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Séga ravane

Ti Frère forever, aussi pour les jeunes générations ?

29 septembre 2014
Lucien Putz
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Pour Victoria, adolescente, pour tous les ados, et tous ceux qui ne le sont plus...
— « Dis-moi, Victoria, tu connais Ti Frère ? Au moins le nom ? »
Victoria me répond : — « Ti Frère ? Non, jamais entendu parler. »
Réponse d’adolescents en 2014. Encore Ti Frère ? Ti Frère, le passé ?

Le passé, bien sûr. Plus de deux décennies se sont écoulées depuis que Ti Frère nous a quittés, ou deux siècles, si on mesure le temps à l’aune du progrès technologique. Les oreilles ne connaissent plus l’air libre, elles sont branchées, câblées sur i-pod i-pad, sur flux continus, chansons d’artistes transportables par dizaines de mille, copiées-collables, téléchargeables, partageables, likeables partout, à la nanoseconde, sur tous les trottoirs du monde, au milieu de toutes les foules, tous les bruits, les cris, les conversations, les repas, en dansant, en marchant, sur les scooters, les mobylettes, les motos, dans les voitures, les bus, les trains, les avions.

Ti Frère, la voix rocailleuse, les rythmes telluriques d’une autre époque, non encore technologique. Son séga, il le tire de la vie, il a l’odeur de la canne et du rhum, de la poudre et des grands arbres, et d’une vieille boutique chinoise. Ti Frère travaille, coupe la canne ou casse les pierres, parcourt les forêts. Ti Frère, garde forestier, chasseur aussi, de singes, de cochons marrons et de cerfs. Ou receveur de bus, sur la ligne Rose Hill – Flacq : ambiance assurée, je l’imagine distribuer ses histoires aux passagers, j’entends, du fond du bus, des jeunes l’interpeller : « allez Ti Frère, un ti séga »... Après le travail, la boutique, quelques verres de rhum avec ses amis, il parle, il écoute, il entend des histoires, tristes ou drôles. De retour chez lui, il y a sa femme, il y a l’amour, ses enfants, la voisine et son bébé qui pleure. Le monde réel, le monde vrai. Une vie ordinaire, âpre, dure, triste et joyeuse, c’est de tout cela que naissent ses ségas. Je le sais, je l’ai vu faire.

Tout cela serait-il aussi facilement transportable qu’une mince chansonnette, qu’une suite de pulsations électroniques, sur lesquelles, alors, on danse ? Ti Frère copié-collable, téléchargeable ? Probablement. Encore faut-il que les micro-circuits, les micro-cartes et les écouteurs high tech résistent, et s’ils résistent, qu’ils soient suffisamment high tech pour restituer les odeurs, la canne et le rhum, la poudre, les grands arbres et les roches, celles-là même qu’il est arrivé à notre homme, entre autres activités, de casser sur les chemins pour rendre l’île plus carrossable.

Encore faut-il aussi que les nouvelles générations connaissent l’existence du grand homme, et aient accès à ses chansons. Et lui fassent une petite place dans les cartes-mémoire, juste pour varier, juste pour introduire un son différent, de temps à autre, dans le flux. Et qu’importe l’époque, la puissance est intacte, la puissance n’a pas d’âge.

Car il est arrivé à Ti Frère ce qui est arrivé à tous les artistes, et à nous tous, le monde a changé, le monde change sans cesse, et en matière de musique, ce sont les musiques urbaines, et industrielles, de l’électrique à l’électronique, — souvent de simples produits de consommation aussitôt jetables —, qui depuis longtemps ont submergé toutes celles qui ne l’étaient pas, tel un rouleau compresseur, ou un tsunami. Que la musique, comme tout le reste, évolue, c’est normal... Le problème avec le tsunami, c’est qu’il dévaste tout, il fait table rase, plus de passé après son passage. N’est-ce pas un peu ce qui arrive aux oreilles des jeunes générations, toutes entières branchées sur ce qui passe au moment où ça passe ? Je ne parle pas des oreilles et esprits curieux, car il y en a dans toutes les générations, mais des autres, les oreilles suiveuses, soumises, ou pas vraiment impliquées.

Le séga aussi a évolué, séga électrique, séga urbain, quand il n’est pas touristico-formaté. Les ségatiers d’aujourd’hui connaissent la dette qu’ils doivent au maître, certains reprennent ses chansons dont quelques-unes sont devenues des standards, ou le citent d’une manière ou d’une autre. C’est que Ti Frère est un grand mélodiste. Ses thèmes, une fois entendus, ne s’oublient plus, ils restent en nous, ils dansent en nous, ils nous accompagnent.

Ce séga qu’on dit typique, pour le différencier de l’autre, l’électrique, continue à exister, grâce à des artistes d’aujourd’hui, mais aussi parce qu’une tradition populaire et forte résiste au rouleau compresseur. L’autre jour encore, à la plage de Mont-Choisy, des jeunes tapaient la ravane et le triangle au pied d’un arbre, aussitôt filmés, aussitôt téléchargeables, partageables, likeables. Ou ces autres jeunes qui chantaient, une nuit, à Sainte-Croix, au rythme des ravanes et des tambours, entendus dans un demi-sommeil. Frères en cela de celui que les Mauriciens ont surnommé affectueusement « ti ».

Il n’est donc pas si loin, notre Ti Frère, il est d’ailleurs hors-catégorie, et devrait se faire une petite place hors du temps, hors des modes. Dans tous les genres musicaux, il existe beaucoup d’excellents chanteurs ou musiciens. Mais de temps à autre surgit un artiste à part, différent, puissant, qui crée du neuf, de l’inouï, et transcende le genre, et l’époque. Qui restera dans les mémoires, si les conditions de la sauvegarde sont assurées, et qui continuera à inspirer les nouvelles générations.

Quand on passe dans le Jardin de la Compagnie, à Port-Louis, à l’ombre des banians géants, appelés aussi arbres Lafouche, ou La Fourche, on peut le voir, Ti Frère, sur son piédestal, tapant la ravane, lui qui tapait le triangle, mais qu’importe, il est là, au milieu des Port-Louisiens, et des touristes. Oui, le pays lui a élevé une statue. Qu’un pays érige une statue à un de ses artistes, c’est assez rare pour être souligné. Ce simple fait souligne l’importance du grand homme dans la mémoire mauricienne. Cet autre fait aussi, qui dépasse les frontières de l’île, Elisabeth II, reine d’Angleterre lui décerne le titre de MBE, Member of the most excellent order of the British Empire : Jean Alphonse Ravaton Esquire ! Les Beatles aussi ont eu droit à ce titre. Mais un titre reste un titre, et une statue reste silencieuse, elle ne parle qu’à ceux qui ont connu l’homme et sa musique. Il manque le son.

Dans son texte « Une poignée de cendre », Ananda Devi a trouvé les mots justes : « La voix s’installe un peu partout dans la chair, mais surtout sous la peau, sous l’épine de la peau, sous l’acide de la peau. (...) Alliage fondu, en nous coulé, seul signe que nous partageons encore ce songe collectif de notre provenance. Dites son nom et vous saurez qui nous sommes. Il n’y a que lui pour ainsi nous dire (...). Lui, Ti Frère. »

Dans la préface du CD Hommage à Ti Frère enregistré par Ocora Radio France en 1989, et dont j’ai eu l’honneur de rédiger le texte de présentation, J.M.G. Le Clézio, prix Nobel de littérature, écrit : « Le séga de Ti Frère n’est jamais mièvre, il n’a que faire des ritournelles de vacances. Il est âpre et vrai, il est sensuel et païen, il sait parler de l’amour d’Anita et d’Angeline, et rire des politiciens qui mangent pour le peuple (...) La grande fête du séga autour de Ti Frère ne peut pas se finir. Dans la nuit, la joie et le vertige dansent contre la misère et l’injustice, avec la toute puissance de la simplicité : la voix humaine, le rythme infatigable de la ravane, le corps des filles qui ondule et la vibration des pieds des enfants sur la terre des ancêtres ».

Le Blue Penny Museum de Port-Louis vient de publier, un livre-CD, « Ti Frer, nou gran frer », très bel objet, hélas assez coûteux, qui reprend des classiques et des inédits, accompagné de textes de J-C Cangy, Marcel H. Poinen, S. R. Assonne et le texte déjà mentionné d’Ananda Devi. Voilà donc un début de renaissance.

Le CD enregistré par Ocora, le premier à avoir assuré à Ti Frère une existence sur un support moderne, est épuisé. Ce projet avait vu le jour suite à mon article « Pour Ti Frère, grand ségatier, des lointaines racines d’Afrique et d’Europe au bel arbre mauricien », publié par M. Gordon Gentil dans son magazine « New Virginie », puis avait été rendu possible grâce à M. Jacques Rivet, Alliramy Brochand, « Weekend Scope », quelques sponsors, et la collaboration de Percy Yip Tong.

Aujourd’hui encore, je reçois de temps à autre un mail de différents endroits du monde, Londres, Toronto, Berne..., des Mauriciens, un peu partout, sont à la recherche du CD introuvable. Ocora avait également enregistré Marlène, la nièce de Ti Frère, celle qui, gamine, chantait « Ti Pierre Ti Paul », et qui sur le cd se révèle une chanteuse mûre et une immense artiste. Il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter ses versions époustouflantes de « Ti Pierre Ti Paul » et « Ki ti balye la ». Elle fut invitée sur-le-champ par Pierre Toureille, directeur d’Ocora, à venir se produire à Paris, à la Maison de la Radio. Elle déclina l’invitation.

Nous avions enregistré aussi un groupe informel de femmes, chez Percy Yip Tong, sur la plage de Rivière-Noire. Deux longs morceaux sont repris sur le CD : « Kaïambo » (repris récemment dans une version succincte par Sandra Mayotte) et « Pas faire comme moi ». Percy se souvient : « quatre grand-mères de Rivière-Noire... la grand-mère de mon gardien et ses trois copines à qui j’avais demandé de chanter les ségas de leur enfance qui remontaient à la période de l’esclavage. Un enregistrement incroyable et inestimable pour notre patrimoine et le séga ». Et d’autres enregistrements, non publiés sur le CD, dorment dans les archives.

On l’aura compris, je lance un appel : exhumer le trésor qui dort, le rendre accessible aux nouvelles générations, en rééditant le CD et en rendant possible le téléchargement, puisque c’est le médium privilégié par les jeunes générations. Mais je ne suis qu’un visiteur, certes assidu, de l’île, mon appel concerne la mémoire universelle, car l’art de Ti Frère est aussi universel, il touche les hommes curieux et sensibles où qu’ils se trouvent, d’où qu’ils viennent.

Le dernier mot revient tout de même aux premiers concernés, les Mauriciens eux-mêmes, avec, encore, les mots d’Ananda Devi : « Redécouvrir Ti Frère pour tout ce qu’il dit, pour ce lien fragile, peut-être le seul qui nous demeure, avec une époque bien éloignée de l’île aujourd’hui si facticement rutilante, si perversement matérielle, avec la source profonde et austère de nos êtres. Il nous relie à ces autres ’’nous’’ d’où nous sommes venus ».

Tu vois, Victoria, toi qui ne connaît pas, pas encore, Ti Frère, on s’inquiète un peu, toi aussi tu as une histoire, un passé, des racines. Et pour peu que tu sois un peu curieuse, que tes oreilles ne soient ni suiveuses ni soumises, tu auras peut-être l’occasion, un jour, de glisser un air de Ti Frère dans le flux ininterrompu de tes téléchargements.

Tu entendras, au-delà de la patine du temps, de l’accordéon magnifique mais sans doute un peu désuet ou étrange pour tes oreilles urbaines (il existe beaucoup d’instruments qui ne défilent jamais dans les flux électroniques... plaidons pour la musico-curiosité, condition de la musico-diversité !), oui, tu entendras, tu reconnaîtras peut-être le rythme puissant contenu dans le grain même de la voix de Ti Frère.

C’est de la vitamine pure, garantie sans produits chimiques, qui s’insinuera sous ta peau, sous l’épine de la peau, sous l’acide de la peau, comme l’écrit si bien Ananda Devi. C’est excellent pour ta peau, et pour ta mémoire, ce réservoir d’avenir. Un acte de résistance aussi, contre le tsunami.

Lucien Putz
Photos : Lucien Putz
Note : Cet article a été publié dans le « Weekend Scope » du 3-9 septembre 2014. « Weekend Scope » a été partenaire de l’enregistrement du CD « Hommage à Ti Frère » par Ocora Radio-France en 1989.

Lucien Putz, petite notice biographique

Lucien Putz est traducteur et enseignant. Il a publié « Les tambours de Louis », un roman qui explore l’histoire du jazz au travers du destin d’un musicien en révolte, atypique mais bien réel, ainsi qu’un pamphlet politique, « Lettre ouverte aux femmes et hommes politiques ». Rappel (à l’ordre) élémentaire avant action. Texte en dents de scie et à couteaux tirés, à propos de la responsabilité des élus dans la crise financière qui secoue l’Europe et le monde. Sa dernière publication s’intitule « La sacoche de l’architecte », fruit d’une collaboration avec l’architecte et dessinateur Gérard Dutry. Il écrit des chroniques musicales sur Blog à part.

Blogs : « Les Tambours » - « Révolution citoyenne »

Tous les articles parus dans « Weekend Scope » lors de la campagne d’enregistrement de Ti Frère en 1989 sont mis en ligne sur le site de Philippe Clancy, Mauricien de Melbourne.

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