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Océan Indien

Science : le Dodo bientôt ressuscité ?

28 juillet 2013
Nathalie Valentine Legros
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Le dodo figure dans une liste de 24 espèces disparues que des scientifiques envisagent actuellement de ramener à la vie, grâce notamment aux progrès de la génétique. Deux autres espèces disparues originaires de l’océan Indien font partie de cette liste : l’oiseau-éléphant de Madagascar et le quagga d’Afrique du Sud (sorte de zèbre). Derrière cette annonce qui peut sembler farfelue, le processus de "dé-extinction" est pourtant aujourd’hui techniquement réalisable. Alors, que pensez-vous d’un couple de dodos s’égayant sous les filaos de l’Etang Salé ? Image séduisante... mais ce n’est pas aussi simple. D’autant que son prédateur rode toujours...

La date de l’extinction du dodo est l’objet de controverses. Ainsi préfère-t-on présumer qu’on ne l’a plus vu après 1700... Le quagga — sorte de zèbre d’Afrique du Sud — pour sa part, a définitivement disparu en 1883, lorsque le dernier spécimen est mort au zoo d’Amsterdam. Quand à l’oiseau-éléphant de Madagascar, on pense qu’il s’est éteint en l’an 1000. Il existe bien entendu beaucoup d’autres espèces, qui ont vécu dans l’océan Indien et qui ont disparu.

Mais ce qui réunit aujourd’hui le dodo, l’oiseau-éléphant et le quagga, tous trois originaires de l’océan Indien, c’est une liste établie par des scientifiques — généticiens, paléontologues, spécialistes de la faune, biologistes, etc. — au niveau international. Cette liste constituée il y a peu, regroupe 24 espèces animales malheureusement disparues mais qui pourraient bien faire l’objet d’un processus de dé-extinction, c’est à dire être ramenées à la vie en laboratoire, grâce à des avancées remarquables dans divers domaines : manipulation de cellules souches, récupération d’ADN ancien, reconstitution de génomes perdus, etc.

Dans cette liste, notre dodo occupe une bonne place à côté du tigre de Tasmanie, du pigeon voyageur ou du mammouth laineux (« Manfred » dans l’ « Age de glace »). On le voit même en pôle position à la Une de la célèbre revue « National Geographic » du mois d’avril dernier, s’élançant entre les pattes du mammouth laineux pour s’extirper de l’éprouvette...

Tout « commence » en 2012, lors d’une réunion scientifique à huis clos au siège de la National Geographic Society, à Washington. Pour la première fois, des scientifiques de plusieurs disciplines et nationalités se rencontrent pour aborder un sujet sensible : la dé-extinction. Suivra un évènement international en mars 2013, sous l’égide de « National Geographic », qui accueille scientifiques et écologistes lors de la conférence de TEDx « De-Extinction », dirigée par Stewart Brand et Ryan Phelan du groupe « Revive and Restore ». National Geographic consacre ensuite un dossier spécial à ce sujet dans son numéro d’avril 2013.

Un critère auquel répond notre dodo

« C’est juste une question de finances maintenant », estime Hendrik Poinar, expert en ADN de mammouth à l’Université McMaster en Ontario. Les questions d’éthique ont bien entendu été au centre des préoccupations et en ce domaine, les avis divergent. « Si nous parlons des espèces dont nous avons causé l’extinction, je pense que nous avons l’obligation de tenter l’expérience », estime Michael Archer, paléontologue à l’université de Nouvelle-Galles du Sud (Australie). Voilà un critère auquel répond notre dodo, espèce exterminée par l’homme... A ceux qui argumentent que cela reviendrait à se prendre pour Dieu, Archer rétorque : « Je pense que nous nous sommes plutôt pris pour Dieu quand nous avons exterminé ces animaux. »

L’un des arguments des pro dé-extinction se base d’ailleurs sur le principe de la réparation : ce que l’homme a détruit, l’homme doit le rétablir.... Cependant, nul besoin d’être savant pour comprendre que l’on ne peut « ré-introduire » une espèce disparue sans prendre en considération certaines réalités, notamment le fait que l’habitat naturel de l’espèce a sinon disparu, ou a pour le moins été modifié. Par exemple, l’habitat naturel du mammouth laineux — le froid sec de la steppe de la dernière période glaciaire — n’existe plus.

Du royaume des morts

Dans le numéro que « National Geographic » consacre à la dé-extinction, John Wiens, biologiste de l’évolution à l’université Stony Brook de New York, estime que « sauver les espèces et les habitats menacés constitue de toute évidence une extrême urgence. Cependant, à mon humble avis, il y a peu d’urgence à ressusciter celles qui se sont éteintes. Pourquoi investir des millions de dollars pour ramener une poignée d’espèces du royaume des morts quand des millions d’autres attendent encore d’être découvertes, décrites et protégées ? »

Les partisans de la dé-extinction ne sont pas à cours d’arguments, estimant même que la réintroduction d’espèces disparues pourrait contribuer à l’équilibre biologique de leur milieu naturel. Certains, à l’image du roman de Michael Crichton — dont est tiré le film « Jurassic park » de Steven Spielberg — voient dans cette affaire des opportunités lucratives et un moyen de redresser l’industrie des zoos... Laquelle, on le sait, est soumise à d’innombrables pressions tandis que l’intérêt et la santé des animaux sont mis à mal (Lire à ce sujet : « Surabaya, le zoo de la mort »).

Pour 7 Lames la Mer, le candidat le plus charismatique à la dé-extinction est sans conteste notre cher dodo, même si certains lui préfèrent le mammouth laineux. Mais une question demeure : devons-nous le faire parce que nous le pouvons ? Oui, répondent certains scientifiques qui n’entendent pas entraver le progrès de la science. Oui encore selon le principe de la réparation. Des écologistes, par contre, estiment que cette aventure ne doit pas être entreprise dans la mesure où nous n’avons pas encore une idée claire de la façon de réintroduire ces espèces dans les écosystèmes naturels. Par ailleurs, ces écologistes émettent de sérieux doutes sur la pertinence de « gaspiller les ressources » pour tenter de ressusciter les morts alors que nous en manquons pour tenter de sauver certaines espèces en voie d’extinction.

Le débat éthique devra être tranché avant que l’on ne puisse observer notre cher dodo que le naturaliste, Bory de Saint-Vincent, chercha pendant des mois en explorant l’île de La Réunion, en 1802. En vain...

Nathalie Valentine Legros

Livre de bord du « Gelderland », navire hollandais, 1598, île Maurice

Des oiseaux dégoûtants
« Là-bas, il y a encore d’autres oiseaux, aussi gros que nos cygnes, avec de grosses têtes, couronnées d’une peau plissée leur donnant l’apparence d’avoir un petit bonnet. Ils n’ont pas d’ailes et c’est pour cette raison qu’à leur place figurent trois ou quatre pennes. Là où devrait se trouver la queue, il n’y a que quatre ou cinq duvets frisottants de couleur grisâtre. Nous appelons ces oiseaux, des « oiseaux dégoûtants », uniquement parce que, malgré de longues cuissons, leur chair reste très coriace, excepté la poitrine et le gésier qui s’avèrent très bons. D’autre part, nous disposons à satiété d’une grande quantité de tourterelles d’un bien meilleur goût. » (...)

Représentation des activités des "premiers" visiteurs à l’île Maurice, où l’on aperçoit le dodo. Source : Potomitan.

« A Maurice, (…) il y avait un oiseau que nous décidâmes d’appeler « oiseau dégoûtant ». Nous avons essayé de le cuire, mais sa chair était si coriace que, même plusieurs heures de cuisson n’y changeaient rien. Bien que mal cuite, nous en mangeâmes malgré tout. (…) Les oiseaux n’étaient pas farouches et se laissaient approcher sans fuir. Ils demeuraient là, placides et immobiles, ce qui nous permit de les tuer sans difficulté. »

Capitaine Castelon, 1613, île de La Réunion
Tué avec des bâtons et des pierres
« Un grand oiseau de la taille d’un dindon, très gras, et avec des ailes si courtes qu’il ne pouvait pas voler ; nos hommes le tuaient avec des bâtons et des pierres. Dix hommes purent en prendre assez pour nourrir quarante hommes pour un jour. »

Bentekoe, voyageur hollandais, 1618, La Réunion
Ils roulaient par terre
« Il s’y trouvait aussi des Dod-Ersen qui avaient des petites ailes, et loin de pouvoir voler, ils étaient si gras qu’ils pouvaient à peine marcher et quand ils cherchaient à courir ils roulaient par terre. »

Herbert, 1626, île Maurice
En aucun autre lieu du monde
« Cette île nourrit un grand nombre d’oiseaux, parmi lesquels il faut compter le dodo, qui se trouve aussi à Diego Roys (île de Rodriguez), mais n’a été vu, que je sache, en aucun autre lieu du monde. On lui a donné ce nom de dodo en raison de sa stupidité, et s’il eût vécu en Arabie, on aurait tout aussi bien pu lui donner celui de phénix, tant sa figure est rare. Son corps est tout rond, si gras et si gros, que d’ordinaire il ne pèse pas moins de cinquante livres : cette graisse et cette corpulence sont dues à la lenteur de ses mouvements ; s’il n’est pas agréable à la vue, il l’est encore moins au goût, et sa chair, quoique ne rebutant pas certains appétits voraces, est un aliment mauvais et répugnant.
L’empreinte d’une tristesse profonde...
La physionomie du dodo porte l’empreinte d’une tristesse profonde, comme s’il sentait l’injustice que lui a faite la nature en lui donnant, avec un corps aussi pesant, des ailes tellement petites, qu’elles ne peuvent le soutenir en l’air, et servent seulement à faire voir qu’il est oiseau, ce dont, sans cela, on serait disposé à douter. Sa tête est en partie coiffée d’un capuchon de duvet noir, et en partie nue, c’est-à-dire seulement couverte d’une peau blanchâtre presque transparente. Son bec est fortement recourbé et incliné par rapport au front : les narines sont situées à peu près vers le milieu de la longueur du bec, qui, à partir de ce point jusqu’à l’extrémité, est d’un vert clair mêlé de jaune pâle. Tout le corps est couvert d’un duvet très fin, semblable à celui qui revêt le corps des oisons. La queue est ébouriffée comme une barbe de Chinois, et formée de trois ou quatre plumes assez courtes. Les jambes sont fortes, épaisses, et de couleur noire ; les ongles sont aigus. »

François Cauche, 1638, Maurice
Oiseaux de Nazareth
« Son cri ressemble à celui d’une jeune oie. Il s’avère immangeable, contrairement aux flamands et aux canards que nous avons pu trouver là-bas. Ils ne pondent qu’un seul œuf blanc, de la taille d’un “petit pain d’un pfennig”. Avec l’œuf, il y a toujours une pierre blanche, aussi grosse qu’un œuf de poule. Ils pondent leur œuf dans un nid d’herbes qu’ils rassemblent pêle-mêle, à même le sol dans la forêt. Lorsqu’on tue l’oiseau alors qu’il est encore jeune, on trouve une pierre grise dans son gésier. Nous leur avons donné le nom d’“oiseaux de Nazareth”. »

Volkert Evertszen, navigateur hollandais, 1662, Maurice
Capables de courir vite
« Ils se tiennent tranquilles, nous observant et nous permettant même de les approcher. Il nous a été rapporté que les Indiens les connaissent en tant que “Dodderse”, ils sont plus gros que des oies, mais inaptes au vol, ne possédant que des embryons d’ailes ; cependant, ils sont capables de courir vite. Une partie d’entre nous voulut les attraper en les rabattant sur les chasseurs. Lorsque nous en saisissions un par les pattes, il se mettait aussitôt à crier pour que les autres rappliquent à son secours, nous permettant ainsi de les capturer de la même manière. »

L’abbé Carré, 1667, La Réunion
La chair en est exquise...
« J’ai vu dans ce lieu une sorte d’oiseau que je n’ai point trouvé ailleurs c’est celui que les habitants ont nommé l’oiseau solitaire parce qu’effectivement il aime la solitude, et ne se plait que dans que dans les endroits les plus écartés ; on en a jamais vu deux ni plusieurs ensemble ; il est toujours seul. Il ne ressemblerait pas mal à un Coq d’Inde, s’il n’avait point les jambes plus hautes. La beauté de son plumage fait plaisir à voir. C’est une couleur changeante qui tire sur le jaune. La chair en est exquise : elle fait un des meilleurs mets de ce pays là et pourrait faire le délices de nos tables. Nous voulûmes garder deux de ces oiseaux pour les envoyer en France et les faire présenter à sa majesté ; mais aussitôt qu’ils furent dans le vaisseau, ils moururent de mélancolie, sans vouloir ni boire ni manger. »

Dubois, 1669 à 1672, La Réunion
Un des meilleurs gibiers de l’île...
« Solitaires : ces oiseaux sont nommés ainsi parce qu’ils vont toujours seuls. Ils sont gros comme une grosse oie et ont le plumage blanc, noir à l’extrémité des ailes et de la queue. À la queue, il y a des plumes approchant celles d’autruche. Ils ont le cou long et le bec fait comme celui des bécasses, mais plus gros, les jambes et les pieds comme les poulets d’Inde. Cet oiseau se prend à la course, ne volant que bien peu. C’est un des meilleurs gibiers de l’île. »

Leguat, 169, île Rodrique
Ils font avec vitesse 20 ou 30 pirouettes pendant 4 à 5 minutes
« De tous les oiseaux de cette île, l’espèce la plus remarquable est celle à laquelle on a donné le nom de Solitaire, parce qu’on les voit rarement en troupes, quoiqu’il y en a beaucoup. Les mâles ont le plumage ordinairement grisâtre et brun, les pieds de coq d’Inde et le bec aussi, mais un peu plus crochu. Ils n’ont presque point de queue, et leur derrière couvert de plume est arrondi comme une croupe de cheval. Ils sont plus hauts montés que les coqs d’Inde et ont le cou droit, un peu plus long à proportion que ne l’a cet oiseau quand il lève la tête. L’œil noir est vif, et la tête sans crête ni houppe.
On court plus vite qu’eux...
Ils ne volent point, leurs ailes sont trop petites pour soutenir le poids de leur corps. Ils ne s’en servent que pour se battre et faire des moulinets quand ils veulent s’appeler l’un l’autre. Ils font avec vitesse 20 ou 30 pirouettes tout de suite du même côté, pendant 4 à 5 minutes ; le mouvement de leurs ailes fait alors un bruit qui approche celui d’une crécelle, et on l’entend de plus de 200 pas. L’os de l’aileron grossit à l’extrémité et forme sous la plume une petite masse ronde comme une balle de mousquet, cela et le bec sont la principale défense de cet oiseau. On a bien de peine à les attraper dans les bois, mais comme on court plus vite qu’eux, dans les lieux dégagés, il n’est pas fort difficile d’en prendre. Quelquefois même on en approche fort aisément. Depuis le mois de Mars jusqu’au mois de Septembre ils sont extraordinairement gras, et le goût en est excellent surtout quand ils sont jeunes. »

Alice... et le dodo.

Feuilley, 1704, La Réunion
On ne mange point ces oiseaux...
« Les solitaires sont de grosseur d’un moyen coq d’Inde, de couleur gris et blanc. Ils habitent sur le sommet des montagnes. Sa nourriture n’est que de vers et de saleté qu’il prend dessus ou dedans la terre. On ne mange point ces oiseaux, ayant le goût fort mauvais et dur. Il est ainsi nommé à cause de sa retraite sur le sommet des montagnes. Quoiqu’il y en ait grand nombre, l’on en voit peu à cause que ces lieux sont peu fréquentés. »

Buffon, naturaliste, 1770, Maurice
Un corps massif et presque cubique
« Représentez-vous un corps massif et presque cubique, à peine soutenu par deux piliers très gros et très courts. La grosseur qui, dans les animaux, suppose la force, ne produit ici que la pesanteur. L’autruche, le touyou, le casoar, ne sont pas plus en état de voler que le dodo, aussi appelé dronte... »

Cuvier, naturaliste, XIXème siècle
Le seul prédateur...
« Un jour nous risquons fort de finir comme le dodo, exterminés, mais par nous-mêmes, car l’humain est le seul prédateur capable de détruire toute vie, y compris la sienne... »

A travers les récits des voyageurs qui parcoururent l’océan Indien, on trouve diverses "appellations" pour désigner le dodo... En voici quelques unes.
Ibis de La Réunion — Solitaire de La Réunion — Threskiornis solitarius — Dronte — Raphus solitarius — Cygne encapuchonné — Cycnus cucullatus — Walg-vogel — Oiseau de dégoût — Dodarse — Dodaers — Didus ineptus — Oie de kermesse — Oiseaux de Nazaret — Cygne à capuchon — Autruche encapuchonnée — Coq étranger — Dodo... bien sûr !
Et pour clore cette liste non exhaustive, en hommage au poète réunionnais Jean-Henri Azéma, n’oublions pas « Le dodo vavangueur », recueil publié en 1986, à La Réunion (Trois Salazes Editeur - Village Titan/UDIR). Avec le sous-titre : « Cartouches pour Portulans ».

A découvrir : « Le musée du dodo » sur Potomitan.

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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