Categories

7 au hasard 28 avril 2012 : La troisième personne - 14 mai 2016 : Le plan sexennal du Grand Leader - 4 mars 2014 : Pour Titan, Oskar, Chloé, Arthur, Julie, Gabriel... et le grand Pablo - 29 avril 2013 : Les choses que l’on possède finissent par nous posséder... - 22 avril 2014 : Mais où est donc passée la « communauté chrétienne » ? - 24 juillet 2015 : Jeunes de l’océan Indien : « Qu’allez-vous faire de vos 20 ans ? » - 29 août 2015 : Nouvelle route du Littoral : « des tonnes de roches bientôt importées » - 15 octobre 2015 : À La Réunion, le FN tel quel… - 26 octobre 2014 : De Margerie au-delà de Filoche - 29 mars 2014 : La grande Moune est partie -

Accueil > La Réunion > Economie et société > Surf : « une histoire faite par des Cadet, des Payet, des Rivière ! (...)

Entretien avec Éric Pinault

Surf : « une histoire faite par des Cadet, des Payet, des Rivière ! »

30 janvier 2014
Geoffroy Géraud Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

Contre vents et marées, Éric Pinault a créé la première boutique de surf de l’Étang-Salé. Une entreprise qu’il dit animée d’un « esprit réunionnais », dont l’existence est menacée par la crise requin. Portrait d’un surfer « fier d’être créole », qui voudrait renverser les clichés peroxydés.

Sourire aux lèvres, Éric nous accueille, nous propose un café qu’il fonce chercher chez lui, de l’autre côté de la rue. Le calme et une fraicheur relative baignent le vaste local, dans l’ardeur de cette fin de janvier. Passé l’entrée et un mur bigarré de savates de tous modèles et de toutes couleurs, les présentoirs porteurs de linges, de lunettes de soleil et d’accessoires sont impeccablement alignés. Au fond de la boutique, « capelines » et chapeaux, produits par un artisan local.

À gauche, comme oublié dans une alcôve, le matériel de surf et de bodyboard… « Moin, sé in marmay Tansalé… créole, et fier de l’être », confie Eric avec un clin d’œil que l’on sait adressé au spectre de la querelle « ethnique » qui hante la crise requin. Fier d’être créole, le « malbar gran sové », mince et enjoué, n’est pas moins fier d’avoir installé « le premier surf shop de l’Étang-Salé ».

« Il y a eu un temps le shaper, [1] Mickey Rat, un Australien. Puis le Club de surf, qui vendait un peu de matériel. Mais le premier magasin de la ville, c’est celui-ci », complète Sébastien, un client et ami, qui, passé saluer, participera à notre entretien.

PNG - 409.4 ko
La plage de sable noir de l’Etang-Salé.

« Le surf, c’est une vieille histoire ici », poursuit Éric. « C’est Daniel Cadet qui a lancé la pratique, dans les années 1970. Il a des anecdotes incroyables à raconter. C’est ça l’histoire du surf : une histoire faite par des Cadet, des Payet, des Rivière… Rien à voir avec ce que l’on raconte dans les médias et ailleurs sur un prétendu « sport Zorèy ». C’est encore une manière de diviser, de faire vendre du papier ».

Le regard s’anime : les épidermes sont à vifs depuis le commencement de la « crise requin ». Les débuts du magasin avaient été difficiles... « J’ai monté cette affaire en 2005. Immédiatement après le lancement, j’ai du affronter la crise du chikungunya ! Je n’ai bénéficié d’aucune aide, puisque je ne pouvais justifier de deux ans d’activité. Après, j’ai tiré la langue et vraiment bossé pour remonter la pente. J’ai décollé pour de bon en 2007. C’était le boom des écoles de surf. 72 marmay par école, leurs parents... La plage était bondée et on vendait des produits et accessoires adaptés pour les enfants, les familles ».

« Depuis la crise requin, les affaires se sont effondrées. J’ai dû licencier une employée et renoncer à embaucher un apprenti. Mon chiffre d’affaire est amputé de 60%. Je crains de bientôt devoir mettre la clef sous la porte. Et je ne suis pas le seul. Demandez aux camion-bars qui sont passés de 1000€ par semaine à 300€... Demandez aussi à Madame Ah-Youne [2]. Tout le monde vous dira la même chose : l’économie du bordmèr se casse la figure, et pendant que tous ces commerçants réunionnais paient le prix de la crise, on se perd dans des diversions incroyables ».

« Des histoires Kréol-Zorèy, des études contradictoires, des atermoiements… Si ça continue, les petits commerçants et artisans de la ville vont boucher le chemin. Ça aurait du bon, car au moins les Réunionnais verraient vraiment qui est qui. Et là, qu’on vienne me dire en face que je suis un « gratteur de fesse », un zorèy ou je ne sais quoi ».

« Les plaies d’argent ne sont pourtant pas les plus douloureuses », confesse Éric. « Ce qui me blesse le plus, c’est d’abord le manque de solidarité. Non seulement j’ai participé à la solidarité collective en payant de nombreux impôts, ce qui est normal, mais je me suis engagé sur de nombreux fronts, notamment dans des activités associatives. Je ne suis pas le seul : le monde du surf est un milieu très impliqué. Je vis très mal ce qui n’est même plus un manque de reconnaissance, mais une vraie mise au pilori. Désormais, le surfer personnifie le glandeur, le parasite, le marmay capricieux qui veut casser du requin pour s’amuser. Ne parlons même pas du pêcheur : aux yeux de l’opinion, c’est un assassin, un tueur de poissons et de corail, une brute épaisse. C’est une présentation de la réalité complètement retournée. La vérité, c’est que le monde du surf est le premier impliqué, et depuis longtemps, dans la protection du milieu. La vérité, c’est que dans la seconde génération de surfers, il y avait aussi des membres de la nouvelle génération de pêcheurs traditionnels. La vérité, c’est qu’il y a un esprit « surf » créolisé, réunionnais. Mais les médias ne le montrent jamais. Nous, nous n’avons pas attendu que l’écologie soit à la mode pour des opérations de nettoyage des plages, des lagons, des fonds marins. Et pour participer aux activités écologiques. Personne ne le dit, mais les surfers étaient pour la réserve marine ! Moi-même, j’ai soutenu ce projet et participé à des réunions ».

Éric éclate de rire à notre question, un brin provocatrice. « Au début de la crise, ça partait dans tous les sens. Je rappelle qu’il y a eu des morts... Des gens qu’on connaissait, des amis... Il y a eu ça et là, peut-être, des paroles emportées et malheureuses. Mais rien à voir avec le portrait que dressent de nous certains écologistes, qui s’affirment eux-mêmes « radicaux ». Non, on n’a jamais voulu tuer tous les requins. On a toujours été conscients de l’existence d’un risque. Il y a toujours eu des requins dans les parages, mais on connaissait les risques. Il y avait des observations régulières, et des attaques aussi. Mais je rappelle que dans les années 1990, aucun surfer n’est monté sur ses grand chevaux à cause des attaques : c’était une sorte de deal, ceux qui surfaient là où les conditions sont propices, aux mauvaises heures, dans l’eau trouble, savaient ce qui les attendait. À l’Étang-salé, il y a eu quelques observations, mais pas d’attaques… »

« Le risque requin a simplement changé de place dans la hiérarchie des risques que prend le surfer réunionnais », abonde Sébastien. « Le premier danger du surfer, c’est sa planche, qu’il peut prendre dans la tête, qui peut blesser. Il y a aussi la noyade, surtout ici à l’Étang-salé… La mer est mauvaise, il faut vraiment la connaître. Le requin venait après. Maintenant, il est le premier risque. Car c’est la situation qui a changé, pas les surfers. On n’a jamais cru au risque zéro, on n’a jamais revendiqué le risque zéro, bien entendu. Le surf, c’est un sport à risques. Mais là, on ne parle pas d’un sport, mais d’une crise environnementale dont on ne connaît pas la cause ».

Éric demeure prudent quant aux causes de cette crise. « Pour tout vous dire, plus j’avance, plus je me renseigne, moins j’ai de certitudes. Il y a tellement d’études, de contre-études, de savoirs produits sur ce sujet... Peut-être, au final, qu’on ne saura jamais. C’est sans doute l’interaction de faits, l’évolution de l’aménagement du territoire, du mode de vie, les modifications climatiques et j’en passe… Mais ce n’est pas le seul aspect du problème, du point de vue des usagers... Et cela n’aurait pas dû être le seul aspect du problème pour les pouvoirs publics ».

« Aux Seychelles, des faits comparables se sont déroulés. Les autorités sont intervenues, on a prélevé les individus (les requins, NDLR) et l’élan de ce qui aurait pu devenir une crise a été brisé net ».

« Ici, on a agi à l’envers : d’abord, les études, et aucune action. La conséquence, c’est le pourrissement de la situation. Le requin bouledogue n’est pas vraiment nouveau dans la zone… Dans les années 1990, les pêcheurs en ont sorti, face à Piton saint-Leu. Mais aujourd’hui, toujours d’après ce que voient les pêcheurs, il y aurait une surpopulation, du côté des Roches-Noires… Et les requins en surnombre se déplaceraient vers d’autres zones. On peut aussi penser à des individus qui, au contact de la côte, développent un comportement déviant. Mais ce qui est frappant, c’est qu’on n’a pas voulu régler un problème qui, comme je l’ai dit, a été réglé aux Seychelles, et cela aussi, parce qu’on a matraqué l’opinion avec des slogans, et non des points de vue rationnels ».

« On a présenté la pêche de quelques requins comme un « massacre ». On a dit que la pêche au requin n’était pas « réunionnaise », et c’est faux. On a parlé des pêcheurs, tels que ceux qui étaient intervenus après la première attaque, à saint-Gilles, comme d’une bande de zorèy furieux. On a dit n’importe quoi, et il est vrai que nous avons perdu cette bataille, face aux écologistes dits « radicaux ».

Qui sont-ils donc, ces fameux « radicaux  », qui apparaissent pour la seconde fois dans les propos d’Éric ? « D’abord », précise-t-il, « il faut comprendre que cette crise dite requin est aussi une crise des réseaux sociaux. Elle est fondée sur une perversion complète des comportements démocratiques, sur un populisme à l’échelle globale ».

« Nous, les Réunionnais, qui sommes sur le terrain, qui pratiquons la mer pour le sport, pour subsister, notre parole ne vaut pas plus que celle, par exemple, d’un écologiste suédois qui ne connaît rien à nos problèmes ».

« Cet esprit des réseaux sociaux fait un cocktail détonnant avec l’héritage colonialiste réunionnais : on a forcément tort, nous les petits créoles, lorsque ces mesdames et messieurs d’Europe ont parlé. Et je ne fais pas référence à leurs origines ethniques mais à leur mentalité. Et c’est cette mentalité colon qui a pourri la situation. On nous a traînés dans la boue ».

« On a vu des groupes apparaître pour parler de La Réunion, pour nous insulter. On a eu droit à des dénonciations mondialisées, des diatribes dans plusieurs langues selon lesquelles nous, les locaux, nous étions la honte des surfers mondiaux ! »

« Et au même moment, à La Réunion, on nous traitait, de colons zorèy… On a été pris entre deux feux ».

« Il faut pointer le rôle de « Sea-Shepherd » là-dedans. Ils ont une responsabilité particulière, et un fond idéologique qui n’est pas sain. Mais comme ils sont bons — excellents même — en communication, cela ne se voit pas tout de suite ».

« Pour tout vous dire, j’avais moi-même envisagé d’adhérer à Sea-Shepherd. La figure charismatique de Paul Watson, tous les emblèmes, la mythologie… Le plan com’ est parfait ».

« Mais grattez un peu : on a, en réalité, une idéologie biocentrique, mais aussi, finalement, ultralibérale. Ils pratiquent un double discours : d’un côté, Sea-Shepherd engage les gens à respecter la loi sur l’environnement. On ne peut qu’adhérer. Mais d’un autre côté, ils développent un discours sur l’autodéfense, la mythologie d’une justice privée, suréquipée en matériel haut de gamme. Ils se substituent à la loi et à la justice, et finalement, justifient la confiscation des compétences des Etats au profit d’une instance supérieure : Sea Shepherd, et son chef suprême, qui ne répondent finalement que devant eux-mêmes de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas, ne tolèrent aucune remise en cause, aucune critique ».

« Dans la pratique, cela donne, aussi, des alliances assez suspectes, notament avec Brigitte Bardot, ce qui nous rapproche, aussi, de la sphère Front National… Mais comme je le disais, tout cela, on ne le voit pas tout de suite… Tant que tu n’as pas gagné un tabac dans ta bouche, tu becques avec eux ! »

« Oui », répond Éric. « J’ai rencontré l’un des rares membres de « Sea Shepherd-Réunion » qui existe ailleurs que sur Facebook, Stéphane Girard. Je l’ai invité chez moi, et je lui ai fait rencontrer Monsieur Baillif, un des pêcheurs les plus aguerris, qui lui a expliqué ce que lui, voyait. Comment évoluait la situation sous un angle pratique. Cela n’a servi à rien ; il n’a pas répondu sur le terrain concret, mais par un discours scientifique abstrait. Ou plutôt, un discours d’allure scientifique, puisqu’il ne voulait pas prendre en compte les éléments factuels qu’on lui apportait ».

C’est sur la base de cette connaissance du terrain qu’Eric dit participer à la recherche de solutions. Exemple : le projet de sécurisation de la zone de baignade. « On parle de filets latéraux, des deux côtés de la zone. A priori, je ne suis pas pour. Il y a des risques pour les marmay. Vous imaginez si un marmay se prend là-dedans »…

« Puis il y a la dimension écologique. D’après ma première impression, ce projet ne prend pas en compte la situation concrète. Il y a des poissons, notamment des barbus, des mulets, qui se prendraient dedans. L’impact sur l’environnement serait négatif… Il ne faut pas vouloir un filet pour un filet, ne pas passer de l’inaction à la suractivité mal dirigée. Le banc offre une protection naturelle, et s’il faut la renforcer, pourquoi ne pas recourir à de l’empierrement ? C’est une solution naturelle, qui consiste à entreposer des pierres pour clore le bassin. Sans totocher les poissons avec un filet, et sans bouleverser l’environnement… car les pierres, cela se déplace. Et puis, il y a le prix ! »

PNG - 245.9 ko

« On parle tout de même de 200.000€, pour un malheureux filet… L’empierrement, c’est un déplacement de roches. Mais là, on aborde un point sensible : il y a des gens qui vivent de la crise requin, et des gens que cela arrange. Des filets à 200.000€. Des études, dans tous les sens, an poundiak. Bien-sûr qu’il faut de la science. Mais il faut se méfier de l’engrenage où finalement, la crise requin créerait un tel besoin de recourir à la science que cela en deviendrait un système. L’écologie a aussi cette fonction là, vous savez ». Il se dirige vers l’autre côté du magasin, où trônent figurines, bracelets, et livres, et nous tend un ouvrage.

« C’est une recherche, préfacée par un haut dignitaire des Nations Unies. Il y a des éléments pour comprendre l’impérialisme écologique, ou plutôt, les utilisations de la science à des fins impérialistes. On l’a vu dans l’affaire des Chagos, révélée par WikiLeaks : les Anglais voulaient se servir du label de la protection marine pour empêcher les Chagossiens de revenir sur leurs terres ».

Des problématiques qui rapprochent Éric du C.MAC [3] et de la contestation du Parc national. « Je repense à mon grand-père malbar, qui soignait des cabris pour le service. Dans le temps, les cabris allaient partout ; ils symbolisaient un peu cette liberté. Peut-on faire cela aujourd’hui ? Non, et tout cela a disparu. On partage les impression générales du C.MAC : l’impression qu’il y a une volonté de tout normaliser, de tout standardiser, de tout folkloriser. On a l’impression qu’on veut nous dégager, sous prétexte d’écologie. On nous présente comme des parasites, des nuisibles à notre environnement ».

« Pendant ce temps-là, certains grands écolos roulent en 4x4 pour faire les 50 mètres qui les séparent de la boutique bio, et j’en passe… Comme dans les Hauts : les tisaneurs, les traditions, c’est fini. Nos « pauvres » 350 ans d’histoire, on veut les effacer, et c’est d’autant plus facile que les gens ne la connaissent pas, cette histoire. Pour ma part, j’essaie de répondre à cela par mes moyens : d’abord, survivre. Vous avez vu ? En trois heures de temps, un petit couple est venu acheter une paire de savates… J’ai fait 100€ en une semaine. Je le vis vraiment mal ».

« Depuis les années 2000, je suis engagé là-dedans. J’en ai bavé, j’avais été emploi-jeune… J’ai vraiment voulu ce shop. J’essaie de me reconvertir, par le commerce d’aliments biologiques, de produits issus de l’agriculture responsable… Et puis, on tente aussi de communiquer. On a fait une brochure, qui s’appelle « Dalons de la Mer ». Je suis engagé dans la rédaction d’une brochure pour l’IRT [4] : un guide de l’Océan « La Réunion et son océan ». C’est aussi une façon de se mobiliser, malgré la crise. Mais il y a aussi l’associatif, et j’essaie de garder la tête haute, de ne pas être abattu ».

Entretien mené par Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1Shaper : fabriquant de planches de surf

[2Madame Ah-Youne : commerçante mythique de l’Étang-Salé

[3Collectif pour le maintien des activités au coeur de La Réunion

[4Ile de La Réunion Tourisme

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter