisage de planter du riz, Jack Beng-Thi incarne l’esprit réunionnais de résistance. Entretien.

Jack Beng-Thi fréquente le Sénégal depuis plusieurs années. Et surtout, des artistes de là-bas, comme le sculpteur, Ousmane Sow, le plasticien Sérigné Camara, ou encore le regretté Moustafa Dimé... Des lieux de résidences artistiques entretiennent la passion créatrice, les échanges et la convivialité. Ainsi, Gabriel Kemzo Malou a récemment accueilli en résidence l’artiste réunionnaise Migline Paroumanou Pavan. Kansi Salam, pour sa part, a créé « Porte et passage », un espace d’art contemporain qui reçoit des gens du monde entier et a mis en place un programme intégré d’agriculture. En décembre dernier, Jack Beng-Thi a participé à l’exposition « Mémoires », organisée par le musée Dapper, à Gorée. Son oeuvre, intitulée « Gorée/Atlantique une si puissante source de liberté », questionne l’esclavage sous une approche neuve : après l’abolition, l’émancipation !

7 Lames la Mer : Que représente votre oeuvre ? Cette veine bleue, qui bat... Cicatrice ou source de vie ?
Jack Beng-Thi : Ce bleu-là est en relation avec l’âme humaine. Bleu intense. Pour parler de libération, il me fallait trouver ce bleu-là. J’ai travaillé avec des techniciens d’ici, spécialistes de la lumière. Youssouf kassamaly a pu me trouver cette lumière-là. Ce bleu-là. Alain Cadivel me suivait aussi dans mon travail. Cette oeuvre s’adresse aussi à l’ouïe : le son a été fait par Hoa Le Minh, une musicienne et plasticienne vietnamienne, et Jean-Paul Jansen (enseignant en Informatique musicale et techniques sonores). Ils ont travaillé sur la création de la matière musicale et des mots.

7 Lames la Mer : Une oeuvre dans laquelle le spectateur pénètre...
Jack Beng-Thi : Oui. D’ailleurs, pour en arriver à ce résultat, les étapes ont été nombreuses... Une partie de ce travail a été réalisée dans l’atelier du Port et nous avons transporté tous les aspects techniques jusqu’à Gorée. Là-bas, la tâche a notamment consisté à trouver du bois d’Eucalyptus pour la structure. Nous sommes allés pour cela dans la région du Saloum. Il fallait ensuite préparer ce bois selon la technique du semi-brulage et l’acheminer en pirogue jusqu’à la plage de Gorée. Ce voyage en pirogue a duré toute une nuit, avec trois amis de Gorée, habitués à ce genre de transport. Et la cargaison précieuse est arrivée, sous le soleil de Gorée. Le battement du coeur de Gorée…

Jack Beng-Thi : "La désobéissance civile ! C’est la seule manière de nous sortir de cette crise qui nous vient de l’Europe."

7 Lames la Mer : Où installer une telle oeuvre ?
Jack Beng-Thi : Les oeuvres ont été installées sur l’esplanade de Gorée. Nous avons redonné une identité à ce lieu choisi par Michel Leveau et la commissaire des expositions Christiane Falgayrettes-Leveau, tous deux fondateurs et directeurs du musée Dapper (musée parisien privé, spécialisé dans l’art contemporain et l’art africain). Dapper a fait le choix de solliciter des artistes issus des « outremers », de la diaspora. Le questionnement était : parlez-nous de l’esclavage… avec l’aboutissement de la quête, dans une exposition collective à Gorée.

7 Lames la Mer : Jack, quel est votre regard d’artiste sur l’esclavage ?
Jack Beng-Thi : Une vision nouvelle. Il y a eu une lutte intense… puis l’Abolition, mais j’ai voulu mettre de côté les chaînes et le sang. Ce qui m’intéressait, c’était les résultats de la lutte, donc la libération de l’homme. Je voulais sortir du pathos et montrer qu’une grande créativité a accompagné l’acte de libération : le chant, la danse, le rythme, le jazz jusqu’au slam ! C’est ce que j’appelle passer de l’abolition à l’émancipation. Je me suis beaucoup inspiré de Marcus Garvey, « L’Afrique aux Africains ». Tout cela est fait de contradictions évidemment...

7 Lames la Mer : Comment alliez-vous la symbolique de la cicatrice avec la sortie du pathos ? Cela paraît contradictoire...

Jack Beng-Thi : Je ne peux pas parler de cette histoire — l’esclavage — sans montrer la souffrance. La cicatrice, c’est la souffrance. Elle est toujours là cette souffrance mais maintenant on peut en parler. Je mets cette cicatrice dans un espace tridimensionnel : elle est au coeur d’un triangle à l’intérieur duquel le public pénètre. Cette cicatrice est une source pour raconter une histoire : sons, voix, musique, cris, mots, grincements... Je mets le visiteur dans un espace temps et j’éclaire l’espace avec une couleur : le bleu, en relation avec l’âme humaine. Quand tu entres dans la cicatrice, tu deviens bleu toi aussi. Pour les textes, je me suis inspiré de plusieurs sources… Jacques Coursil, linguiste, chercheur en philosophie des mathématiques, compositeur et musicien, Carpanin Marimoutou, Danyèl Waro (Bain d’or [1]), etc.

7 Lames la Mer : Comment sortir de la symbolique des chaînes, du pathos ?
Jack Beng-Thi : Je réfléchis à ça depuis quelques années. J’en ai un peu marre : La Réunion glisse de plus en plus vers le folklorisme ! Je veux bien que l’on construise des chars pour défiler mais ne peut-on pas aborder cela d’une autre manière ? A partir de tout ce qui s’est passé dans notre histoire, que peut-on créer aujourd’hui, dans le monde contemporain, avec cette crise qui nous étreint ?

Dans son atelier au Port, Jack Beng-Thi, avec son ami, le poète Patrice Treuthardt.

7 Lames la Mer : Les nouvelles générations semblent atteintes d’une overdose commémorative et ont besoin de passer à autre chose...
Jack Beng-Thi : L’institutionnalisation des commémorations y est pour quelque chose mais il y a un manque... Ces célébrations n’ont pas produit de débats sur la situation actuelle avec des solutions concrètes pour la population. Un exemple : des gens de Mafate me demandent de venir les aider à planter du riz... Voilà une piste concrète. Je veux que l’on en arrive à ça : agir sans passer par le pouvoir institutionnel ! La désobéissance civile ! C’est la seule manière de nous sortir de cette crise qui nous vient de l’Europe.

7 Lames la Mer : Comment l’artiste que vous êtes agit-il dans le sens de la désobéissance civile ?
Jack Beng-Thi : Par exemple, des gens de Mafate, de l’Ilet à Bourse, m’ont appelé pour construire une église. Je savais qu’il ne s’agissait pas seulement de construire une église, que cet acte symbolique avait une autre portée. J’y suis allé et j’ai construit cette église avec eux. C’était une église, qui a été consacrée par le curé, mais aussi un lieu de réunion qui a restructuré tout le village. Voilà un acte concret.

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Notes

[1CD « Sea of rythms - Bain d’or », Filip Baré & fusion indian oceanic, avec la participation de Danyèl Waro

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