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Miss Réunion, l’éternelle polémique

Vanille, ou comment on aime les filles

21 août 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Sexisme, morale de maquignon, cruauté collective, racisme bien rentré : qui a dit que l’élection de Miss Réunion n’était pas à l’image de La Réunion contemporaine ?

Commentaires, invectives et ladi-lafé n’en finissent pas de pleuvoir sur la cérémonie qui a vu l’élection de Vanille M’Doihoma, au titre de Miss Réunion. On était mal installés, la musique n’était pas bonne, Jean-Pierre Foucault était nul, disent les spécialistes ès pince-fesses et petits fours, prompts à cracher dans la coupe de Dom Pérignon après avoir dûment fait péter leurs ventres à coups de verrines, toasts et samoussas.

Le rêve de Farreyrol

Plus sérieusement, et non sans raison, c’est la « représentativité » de la Miss qui est mise en cause. Celle-ci, dit-on — et ce n’est bien-sûr pas de sa faute — ne représenterait encore une fois que la part « blanche » de l’île. Élément certes conséquent de la population créole réunionnaise, mais qui prend, il est vrai, trop souvent et trop systématiquement le pas sur les autres composantes « colorées » — Kaf et Malbar notamment — dans les représentations valorisantes du pays. On se souvient du parcours de Marie Chocolat, première miss noire (malbaraise) élue en 1985, qui rendit sa couronne au bout de 6 mois, n’en pouvant plus du racisme exprimé à son encontre par le milieu. Quoi que l’on en dise, le taux de mélanine demeure aujourd’hui l’un des critères déterminants dans le choix des « miss ». Faire rêver d’une île blanche : la chose n’est pas nouvelle, et le temps n’est pas si lointain où, à la recherche de recrues pour « Kalou Pilé », Mme Farreyrol allait, nous racontent les anciens de la troupe, chercher de blondes danseuses maloya jusqu’au fin fond du Chaudron…

Livre de chair

Très suivie, l’élection de Miss véhicule, en toute discrétion, et même, sans doute, à l’insu de ceux qui l’organisent, la vision nostalgique et kitsch des belles dames Créoles, issue de temps où l’on ne considérait comme montrable que la brillante bonne société dionysienne. Pourtant, la manifestation est bien de notre temps... Exercice de conformisme et d’impitoyable classement physique et social, invitation à la vindicte populiste : l’élection de Miss Réunion, préparatifs et after inclus, fournit une métaphore saisissante de ce qu’est devenue la « démocratie » mariée à la communication. Sous contrôle d’huissier, des jeunes femmes défilent dans des tenues réputées incarner les rôles sociaux de la femme contemporaine ; maillots de bain, robes de mariées, robes de soirée et bien entendu, vêtements dits « folkloriques »- qu’on n’est même pas, paraît-il, allé chercher chez Bernadette Ladauge, laquelle en conçoit, dit-on, une bien légitime aigreur. Puis, « électeurs » et « jurés » pèsent pour ainsi dire la livre de chair, afin de déterminer laquelle des jeunes femmes sera la plus « représentative ». On se demande bien ce que sont censées « représenter » les candidates, auxquelles on a fait réciter un baratin identique parlant métissage, épanouissement personnel, j’aime-mon-île-et-les-animaux, je préfère le bien au mal et j’ai horreur de l’hypocrisie. Ou plutôt, on ne le voit que trop bien…

Comment on aime les filles

Couronnement d’une véritable industrie — il y a 70 concours du genre dans l’île, pour 24 communes — la sélection de Miss Réunion dit comment notre société aime les filles : belles (blanche, ce n’est pas obligatoire mais c’est mieux) bonnes filles — c’est-à-dire, pas trop portée sur l’ascension sociale, rassurantes — comprendre : un peu nunuches. Récompense : les biens qui symbolisent la réalisation de soi dans La Réunion contemporaine. Les bijoux, le fric, l’auto, bien-sûr, offerte en cadeau, et surtout ! L’opportunité d’aller faire carrière en France, horizon naturel de toutes les réussites. L’envers de la médaille, la Miss le voit dès le lendemain de son couronnement.

Son élocution d’enfant

Articles de maquignonnage médiatique, où l’on discute et compare la taille des mâchoires, l’épaisseur des nez, le tour de hanche. On se souvient des moucatages sans fin adressés à l’encontre de Florence Arginthe et de ses prétendues « rondeurs » — sans doute parce qu’on n’osait tout de même pas lui reprocher ouvertement d’être trop noire. Pas de pitié pour ce qui sort un peu des cadres, les défauts tel le zézaiement de Vanille M’Doihoma — son élocution d’enfant, tempère un fan. Pas de quartier pour les lapsus : une candidate est ridiculisée après s’être emmêlé les pinceaux, parlant de droit pénaliste au lieu de droit pénal ; elle voulait bien sûr parler de sa future carrière de juriste pénaliste, mais là, un mot de travers suffit à flinguer. On passe plusieurs jours à brûler la Miss qu’on a adorée, le temps d’un évènement télévisé. On noircit des pages de journaux, pour dire qui aurait dû être choisie, selon des critères qui n’ont pas trop changé depuis les négociations des prix sur les marchés aux esclaves. Le soufflet retombe vite, mais gare à celles qui sortent des clous de l’autoritaire institution : on se souvient de Valérie Bègue, harcelée et insultée pour des photos- clichés « balancés » à la presse contre espèces sonnantes et trébuchantes, preuve de la solidarité et du respect mutuel qui règnent entre compatriotes dans l’île du vivre-ensemble.
Vanille M’Doihoma est, depuis son élection, l’objet d’un exercice de cruauté collective : reine de l’éprouvante soirée du 17 Août (plus de deux heures de show), la jeune femme est depuis son élection la cible d’un flot continu d’injures, de ladi-lafé — « elle a 40 ans » déclare un pauvre type sur une radio connue. Haine, sexisme, délation, sur fond d’un inconscient qui reste à décoloniser : qui a dit que l’élection de Miss Réunion n’est pas à l’image du pays ?

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste, Co-fondateur - 7 Lames la Mer.

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