Categories

7 au hasard 27 juin 2015 : Amal Clooney solidaire de la cause chagossienne - 20 juin 2015 : « Notre camarade, François Delapierre, sera toujours à nos côtés » - 2 octobre 2015 : Nuit du maloya : krazé, pilé, roulé, viré, tourné lo rin ! - 28 juillet 2013 : Science : le Dodo bientôt ressuscité ? - 7 septembre 2015 : Massacre à la tronçonneuse... un arbre à terre - 14 juillet 2013 : La droite américaine ne veut plus de rappeurs... - 28 décembre 2016 : 1945 : Le Port sentait le gingembre et la mangue... - 22 février 2016 : Naufrages à l’île interdite - 3 juin 2014 : Australie : vraie austérité pour déficit virtuel - 27 mars 2016 : Pâques, un chemin de libération -

Accueil > La Réunion > Economie et société > Révolte des esclaves : le syndrome de Saint-Leu

Histoire

Révolte des esclaves : le syndrome de Saint-Leu

8 novembre 2015
Jean‐François Géraud
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

A trois reprises, des commémorations officielles ont célébré l’abolition du système servile en France mais elles ont laissé dans l’ombre la part arrachée par les esclaves eux-mêmes à leur libération.

"Au fil de la mémoire", de Jack Beng-Thi. Photo (Jacques Kuyten) extraite du catalogue "Jack Beng-Thi, cartographie de la mémoire - Rétrospective 1990 - 2010"

Existe-t-il des conditions objectives à la révolte de Saint-Leu ? [1]

A trois reprises des commémorations officielles ont célébré l’abolition du système servile en France. Toutefois, en 1989, le Bicentenaire de la Révolution n’évoque qu’en demi-teinte l’esclavage ; en 1994, l’anniversaire de la première abolition officielle néglige la date du 29 août 1793 où Léger-Félicité Sonthonax proclame la toute première émancipation française de l’esclavage, à Saint-Domingue ; enfin, en 1998, le cent cinquantième anniversaire de l’abolition définitive de 1848 est surtout consacré à surligner la figure de l’abolitionniste-libérateur, Sarda Garriga à La Réunion.

Ces commémorations ont laissé dans l’ombre la part arrachée par les esclaves eux-mêmes à leur libération [2] : il n’y eut alors aucune référence, ou presque, au marronnage ou aux révoltes d’esclaves, comme si le crime contre l’humanité et sa réparation résultaient toujours de l’action des maîtres [3].

Notre objectif ici est précisément de commémorer la forme que, voilà deux cents ans, certains esclaves de Bourbon ont donnée à leur résistance : la révolte de Saint-Leu. Délimiter les contours de la part prise par les esclaves de Bourbon à leur propre libération a pour but d’inscrire cet événement dans une représentation collective architecturée par la réflexion scientifique. Aujourd’hui, il s’agit de renforcer la mémoire par un apport de l’histoire.

Séance de la Convention Nationale du 16 pluviose, An II, abolissant l’esclavage. Dessin de Monsiau.

Pourquoi les esclaves se sont-ils révoltés ? En vérité, la question devrait s’inspirer de celle de Karl Marx dans « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte » [4] : « Pourquoi les paysans ne se révoltent-ils pas ? », et se poser en ces termes : « Pourquoi les esclaves ne se sont-ils pas révoltés plus qu’ils ne l’ont fait ? » [5]. La réponse est simple : parce que les esclaves sont pris dans les rapports sociaux d’un système servile qu’ils ont généralement incorporés [6].

Ces rapports sociaux, rigidifiés par tout un environnement administratif, juridique, politique, idéologique qui les stabilise et les perpétue, vont parfois jusqu’à justifier l’esclavage, en tant qu’institution sociétale, aux yeux des esclaves eux-mêmes : ne voit-on pas de bonne foi – y compris à l’occasion de la révolte de Saint-Leu – certains esclaves trahir leurs frères [7], d’autres défendre leurs maîtres [8], la majorité enfin ne pas s’associer au « tapage » [9], puisque tapage il y eut ici ?

Une critique ingénue verra chez ces « tièdes » ou « collaborateurs » de la méchanceté, du mépris, de la duplicité ! Cependant, outre qu’une telle « fidélité » est presque à coup sûr la conséquence d’une « négociation » [10] entre l’esclave et son maître – ou entre la mère de l’esclave et le maître –, elle est aussi induite par la nature et le fonctionnement de ces rapports sociaux. L’ensemble de la population servile, soumise à la réalité de l’oppression, « baigne » littéralement dans une « culture de l’esclavage » qui explique très largement la soumission. Tout est fait, et les autorités en sont garantes, pour que le système se pérennise, et qu’il apparaisse aux yeux des asservis à la fois comme naturel et immuable : il ne s’offre à aucune dialectique.

Néanmoins, au lieu de souscrire à cette analyse, nous adoptons généralement – et d’une manière assez paradoxale – quant aux esclaves révoltés, une position que l’on peut qualifier de sartrienne [11] : une conception véritablement héroïque du sujet, selon laquelle l’acteur est plus que son environnement. Certes, nous sommes là dans l’affirmation théorique de ce que nous-mêmes avons naguère défini comme étant la « marge de manœuvre » des esclaves [12], la thèse qu’il existe de menus, fragmentaires et éphémères espaces de choix possibles dans la vie des esclaves en tant qu’individus qui, bien évidemment, ne se sont pas pensés eux-mêmes comme des objets, mais comme des agents. Et c’est bien là le fonds de l’appréciation que nous portons sur la résistance des esclaves, et singulièrement la révolte de Saint-Leu.

Illustration : "Histoire de La Réunion par la Bande Dessinée" - Orphie

Si bien que ces esclaves — dont la sociologie et l’histoire, allant ici dans le même sens, nous montrent qu’ils étaient captifs du système — auraient pu cependant, pensons-nous, s’extraire assez du système, et d’eux-mêmes, se mettre eux, ainsi que l’esclavage, à une distance réflexive leur permettant d’avoir un regard critique et lucide sur leur appartenance à la société servile et sur cette société !

Le paradoxe est-il réel, ou seulement apparent ? Car il est un fait que l’on ne peut nier : il y eut bel et bien un soulèvement d’esclaves à Saint-Leu, qu’il ne s’agit pas non plus de déprécier, comme semblait le faire le lieutenant-colonel Keating [13] — le protégé de Lord Minto [14] — jugeant que l’affaire de Saint-Leu n’était qu’un simple trouble provoqué par le fait que les esclaves refusaient de travailler après la tombée du jour — thèse parfois reprise « hors contexte » [15] par certains chercheurs aujourd’hui — ou ceux qui affirment qu’ils ne demandaient qu’à être payés ! Comme si les esclaves avaient pu — en tant qu’esclaves — négocier la durée et les conditions de leur travail, son hypothétique rémunération, sans que cela fût, en soi, une remise en cause d’un système servile qui précisément affirme que par définition, l’esclave travaille selon la durée, les conditions, et l’absence de toute rétribution imposées par le maître et l’institution qu’il incarne !

Sauf si l’on accepte l’idée qu’au moment de la révolte, la rigidité du système s’était, pour un temps, atténuée. La fluidification de la conjoncture — notion féconde que nous empruntons à Michel Dobry [16] — explique alors que les conditions objectives aient été réunies pour une révolte. Et de fait, quelques mois avant la révolte, l’île a connu indiscutablement une fluidification de la conjoncture sociétale, qui affaiblit aux yeux des esclaves l’impression d’inamovibilité du système servile.

La révolte de Saint-Domingue

Énumérons, sans entrer dans l’analyse, ce qui remet en question la légitimité même de l’esclavage : une première configuration de sens articule le contexte révolutionnaire français avec le débat — qui n’était pas ignoré des esclaves — sur la première abolition et la révolte de Saint-Domingue ; une seconde configuration articule la double défaite des Français en 1809 (débarquement de Saint-Paul) et 1810 (reddition de l’île, occupation anglaise), et la substitution d’un autre pouvoir blanc, anglais celui-ci — dont les esclaves savent pertinemment qu’il tient un discours de dénonciation de la traite tout au moins, que d’ailleurs les esclaves semblent élargir à la remise en cause de l’esclavage, ce qui est peut-être justifié à leurs yeux par la création d’un corps de soldats noirs dans l’île [17] ; une troisième configuration dénote une fracture interne au monde des blancs selon un clivage politique, les Anglais exigeant des Français la remise de leurs armes — très peu de temps avant la révolte — avant d’imposer, un peu plus tard, un serment d’allégeance.

Dès lors, le terrain était favorable à la remise en cause du système servile par la révolte, d’autant plus qu’interviennent des acteurs qui, par leurs trajectoires [18] particulières, sont en quelque sorte dans une « zone de contact » entre le monde des esclaves et celui des maîtres : nous pensons ici aux chefs de l’insurrection, le commandeur Jean, très francisé, qui sait lire et écrire, Elie, forgeron, Gilles, commandeur [19], etc.

Toutes ces circonstances ont visiblement mis en place une conjoncture fluide qui est au fond la raison essentielle du « tapage ». Michael Craton observe pour les colonies britanniques au XIXe siècle que les esclaves créolisés avaient une conscience aiguë des forces et des faiblesses de la société coloniale et du système servile [20], et insiste sur la politisation graduelle de la révolte sous l’impact de la crise générale du système colonial : ainsi les esclaves pouvaient-ils choisir avec discernement le meilleur moment pour prendre les armes et tenter d’arracher la liberté à leurs maîtres [21]. Visiblement, la même figure se présente lors du soulèvement de Saint-Leu. Au nom de quoi en effet Bourbon aurait-elle fait exception, sinon au nom de l’inacceptable thèse de la « douceur » de l’esclavage bourbonnais — produite par les maîtres [22] — et pourfendue à juste titre par Prosper Eve ?

"Élie ou les forges de la liberté", film de William Cally. Le rôle d’Élie est interprété par Camille Bessiere-Mithra.

Et même si « la notion de manque de solidarité et d’inexpérience ne doit pas être rejetée. La solidarité née du refus de l’esclavage a pu s’affaiblir ou se dissoudre dans les susceptibilités et les rivalités de la vie quotidienne des esclaves » [23], on comprend alors le sens de notre questionnement sur les « conditions objectives de la révolte », auquel Marcel Dorigny répondait avec humour : « L’esclavage ! ». Au-delà de cette boutade, notons que Sartre a lui aussi accordé de plus en plus de poids aux conditions objectives et aux forces impersonnelles qui enserrent les individus. Le seul mérite de notre article sera peut-être d’avoir mis en contact l’approche sartrienne et l’approche marxiste !

La remarque d’Auguste Billiard : « Il y eut à Saint-Leu une insurrection qui heureusement ne sortit pas des limites de ce quartier : l’ordre y fut promptement rétabli » [24] signale la dimension géographique de la révolte. Cette dimension géographique est perçue comme essentielle par les habitants en ce qui concerne l’échec de la révolte ; mais elle est tout aussi fondamentale dans sa détermination, comme le mettent en évidence un certain nombre de documents d’archives. La difficulté de circulation sur le territoire communal est un facteur essentiel de la révolte, car elle a empêché une surveillance effective des esclaves et de leurs allées et venues.

D’une manière générale, les communications dans le quartier sont extrêmement malaisées du fait du laniérage du territoire par de nombreuses ravines, et l’état dégradé des rares chemins : la route qui longe la mer et le chemin de ligne sont si étroits et si mal entretenus par des habitants découragés « à cause de l’abandon dans lequel ils ont été laissés par l’administration » qu’on n’y peut circuler qu’en file indienne. Mais ce qui entrave la police ne gêne pas le déplacement d’esclaves qui connaissent parfaitement le terrain, si bien que ceux qui projettent le soulèvement ont toute latitude de se rencontrer et de s’organiser. En outre, leur divagation est favorisée par le fait que beaucoup d’habitations du quartier sont sans propriétaire, voire sans régisseur résidant, car ils vivent à Saint-Leu, parfois à Saint-Paul, ce qui rend également illusoire le contrôle strict des esclaves.

Quartier de Saint-Leu. Vue prise du pont de la Fontaine. Lithographie Antoine Roussin

L’approvisionnement en eau justifie fréquemment la divagation des esclaves. Une lettre, envoyée par Jean-Baptiste de Villèle [25] le 1er août 1812 au représentant du gouverneur britannique, quelques mois après le soulèvement, l’expose. Déplorant la difficulté d’accéder à l’eau [26], il sollicite l’autorisation de capter l’eau de la ravine du Trou.

« Les esclaves surtout, écrit-il, sont les malheureuses victimes de cet éloignement et après avoir été occupés pendant le jour à la culture, le soir, lorsqu’ils devraient se livrer à un repos bien acquis, ils sont obligés de souffrir de la soif, ou de faire deux lieues pour la satisfaire ; ou même sous ce prétexte d’aller à l’eau à une heure indue, ceux qui sont malintentionnés peuvent se réunir dans des lieux éloignés de la surveillance et y former des complots, comme la dernière insurrection de Saint-Leu en a fourni la preuve puisque les révoltés se sont réunis et recrutés au bassin d’eau de la ravine du Trou ».

Le 22 août, le gouverneur anglais — qui relève que Villèle ne demande aucune subvention ni indemnité — donne son accord. Cet extrait confirme la possibilité pour les esclaves, surtout jusqu’aux années 1830 où la surveillance au travail va être accrue dans le but d’augmenter les rendements [27], de circuler sur l’habitation ou d’une habitation à l’autre, et de se rencontrer [28]. Les autorités britanniques sont conscientes de ce problème, et au lendemain de la révolte, le colonel Picton [29] rappelle qu’il appartient aux maîtres de retenir leurs esclaves sur leurs habitations et d’empêcher qu’ils se réunissent à ceux des autres plantations [30].

C’est dans les parages de la ravine du Trou que les esclaves ont mis au point leur soulèvement [31], ce qui ne veut pas dire que la préparation de l’insurrection ait été de longue durée : on sait que la révolte de Nat Turner (1831) fut décidée sur une semaine… Malgré les difficultés à faire partager le mot d’ordre — car il n’est pas sûr que la préparation de l’acte de violence, ni même son accomplissement, aient toujours recueilli l’adhésion unanime des masses serviles — se constitue cependant une forme de communauté horizontale, transculturelle, fondée sur la sphère d’influence étriquée dans laquelle sont confinés les esclaves par les structures du pouvoir colonial, au sein de laquelle l’insurrection a été alors dessinée.

Elle est projetée en ce que j’appellerai ici une orature, terme que j’opposerai à écriture, et qui désigne l’élaboration orale d’un ensemble de propositions ni vraies ni fausses, n’ayant pas pour but de transmettre une information, mais plutôt de dire la parole efficace de la révolte, d’en émettre la prophétie : la parole doit produire ce qu’elle signifie.

Sans connaître la part rituelle de la pratique, la forme de l’énoncé, l’accomplissement de gestes en parallèle à sa profération, nous pouvons inférer l’existence de cette parole des dénégations répétées des esclaves lors de leurs interrogatoires, soutenant qu’ils ne se connaissent pas ou très peu, qu’ils n’ont pas ou peu parlé les uns avec les autres, qu’il n’y a donc pas eu la possibilité d’une parole échangée [32].

La cérémonie du Bois-Caïman. Peinture : Ulrick Jean-Pierre

Une telle orature renvoie à la cérémonie vaudou du Bois-Caïman en août 1791, dans laquelle les historiens voient l’origine du soulèvement de Saint-Domingue [33]. On a eu beau jeu de souligner qu’une telle cérémonie, qui, en une sorte d’efficace, avait proprement produit la révolte domingoise, n’avait pas existé dans le cas de Saint-Leu [34], et pourtant ! On doit en effet considérer l’assassinat des deux habitants Jean et Armel Macé par leurs esclaves de confiance — Elie serait le frère de lait d’Armel selon Chateauvieux [35] — à la fois comme une sorte de garantie pour la solidarité effective du groupe [36], un point de non-retour qui appelle à l’action la plus décidée, mais aussi, sous un angle rituel ou symbolique, comme un véritable sacrifice advenu au début de l’insurrection, la mise en acte d’un serment antérieur.

Aux Antilles, on évoque la nécessité de « dévorer les maîtres », en Guyane de « manger les maîtres » [37], — dans un projet d’ingestion magique des vertus du dominateur ? — gardons-nous d’oublier que le corps d’Armel Macé fut mutilé. Dès lors ces assassinats ne sont pas le paroxysme d’une violence aveugle, mais bien le point nodal d’une entreprise précisément réfléchie.

Parfaitement réfléchie [38], c’est bien ainsi qu’apparaît cette révolte, en particulier sur un point qui peut sembler de détail. Négligeant tout effet de surprise, les révoltés cherchent à se faire repérer : « Bientôt les cris et les hurlements, les sons des ancives et des tambours annoncent l’approche de la horde sauvage. De moment en moment le bruit devient plus distinct » [39], écrit Chateauvieux qui dit transcrire la « mémoire » de Paulin Céma — dont le patronyme « anagrammatique » désigne un affranchi de Macé.

Maricourt Adams, bien qu’il soit à cheval et armé jusqu’aux dents, est entouré et renversé. (Illustration : "Histoire de La Réunion par la Bande Dessinée" - Orphie)

Ils sont en effet si misérablement armés, ne possédant pas d’armes à feu, presque uniquement équipés d’outils et d’instruments pointus et coupants, qu’ils sont contraints au contact avec les ennemis, au corps à corps, et pour cela doivent être repérés par avance. Ainsi ont-ils écharpé, peu auparavant, Maricourt Adams qu’ils entourent et renversent bien qu’il soit à cheval et armé jusqu’aux dents. D’ailleurs Fougeroux [40] ne s’y trompe pas, et lors de l’embuscade, il donne la consigne de se replier en arrière sans cesser de tirer, de manière à ne pas se laisser approcher [41].

Mais cette volonté d’être repérés doit-être aussi lue différemment : les esclaves, en effet, inversent le schéma traditionnel de la fuite, et au lieu de se mettre à l’abri dans les hauts comme les marrons, mettent bien en évidence qu’ils descendent vers les bas [42]. La révolte est d’ailleurs menée par des esclaves créoles ou créolisés, et non par des esclaves nouvellement débarqués [43] : les nouveaux esclaves, dans un désir de résistance, auraient eu le réflexe du marronnage.

C’est ainsi que sur l’habitation de Jean Zénon Hibon, sur 126 esclaves en 1811, quatre marrons sont dénombrés : la jeunesse de trois d’entre eux, un Malgache (Gale) et deux Cafres (Octobre, Colin), âgés respectivement de 17, 16 et 14 ans, indique avec certitude qu’ils ne peuvent être que fraîchement débarqués. Parallèlement, l’examen des recensements individuels des propriétaires d’esclaves de Saint-Leu ne montre aucune augmentation du marronnage dans les deux ans qui ont précédé les événements (on note au contraire ici ou là, comme chez Xavier Hibon, une rentrée de marronnage), pas plus d’ailleurs qu’une augmentation des décès, qui traduirait une dégradation brutale des conditions de vie de la population servile du quartier.

Pour ces raisons, la révolte n’a pas pour but de reconstruire dans les hauts une communauté africaine indépendante [44] et ses schémas, au-delà des limites de la société servile, comme celle, de modèle malgache, que François Lautret-Staub a pu lire dans le cirque de Mafate [45].

La descente des esclaves est au contraire un rejet du programme du marronnage, et ne traduit pas davantage un rejet conjoncturel du système esclavagiste, du fait de la brutale mise en place d’un scénario du pire [46]. Elle propose en revanche une version concurrente de la créolisation de celle des marrons [47], et demande de se questionner sur les visées des rebelles car, à Saint-Leu comme dans de nombreux cas, le soulèvement est écrasé avant que l’on puisse connaître ses objectifs.

Bien que le message politique soit brouillé, la descente révèle la subversion du schéma colonial par les révoltés : le pillage des choses, que Chateauvieux dénonce avec complaisance, est source de jouissance — bien que les esclaves semblent s’interdire le pillage des corps qu’est le viol [48] — mais il amène surtout, par la dépossession des biens et des terres, l’élargissement du territoire étroit du marronnage, les hauts, au territoire de la production, les bas. La mise à mort des maîtres, pour des esclaves de zones rurales dont la vision de la société coloniale et de son fonctionnement se limite à la connaissance d’une mosaïque de plantations, comme autant de cellules indépendantes, peut être considérée comme le moyen de briser véritablement le cadre oppressif.

Illustration extraite de "Les marrons", de Louis Timagène Houat, Editions du CRI (Centre de Recherche Indianocéanique)

A Saint-Leu, les esclaves voulaient « enlever d’assaut et simultanément les deux quartiers, puis les quartiers voisins… se rendre enfin maîtres de toute l’île » [49]. C’est donc la maîtrise de la totalité de l’espace de Bourbon qui est l’objectif des révoltés. « “Tuer les maîtres et s’emparer de la Terre”. C’est quasiment l’expression d’une prise de conscience révolutionnaire », note Alain Yacou [50]. Cette prise de conscience a sans doute été favorisée par l’existence de grandes concentrations, au quartier Saint-Leu [51], d’esclaves faisant l’expérience des mêmes inhumaines conditions de travail et de vie, et par la créolisation en cours liée à la vie sur l’habitation [52] — la majorité des résistants/révoltés sont des hommes (94% [53]) [54], Cafres (50%) et Créoles (30%), jeunes (moins de 24 ans), Noirs de pioche (70%) dont les chefs sont cependant des esclaves créoles à talent (30%) [55] — bien que l’on n’ait pas d’indications archivistiques sur une telle conscience (peut-on au reste en avoir ?) [56].

La volonté d’effacer de la zone géographique productrice les blancs — même s’il s’agit d’ailleurs moins d’extermination de la communauté blanche que de la destruction d’un système par l’élimination de ses acteurs essentiels — approprie aux esclaves un espace de vie sur lequel jouir enfin d’une autonomie, sur la gestion duquel avoir une emprise : les rebelles ont fait le plan de s’emparer d’un territoire et d’imposer un projet politique [57].

Nous faisons donc nôtre l’appréciation d’Eugène Genovese [58], selon laquelle les esclaves n’ont pas toujours réagi de manière primitive à leurs conditions d’esclavage, et que petit à petit, une conscience révolutionnaire les a animés, à la fois pour détruire leurs maîtres et échapper à l’esclavage. Et ceux que l’on considère comme une nation sans foyers, une nation sans territoire, une nation sans État, se dressent en vue de la fondation de foyers, d’un État, d’un territoire, pour la reterritorialisation de leur corps et de leur groupe, plus que pour la liberté.

La révolte de Saint-Leu.

Même en tenant compte de la très grande complexité des Africains/Malgaches en tant qu’êtres et de la non moindre complexité des relations entre eux et les Créoles à l’intérieur de l’institution déshumanisante de l’esclavage, on peut avancer que cette révolte est politique et présente en effet les signes d’un proto-nationalisme populaire. Sans doute l’habitation, mais tout autant la capacité à en sortir pour nouer des contacts, en ont-ils été le creuset.

En s’appropriant un espace, les esclaves se constituent en nation qui transcende les clivages ethniques. C’est à nos yeux une évidence que les esclaves de Saint-Leu se battent de manière très réelle pour le contrôle du territoire, et non pour des formules légales ou législatives. Au-delà, les questions du contenu de leurs idées, de la place qu’ils accordent à l’émancipation, du rapport avec l’abolitionnisme dont sont censés faire preuve les Anglais, restent posées.

Il existe en effet d’autres conditions objectives à la révolte : celles qui font que, toute modeste qu’elle ait été, par-delà les décennies et les siècles, elle fasse encore partie des faits historiques et mémorables de l’esclavage, quand tant de ces faits — l’immense majorité à vrai dire — ont disparu. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cela résulte de la stratégie des maîtres.

Plantation de café, de Jean-Joseph Patu de Rosemont

Les planteurs dans un premier temps n’ont pas occulté la révolte, bien au contraire, au moins jusqu’à l’abolition de l’esclavage : la presse en fait état, notamment la « Gazette de La Réunion » du 7 décembre, Lescouble l’évoque [59], Billiard la mentionne, ce qui signifie qu’elle est présente dans la mémoire vive des habitants. Encore en 1835, alors que l’île Bourbon, sous le choc de l’émancipation appliquée à l’île-sœur, Maurice, apprend le nébuleux complot de Saint-André, un intervenant au conseil municipal de Saint-Leu déclare : « Si vous vous rappelez les événements dont cette commune a été le théâtre en novembre 1811, vous appuierez la demande d’installation d’un détachement de la garnison à Saint-Leu ».

Puis la révolte accède à l’histoire : Azéma lui consacre deux pages [60], Chateauvieux en délivre la version officielle en 1865 [61]. Ces récits historiques, contrôlés par les planteurs, reposent sur des notions racistes exprimées mezzo voce, et mettent en scène communément des esclaves ivres de vengeance et assoiffés de sang [62].

Dans la foulée, les planteurs ont généreusement attribué un programme politique explicite aux révoltés, ce qui doit éveiller notre méfiance. Sans doute les maîtres sont-ils à l’origine de la théorie — relevant désormais du sens commun — qui articule les révoltes avec un contexte politique exogène. Mais si, en Caraïbe, les soulèvements serviles s’expliquent à leurs yeux par une réaction aux phases révolutionnaires [63], à Bourbon, l’insurrection se déclenche d’après eux en réaction à l’affrontement avec l’Angleterre [64].

Ainsi le fait que les esclaves sont au courant des positions abolitionnistes des Anglais est-il accentué : déjà lors du complot de Jacoto en Brumaire de l’an VIII, l’esclave de Florance, Figaro, arrêté, ne déclare-t-il pas : « Il serait bien bête de se battre contre les Anglais » [65] — bien que ces derniers n’aient eu aucun positionnement clairement abolitionniste, bien au contraire, lors de l’occupation de l’île ?

Doit-on exclure en effet que, pour sauver leur vie, les esclaves eussent dit lors de leurs interrogatoires — à l’occasion des complots de Sainte-Rose, de Saint-Leu — ce que l’on voulait qu’ils dissent : les Anglais — pensaient-ils — qu’ils se reconnaissaient dans leurs principes, et les maîtres, que leur oppression n’était en rien responsable du soulèvement, puisqu’elle était l’effet de la « propagande » anglaise ? Même s’il est vrai qu’en 1809, de nombreux esclaves avaient guidé les Anglais lors du raid sur Saint-Paul, et que certains d’entre eux avaient conservé une confiance exagérée aux Anglais, comme le créole Jean, qui appartenait à Maillot à Saint-Leu [66]

Et de fait la plantocratie bourbonnaise présente constamment la révolte de Saint-Leu comme le résultat de la philanthropie peu judicieuse des Anglais — les esclaves profitant aussi du fait que ces derniers, peu auparavant, avaient obligé les colons à restituer aux autorités leurs fusils, à l’exception des fusils de chasse [67]. En règle générale les planteurs des îles usent du « syndrome de Saint-Domingue » : chaque fois que les esclaves se révoltent dans les colonies britanniques des Indes occidentales, habitants et marchands ressuscitent le fantôme de Saint-Domingue [68].

A Bourbon, la plantocratie qu’Henri Paulin Panon Desbassayns, à Paris au moment du début de l’insurrection domingoise, a déjà sensibilisée au « syndrome de Saint-Domingue » [69] , professe — ou feint de professer — l’idée qu’une insurrection servile est inéluctable, comme en témoigne encore Billiard qui se fait volontiers son interprète : « L’exemple du châtiment ne corrigera pas ; il ne fera que répandre le trouble dans la société : aux îles de France et de Bourbon, il y a un quart de blancs contre les trois quarts d’esclaves ; la lutte y sera plus égale qu’à Saint-Domingue… Le résultat n’en sera que plus affreux : est-il possible d’y penser sans en être épouvanté ? Nous sommes ici au bord du précipice, une imprudence suffit pour nous y pousser » [70].

Mais si au plan politique Haïti est proche des enjeux locaux, elle en est géographiquement éloignée, et à Bourbon, le « syndrome de Saint-Leu » va doubler celui de Saint-Domingue. D’autant plus qu’affirmer que le « tapage » de Saint-Leu a été occasionné par les Anglais revient à déposséder d’une certaine façon les esclaves de leur révolte, à leur dénier toute possibilité d’existence d’une conscience politique autonome, à occulter surtout les responsabilités de la classe esclavagiste créole.

Au lendemain de la répression de la révolte, est-ce — aux yeux des planteurs — un hasard si les Anglais ont essayé d’arrondir les angles, plutôt que de se jeter dans une sanglante répression ? Dès le 11 novembre, le colonel John Picton, surintendant civil de Saint-Paul, demande par circulaire « de prévenir sauf nécessité l’effusion du sang humain. Les mesures douces et conciliatrices ont plus de vraisemblance d’exciter les esclaves de retourner auprès de leurs maîtres que des mesures sévères et rudes » [71].

Le 14 novembre, il « invite les habitants à employer les moyens de la persuasion pour faire rentrer leurs Noirs dans le devoir en leur faisant assurer par des domestiques de confiance qu’ils ne seront pas punis. Nous défendons expressément à tout détachement, tout particulier, de tirer sur les Noirs sans une absolue nécessité sous peine d’être dénoncé à M. le Procureur général comme meurtrier ».

De son côté le lendemain, 15 novembre, le commissaire civil de police, Paris, écrit : « En ce moment d’effervescence, la sévérité serait mal placée envers les esclaves qui rentrent dans le devoir et la soumission : il faut attendre un moment plus opportun pour livrer à la justice ceux qui seront reconnus coupables par les dépositions de ceux que j’ai envoyés à Saint-Denis. Mon but est de faire rentrer tous les Noirs dans leurs ateliers afin de découvrir et de prendre les chefs abandonnés à eux-mêmes et la modération me semble être le meilleur de tous les moyens » : il redoute cependant d’être mis en accusation pour cette prise de position modérée.

Cela montre aussi que l’écrasement du soulèvement n’avait pas suffi, dans l’esprit des maîtres, à assurer la fin des troubles : l’exemple de Saint-Domingue était sur ce point riche d’enseignements… D’où l’excessive sévérité des sentences du procès de février, qui explique la vertueuse indignation du commissaire civil à Saint-Paul, Charles Telfair, à qui les avocats commis d’office pour la défense des esclaves — hommes de paille de la plantocratie — donnent l’image de radoteurs (drivellers), d’ivrognes (drunkards) ou des deux, l’un d’entre eux allant jusqu’à dire à propos des accusés « que leur cause était si mauvaise qu’ils ne pouvaient que recommander leur âme à Dieu ».

Le procès... — Illustration extraite de "Les marrons", de Louis Timagène Houat, Editions du CRI (Centre de Recherche Indianocéanique)

Les avoués quant à eux ne voulurent pas plaider parce qu’ils n’étaient pas payés pour cela [72]. Après le procès enfin, pour marquer les esprits et clore l’espace insulaire comme un espace de servitude, les habitants imposent l’exécution des révoltés tout autour de l’île, reproduisant dans ce sinistre cercle un marquage analogue à celui de Crassus, faisant crucifier les esclaves de Spartacus tout au long de la Via Appia !

Toutefois, pour valider aujourd’hui l’hypothèse anglaise, il faut dans le même temps présupposer que les esclaves auraient oublié que ceux d’entre eux qui avaient cherché refuge sur les navires Anglais en 1809 avaient été renvoyés à leurs maîtres sans états d’âme. Jusqu’où veut-on faire aller la naïveté des esclaves, alors que le 16, les habitants de Saint-Leu avaient rédigé une adresse à l’intention de Picton, qu’ils avaient essayé en vain de faire légaliser par le commissaire Paris, exigeant la plus grande sévérité ?

Et doit-on négliger le fait que les autorités anglaises de l’île n’avaient en aucune façon l’intention de faire appliquer l’interdiction de la traite illégale — les responsables seront d’ailleurs quelques années plus tard mis en accusation pour cette forfaiture [73] ? Doit-on méconnaître que ces mêmes autorités apprennent avec horreur lors des interrogatoires (celui d’Elie par exemple) que les coupables se sentaient soutenus par eux dans leur dessein d’égorger tous les colons [74] ?

"Pour marquer les esprits et clore l’espace insulaire comme un espace de servitude, les habitants imposent l’exécution des révoltés tout autour de l’île"... — Illustration extraite de "Les marrons", de Louis Timagène Houat, Editions du CRI (Centre de Recherche Indianocéanique)

La proclamation de Farquhar, au lendemain du tapage, ne laissait aucun doute : « Tant que l’humanité et la raison formeront le caractère dominant de la nation anglaise, Son Excellence pense que c’est entrer dans l’essence de ces principes, que de déclarer aux esclaves qu’ils doivent être bien convaincus que l’on emploiera toute la rigueur des lois contre les projets qu’ils auraient de se soulever ou de troubler l’ordre et la tranquillité ». Position fort ambiguë, en partie contraire à l’esprit qu’exprimait le Slave Trade Act [75].

Pourquoi donc la plantocratie bourbonnaise a-t-elle défendu bec et ongles l’hypothèse anglaise ? Parce que dans le même temps qu’elle emblématise la révolte de Saint-Leu, la plantocratie bourbonnaise l’instrumentalise. A l’échelon local en effet, si les habitants la substituent à celle de Saint-Domingue, ils en subvertissent le sens. Nous sommes là encore face à une configuration familière : selon Jack Gratus [76], les planteurs professaient que la sédition de Saint-Domingue était une réponse à chaque mesure ou réforme proposée par les abolitionnistes.

Similairement à Bourbon, l’insurrection de Saint-Leu sert de bâton pour menacer les investigations peu opportunes des soldats anglais traquant les esclaves entrés illégalement : la crainte principale des planteurs est en effet l’application dans l’île de l’interdiction de la traite (Slave Trade Act), source de juteux profits pour les habitants. Keating n’a-t-il pas obtenu une prime pour ses hommes s’ils capturent les esclaves entrés frauduleusement ?

Dès lors, les soldats anglais sillonnent l’île pour repérer les esclaves entrés frauduleusement : ils en trouvent jusque sur l’habitation du procureur général Ozoux [77] ! Illico, le commandant militaire de Saint-Paul, le major Thomas Bayly, est averti par le commandant civil français qu’une révolte d’esclaves ne pourra que suivre ces visites domiciliaires musclées des soldats : la présence de baïonnettes à la porte, les bruits de bottes à travers la cour, ne peuvent qu’affaiblir l’autorité du maître. Les atteintes à la traite ne sont vues évidemment dans l’île que comme des atteintes aux intérêts locaux, et non généraux, ni à l’ensemble du système [78] !

Décourager les Anglais par la menace d’une révolte-bis, en maintenir vivant le souvenir, sert donc à camoufler la traite illégale à laquelle se livrent avec frénésie les habitants de l’île : selon Keating, entre 9.000 et 10.000 esclaves — chiffre peut-être exagéré — sont introduits, principalement du Mozambique, pendant la seule période 1813-1814 [79], entre La Possession (débarquement illégal de l’Henriette), Saint-Gilles, Trois Bassins et Saint-Leu [80].

Aussi les habitants fournissent-ils au gouverneur Farquhar des rapports sur de fumeux complots, censés reproduire à plus grande échelle le « tapage » de Saint-Leu, toutes les fois qu’un nombre de navires négriers supérieur à la normale s’approche de l’île, ou que le zèle des soldats a besoin d’être tempéré [81], rapports que valide un gouverneur terrifié par l’éventualité d’un bain de sang et qui a partie liée avec ces mêmes négriers.

La collusion entre les habitants et le gouverneur Robert Townsend Farquhar avait été totale, et l’argument de la révolte de Saint-Leu, immanquablement brandi, totalement efficient.

Citons pour exemple cette insurrection qui devait avoir lieu à Saint-Joseph fin 1813, et sur laquelle les soldats de Keating qui y avaient été dépêchés ne trouvèrent rien de consistant. Farquhar assura Keating que de nombreux habitants respectables l’en avaient pourtant informé par écrit. Avec humour, Keating — qui demanda à voir ces lettres, sans succès — lui rétorqua que chaque fois qu’il recevait de tels avertissements du gouverneur, il doublait ses postes de garde, car, à n’en pas douter, davantage de navires négriers allaient se présenter à la côte [82] ; il pensait du reste être en mesure d’établir que les auteurs des lettres étaient également les armateurs de ces navires [83].

Pour les habitants, la ruine eut été inéluctable si Keating était parvenu à confisquer tous les esclaves entrés illégalement dans l’île, et il faut y voir la raison de sa révocation, en 1814 : il s’apprêtait alors à lancer un recensement qui aurait probablement fourni le nombre de 80.000 esclaves au lieu des 50.000 officiellement déclarés, ce qui supposait 30.000 à 40.000 individus récemment importés ! Le lieutenant-gouverneur avait mis sur pied cette enquête car les tribunaux de l’île refusaient d’agir contre les esclavagistes : fin juillet 1813, les personnes impliquées dans un débarquement illégal de Mozambiques au Baril avaient toutes été acquittées, d’autant plus que, malgré leur publication dans la « Gazette de La Réunion », les Slave Trade Act n’avaient pas été ratifiés par les juges de l’île [84]. Le remplacement de Keating en 1814 prouve que la collusion entre les habitants et le gouverneur Farquhar avait été totale, et l’argument de la révolte de Saint-Leu, immanquablement brandi, totalement efficient.

Le leitmotiv de cette insurrection dans le discours des planteurs est, paradoxalement, le dernier élément objectif qui a contribué à sa survie historique et donc à son existence comme fait historique.

Saint-Leu, monument de la révolte des esclaves de 1811. Source randoreunion.fr

La révolte de Saint-Leu a pourtant connu un double échec historique. D’abord, bien évidemment, parce qu’elle a été presque immédiatement écrasée. Ensuite, et de ce fait, parce qu’elle n’a pas permis l’aboutissement de la prise de conscience politique des esclaves : amorcée dans un premier temps par le rassemblement difficile de leurs forces, l’effort d’unification des différences « ethniques », le réemploi — sur lequel nous n’avons pas encore assez d’éléments — de leurs ressources culturelles, elle n’a pas pu s’accomplir par une offensive, même temporairement réussie, qui aurait permis l’émergence de leaders. Mais elle a cependant connu un succès par sa survie historique.

L’instrumentalisation systématique de la révolte par les habitants fournit ainsi un argument sécuritaire déterminant au maintien du système esclavagiste. L’érosion mémorielle ne vient progressivement qu’après l’abolition : sans doute eût-il alors été « contre-productif » que l’insurrection servît d’exemple aux affranchis, puis engagés, tous victimes peu ou prou de l’ordre colonial jusqu’en 1946.

Aujourd’hui, le temps n’est-il pas venu, quoi qu’on en ait dit [85], d’une commémoration pacifiée ? Restaurée dans son sens, la révolte de Saint-Leu montre aussi, comme pour Jean-Paul Sartre que nous retrouvons ici, que c’est bien cela la liberté : ne pas être ce que l’on est, ne jamais se réduire ou se confondre avec ses conduites mais leur être irréductible.

Jean-François Géraud
Maître de Conférences
Université de La Réunion
CRESOI – EA 12

Le soulèvement des esclaves. Haïti. Ulrick Jean-Pierre.

Notes

[1Abréviations : ADR : Archives Départementales de La Réunion ; MA : National Archives of Mauritius ; PRO : Public Office Records.

[2La question du rapport entre l’action des abolitionnistes, le développement du capitalisme, les révolutions bourgeoises et l’action des esclaves eux-mêmes a été abordée depuis longtemps par l’historiographie anglo-saxonne – y compris en contexte français – en particulier par Robin Blackburn, The Overthrow of Colonial Slavery 1776-1848, Londres, Verso, 1988, 560 p.

[3Nous reprenons ici les remarques de Francis Dupuy et Rafael Lucas, « Esclavage, marronnage et commémorations : les enjeux de la mémoire », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 89 | 2002, p. 9-12.

[4Karl Marx, « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte », Paris, Les Éditions sociales, Coll. Classiques du marxisme, trad. de la 3e édition allemande de 1885, 1969, 118 p.

[5Une révolte avérée à Bourbon (1811), peut-être deux (au XVIIIe siècle ? selon Klaus Wanquet). A l’exception de Saint-Domingue, il n’y a pas eu de révolte générale des esclaves lors des Temps Modernes. Vers 1980, Moses Finley estime à peu près à 250 les révoltes d’esclaves répertoriées dans l’histoire des États-Unis, dont les plus importantes demeurent des affaires locales. Nelly Schmidt a fait la liste de toutes les révoltes d’esclaves pendant les quatre siècles d’esclavage sur le continent américain : la très grande majorité ne sont que des insurrections restreintes, Nelly Schmidt, L’abolition de l’esclavage : cinq siècles de combats XVIe-XXe siècle, Fayard, Paris, 2005, 450 p. ; voir aussi Audrey Carotenuto, Les résistances serviles dans la société coloniale de l’île Bourbon (1750-1848), thèse dir. Colette Dubois, Aix-Marseille, 2006, 3 t, 1044 p. ; Issa Asgarally « Les révoltes d’esclaves dans les Mascareignes ou ‘l’histoire du silence’ », dans Slavery in South West Indian Ocean, U. Bissoondoyal and S.B.C. Servansing ed., Moka-Mauritius, Mahatma Gandhi Institute, 1989, 406 p., p. 176-189 ; Joao Pedro Marques, « Révoltes serviles et abolition de l’esclavage : une surinterprétation », dans Who Abolished Slavery ? Slave Revolts and Abolitionism. A Debate with Joao Pedro Marques, New-York/Oxford, Ed. Seymour Drescher & Pieter C. Emmer, Bergham Books, 2010, 208 p. ; Alain Yacou, Essor des plantations et subversion antiesclavagiste à Cuba (1791-1845), Paris, Karthala, 2010, 614 p.

[6« La dynastie des Bonapartes ne représente pas le paysan révolutionnaire, mais le paysan conservateur ; non pas le paysan qui veut se libérer de ses conditions d’existence sociales représentées par la parcelle, mais le paysan qui veut, au contraire, les renforcer ; non pas le peuple campagnard qui veut, par son énergie, renverser la vieille société en collaboration étroite avec les villes, mais, au contraire, celui qui, étroitement confiné dans ce vieux régime, veut être sauvé et avantagé, lui et sa parcelle, par le fantôme de l’Empire. La dynastie des Bonapartes ne représente pas le progrès, mais la foi superstitieuse du paysan, non pas son jugement, mais son préjugé, non pas son avenir, mais son passé », Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, op. cit., p. 108.

[7C’est, à Saint-Leu, le cas de Figaro, esclave de la veuve Legrand, qui renseigne les autorités, en l’occurrence Monsieur de La Gironde.

[8A Saint-Leu, les révoltés échouent dans leurs assauts des habitations de Pierre (157 esclaves), Benoît (364 esclaves) et Timothée Hibon, car ils sont repoussés par les esclaves fidèles, dont le commandeur José. Par comparaison, Jean Macé, 26 ans, époux de Marianne Hibon, qui ne possède que 28 esclaves, dont 20 hommes, 8 femmes, 12 Créoles, 8 Malgaches, 8 Mozambiques, est abattu par les révoltés.

[9Trois cents esclaves sur les 3000 du quartier Saint-Leu, soit tout de même 10 %, selon Audrey Carotenuto, Les résistances serviles dans la société coloniale de l’île Bourbon (1750-1848), op. cit.

[10Olivier Pétré-Grenouilleau, « Slave Resistance and Abolitionism : A Multifaced Issue », Who Abolished Slavery ? Slave Revolts and Abolitionism. A Debate with Joao Pedro Marques, Part II : Commentaries, op. cit.

[11Danilo Martuccelli, « Philosophie de l’existence et sociologie de l’individu : notes pour une confrontation critique », SociologieS, Théories et recherches, URL : http://sociologies.revues.org/index3184.html.

[12Jean-François Géraud, Albert Jauze, Eric Turpin, « Un schéma d’intelligibilité du monde servile à Bourbon : variations du prix des esclaves (1789-1848) », Outre-mers : revue d’histoire, vol. 98, 2010, p. 333-376.

[13Le lieutenant-colonel Henry Sheehy Keating (Irlande, 1777, Cheltenham, 1848) participe à la campagne contre les Mascareignes en 1809-1810. Lieutenant-gouverneur de l’île de La Réunion, sous les ordres de Farquhar (à Maurice) jusqu’en 1814, proche de Lord Minto, il tente à cette époque d’agir contre la traite clandestine. Installé comme sucrier à Bourbon en 1820, il n’en possède pas moins des esclaves dont la majorité a sans doute été importée illégalement après 1810 ! Lors des rumeurs de complot en 1832 – année délicate pour les deux îles car les habitants de Maurice étaient également confrontés à une révolte – ses propres esclaves parlent de liberté, alors que lui-même passe la plus grande partie de son temps à Salazie, à pratiquer la galanterie.

[14Gilbert Elliot-Murray-Kynynmound, 1st Earl of Minto, (23 avril 1751-21 juin 1814), connu sous le nom de Sir Gilbert Elliott entre 1777 et 1797 et de Lord Minto entre 1797 et 1813, diplomate et homme politique d’origine écossaise, était un abolitionniste convaincu. Elève de David Hume, ami intime de Mirabeau, il fut vice-roi de l’éphémère royaume Anglo-corse de 1793 à 1796, puis Gouverneur-Général de l’Inde de 1807 à 1813.

[15Il ne faut pas en effet se méprendre sur l’analyse de Keating : la dépréciation de la révolte induite par ses propos ne procède pas d’une évaluation méprisante, mais a pour but de convaincre du caractère illégitime, car excessif, des condamnations à mort prononcées par la cour créole au lendemain du procès de février, insupportables pour ce représentant d’un Etat qui fait profession d’abolitionnisme.

[16Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1986, 319 p.

[17Bourbon Regiment (1810-1816), voir Émigré and Foreign Troops in British Service (2) : 1803-15 (Men-at-Arms), René Chartrand et Patrice Courcelle, Oxford, Osprey Publishing Ltd., 2000, 48 p., p. 5-6.

[18Trajectoire au sens bourdieusien comme série des positions successivement occupées par un même agent (ou un même groupe) dans un espace lui-même en devenir et soumis à d’incessantes transformations.

[19PRO CO167/9, 2 avril 1811.

[20« Les conflits armés intereuropéens lors des incursions et des invasions territoriales provoquaient un relâchement du contrôle sur la masse servile », Rafael Lucas, « Marronnage et marronnages », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 89 | 2002, p. 13-28.

[21Michael Craton, Testing the Chains. Resistance to Slavery in the British West Indies, Ithaca & London, Cornell University Press, 1982, 389 p.

[22Comme cette appréciation scandaleuse – datant pourtant de 1865, dix-sept ans après l’abolition ! – de Chateauvieux : « C’est à l’abri de ces paternelles faiblesses, dans les loisirs nombreux du plus doux esclavage, que couvait la révolte la plus odieuse, si elle n’était pas la plus insensée », Sosthène de Chateauvieux, Histoire de Saint-Leu, Lefort, Saint-Denis, 1865, 122 p., p. 103.

[23Alain Yacou, Essor des plantations et subversion antiesclavagiste à Cuba (1791-1845), op. cit.

[24Auguste Billiard, Voyage aux colonies orientales (1822, Librairie Française de Ladvocat, Paris), Saint-Denis, rééd. ARS Terres Créoles, coll. Mascarin, 1990, 254 p., p. 40.

[25Jean-Baptiste de Villèle (1780-1848), installé dans l’île sur le conseil de son frère (Joseph de Villèle, qui avait séjourné à La Réunion de 1793 à 1807, y avait épousé une fille de Henri Paulin Panon Desbassayns, avant de devenir le ministre de Charles X) devint, par son mariage avec Gertrude Panon Desbassayns, un riche habitant, bientôt sucrier à Saint-Leu. Il fut maire de Saint-Leu et conseiller colonial en 1848. On lui doit en particulier une étude de la commune de Saint-Leu que le maire Lebel s’attribua, et un très intéressant « Mémoire sur la culture de la canne dans le quartier de Saint-Leu », Annales du Comité d’agriculture de l’île Bourbon, IIIe livraison, 1840, pp. 89-97, ADR 2 O 436.

[26En règle générale, l’approvisionnement en eau des habitations est un problème qui n’est que médiocrement résolu avant la fin des années 1820. Les habitants limitrophes d’une ravine sont simplement tenus de ménager toutes les 150 gaulettes (730 m), des chemins pour aller à l’eau, appelés à Bourbon « chemins d’eau », étroits et sinueux, qui ne permettent qu’un pénible et rare approvisionnement par portage « à tête de noir ».

[27Jean-François Géraud, Les esclaves du sucre. Bourbon, 1810-1848, Saint-André, CRESOI, Imp. Graphica, déc. 2008, 191 p., p. 93 sqq.

[28En contradiction avec l’article 16 du Code Noir : « Défendons pareillement aux esclaves appartenant à différents maîtres de s’attrouper le jour ou la nuit sous prétexte de noces ou autrement, soit chez l’un de leurs maîtres ou ailleurs, et encore moins dans les grands chemins ou lieux écartés, à peine de punition corporelle qui ne pourra être moindre que du fouet et de la fleur de lys ».

[29John Picton (1765-1815), commande comme lieutenant-colonel le 12th Foot dans les East Indies de 1809 à 1813 ; colonel le 25 juillet 1810, puis Major-Général le 4 juin 1813, il assure un bref intérim de Keating du 20 octobre 1811 au 23 décembre 1811, au moment de la révolte.

[30Lettre du colonel Picton, ADR L 484.

[31Sur la chronologie, nous renvoyons au résumé de Hubert Gerbeau, « Le complot de Saint-Leu : du silence aux énigmes », Esclavage et abolitions dans l’Océan indien, 1723-1860, textes réunis par Edmond Maestri, Paris, L’Harmattan-Université de La Réunion, 2002, 456 p., p. 329-343.

[32Sur la chronologie, nous renvoyons au résumé de Hubert Gerbeau, « Le complot de Saint-Leu : du silence aux énigmes », Esclavage et abolitions dans l’Océan indien, 1723-1860, textes réunis par Edmond Maestri, Paris, L’Harmattan-Université de La Réunion, 2002, 456 p., p. 329-343.

[33Voir les remarques paradoxales de Robin Law, « La cérémonie de Bois Caïman et le pacte de sang dahoméen », dans Laënnec Hurbon, L’insurrection des esclaves de Saint-Domingue (22-23 août 1791), Paris, Karthala, 2000, 271 p., p. 131-147 ; en effet ce recours n’est pas toujours interprété comme un repli sur les traditions africaines, mais comme la volonté d’insérer ces traditions dans un « dessein explicite d’émancipation », Compte-rendu de Carolyn E. Fick, The Making of Haïti – The Saint Domingue Revolution from Below, Knoxville, The University of Tennessee Press, 1990, 376 p. par Laënnec Hurbon, Archives des sciences sociales des religions, 1993, vol. 82, n° 1, p. 272-274.

[34Même si l’on insiste volontiers sur l’existence de pratiques identifiées par les habitants comme étant de « sorcellerie » à l’occasion du complot de Jacoto, les 3-4 Brumaire an VIII, et lors du procès des révoltés (nous faisons ici allusion à la fameuse foudre qui tua des membres de la famille de certains juges). En fait, aux yeux des colons, les complots comportent toujours – et par définition – des pratiques de « sorcellerie », et rien n’interdit de penser que les esclaves ne les aient évoquées à dessein, pour mettre en évidence la distance culturelle qui les séparait des blancs, cf. ADR L 450.

[35Sosthène de Chateauvieux, Histoire de Saint-Leu, op. cit., p. 119.

[36Alain Yacou, Essor des plantations et subversion antiesclavagiste à Cuba (1791-1845), op. cit.

[37Eugène Epailly, Esclavage et résistance en Guyane française, Angoulême, Composervices, 2005, 104 p.

[38Selon Edouard Delépine, « rien n’est moins spontané d’une manière générale qu’une insurrection servile », Dix semaines qui ébranlèrent la Martinique : 25 mars-4 juin 1848, Servédit, Maisonneuve et Larose, 1999, 230 p.

[39Sosthène de Chateauvieux, Histoire de Saint-Leu, op. cit., p. 119.

[40Géreur de l’habitation Boiscourt et ancien sergent.

[41Sosthène de Chateauvieux, Histoire de Saint-Leu, op. cit., p. 119.

[42Sudel Fuma, « La révolte des oreilles coupées » ou l’insurrection des esclaves de Saint-Leu en 1811 à Bourbon-île de La Réunion, Saint-André, Graphica/Historun, 2011, 335 p.

[43ADR L 239. Recensement du début 1811.

[44Richard B. Allen, « Flight to Freedom : Escape from Slavery among Bonded Africans in the Indian Ocean World », dans The Structure of Slavery in Indian Africa and Asia, éd. Gwyn Campbell, London-Portland, Frank Cass, 2004, 206 p., p. 33-50.

[45François Lautret-Staub, Trois moments de protestation populaire à Bourbon (XVIIe-XIXe siècle) : conte, haut lieu et légende comme conservatoires de mémoire, sous la dir. de Marie-Claude Wanquet, Université de La Réunion, 2001, 467 p., 4 volumes.

[46Arthur L. Stinchcombe, « Liberté et oppression des esclaves aux Caraïbes au 18e siècle », Revue française de science politique, 44e année, n° 5, 1994. p. 779-810. L’auteur veut « préciser les conditions dans lesquelles les maîtres jugent avantageux de laisser un peu de liberté entre les mains esclaves », et ajoute : « Les scénarios du pire nous apprennent peut-être que nous avons affaire à une société esclavagiste, mais ils ne nous renseignent pas sur l’expansion ou la contraction des espaces de choix possibles dans la vie des esclaves en tant qu’individus ».

[47Michael Craton, Testing the Chains. Resistance to Slavery in the British West Indies, op. cit.

[48Le texte de Chateauvieux date de 1865, cinquante-quatre ans après les événements : sans doute peut-on y voir la volonté de rapprocher, après-coup, le comportement des révoltés des standards moraux reconnus et appréciés par la morale blanche, mais aussi le calcul de ne laisser planer aucun doute, par la réputation immarcescible des habitantes du quartier, sur les maternités ultérieures de ces mêmes habitantes…

[49Sosthène de Chateauvieux, Histoire de Saint-Leu, op. cit., p. 99.

[50Voir Alain Yacou, Essor des plantations et subversion antiesclavagiste à Cuba (1791-1845), op. cit.

[51Nous renvoyons aux séries des recensements individuels des ADR, L 238 et suivants.

[52La première génération d’esclaves importés, trop traumatisée, n’aurait pas pu/su extérioriser sa révolte. C’est la thèse de J. Bernabé « La créolité : problématiques et enjeux », Créoles de la Caraïbe, Actes du colloque universitaire en hommage à Guy Hazaël-Massieux, Pointe-à-Pitre, 1995, Karthala, Paris, p. 203-215.

[53Nous empruntons ces données chiffrées à Prosper Eve, « Le juge et la mémoire, leçons des interrogatoires des esclaves présumés coupables du “ tapage ” de Saint-Leu du vendredi 8 novembre 1811 », art. cité.

[54La relation entre la masculinité blanche, qui représente le sommet du pouvoir colonial, et les femmes esclaves, qui en sont à la base, structure psychiquement l’ordre colonial : on ne remarque pas de femmes ou très peu – 6 % à Saint-Leu – dans les soulèvements. Les femmes esclaves deviennent intelligibles seulement à travers la contradiction engendrée entre le désir physique qu’elles suscitent d’une part, leur visibilité en tant que corps, et d’autre part leur effacement dans l’économie phallo-centrique du désir, note Sharifa Ahjum, « The Law of the (White) Father. Psychoanalysis, “Paternalism”, and the Historiography of Cape Slave Women », dans Women and Slavery. Africa, the Indian Ocean World, and the Medieval North Atlantic, Ed. Gwynn Campbell, Suzanne Miers, and Joseph C. Miller, Athens, Ohio University Press, 2007, 399 p.

[55Prosper Eve, « Le juge et la mémoire, leçons des interrogatoires des esclaves présumés coupables du “ tapage ” de Saint-Leu du vendredi 8 novembre 1811 », art. cité.

[56Gwyn Campbell, « Slavery and Others Forms of Unfree Labour in the Indian Ocean World », dans The Structure of Slavery in Indian Africa and Asia, op. cit.

[57« Les populations asservies recherchent dans l’indépendance haïtienne un modèle de construction d’une alternative politique », écrit de la Caraïbe Georges Mauvois ; dans quelle mesure cette remarque est-elle valide pour les Mascareignes ? Georges Mauvois, Un Complot d’esclaves, Martinique 1831, Saint-Etienne, Éd. Les Pluriels de Psyché, 1998, 180 p., p. 97.

[58Eugene D. Genovese, From Rebellion to Revolution : Afro-American Slave Revolts in the Making of the Modern World, Baton Rouge : Louisiana State Univ. Press, 1979, 173 p.

[59Le 8 décembre 1811 : « J’ai été voir la famille Montaulard le soir. J’ai lu chez elle le détail de la malheureuse affaire de St-Leu, dans la gazette d’hier », Jean-Baptiste Renoyal de Lescouble, Journal d’un colon de l’île Bourbon, texte établi par Norbert Dodille, L’Harmattan-éditions du Tramail, 3 tomes, Paris-Saint-Denis, 1990.

[60Georges Azéma, Histoire de l’île Bourbon depuis 1643 jusqu’au 20 décembre 1848, chez Henri Plon, Paris, 1862, 366 p.

[61Chateauvieux est alors maire de la commune de Saint-Leu, vice-président du conseil général et président de la chambre d’agriculture.

[62« On prit aussitôt des mesures pour réprimer la rébellion ; mais elle eut le temps de commettre des crimes affreux … Partout où passait cette bande de révoltés, les maisons étaient enfoncées, les magasins pillés, les désordres, les assassinats [en réalité il y en eut deux…] commis avec une horrible barbarie », écrit Georges Azéma, Histoire de l’île Bourbon depuis 1643 jusqu’au 20 décembre 1848, op. cit., p. 256. On comparera avec les remarques de Gelien Matthews, Caribbean Slave Revolts and the British Abolitionist Movement, Louisiana State University Press, 2006, 197 p.

[63Voir cependant l’analyse nuancée de Carolyn E. Fick, The Making of Haïti - The Saint Domingue Revolution from Below, Knoxville, The University of Tennessee Press, 1990, 376 p., qui met en avant « l’entrée en politique des masses esclaves ».

[64Si Claudio Wanquet souligne la précocité du mouvement libertaire chez les Noirs, suscité et entretenu par l’agitation des blancs eux-mêmes, attesté par divers témoignages, relancé par la nouvelle de l’abolition en 1794, il relève qu’il n’y eut que peu de transpositions en actes, voir Jean-Claude Wanquet « Pas de Spartacus noir aux Mascareignes ou pourquoi et comment l’abolition de l’esclavage y fut-elle esquivée de 1794 à 1802 », dans Slavery in South West Indian Ocean, U. Bissoondoyal and S.B.C. Servansing ed., Moka-Mauritius, Mahatma Gandhi Institute, 1989, 406 p.

[65ADR L 450, Interrogatoire de Figaro, esclave de Florance, âgé de 20 ans ; il ajoute : « Il vaut mieux nous battre ici contre les blancs nos maîtres. Nous autres l’est en plus grand nombre que les blancs, nous va virer contre eux et tuer à eux ».

[66Deryck Scarr, Slaving and Slavery in the Indian Ocean, London, MacMillan Press LTD, 1998, 238 p., p. 76.

[67Soixante-quinze blancs ont conservé 74 fusils de chasse, 23 pistolets, 16 sabres, 10 épées, et 12 libres de couleur possèdent 11 fusils de chasse, un pistolet et 2 sabres, ADR L 476.

[68Jack Gratus, The Great White Lie : Slavery, Emancipation, and Changing Racial Attitudes, New York and London, Monthly Review Press, 1973, 324 p.

[69Il suit de près l’évolution des événements, dénonce « le venin de la discorde [qui] est passé de France par des enragés qui voudraient que tous les propriétaires des colonies fussent anéantis », etc., Voyage à Paris pendant la Révolution, Paris, Librairie académique Perrin, 1985, 415 p.

[70Auguste Billiard, Voyage aux colonies orientales, op. cit., p. 118.

[71ADR L 492, Procès pénaux. 1810-1814.

[72« I am sure that the Slaves, uninformed as they are, unaccustomed to legal forms, would have made better defenses themselves », conclut Telfair. Il fut cependant accusé à juste titre, lors de son séjour à Maurice, de traite illégale, bien qu’il ait publié pour sa défense en 1830 le livre d’instruction de sa plantation (Some Account of the State of Slavery at Mauritius : Since the British Occupation in 1810, Charleston, BiblioBazaar, 2008, 250 p. ; 1st ed. Ridgeway 1830) – l’habitation de Belombre, dans le sud de Maurice, sans doute un point d’entrée des esclaves illégaux, à cause de la proximité avec la Baie du Cap, elle-même aux mains du cercle proche du gouverneur Farquhar – dans lequel il écrit que l’habitation est une immense famille, et le propriétaire un patriarche !

[73A commencer par Farquhar et Telfair, dénoncés par Keating !

[74Gazette de l’île Bourbon, 30 novembre 1811.

[75Acte du Parlement du 25mars 1807, qui abolit la traite des esclaves dans l’Empire britannique – dont fait désormais partie La Réunion – mais non l’esclavage lui-même.

[76Jack Gratus, The Great White Lie : Slavery, Emancipation, and Changing Racial Attitudes, op. cit.

[77Lettre de Keating à Eustace, 28 Dec. 1813, PRO : COA67/23 ; d’Ozoux à Flucker, 26 janvier 1814, ibid.

[78Seymour Drescher, « Le “ déclin ” du système esclavagiste britannique et l’abolition de la traite », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 31e année, n° 2, 1976, p. 414-435.

[79Chiffre fourni par Keating dans une pétition adressée au prince régent en mars 1814, alors que Lord Minto venait d’être remplacé et que Keating lui-même avait vu ses pouvoirs civils de Lieutenant-Gouverneur révoqués, Deryck Scarr, Slaving and Slavery in the Indian Ocean, op. cit., p. 75.

[80Peu après, Billiard note : « La première fois que j’allai à Saint-Leu, une traite de noirs débarquée pendant la nuit se reposait au fond de la ravine des Trois-Bassins ; les blancs qui la conduisaient, par un signe, m’engagèrent à la discrétion », Auguste Billiard, Voyage aux colonies orientales, op. cit., p. 44.

[81Le moyen utilisé par les Anglais pour savoir si un esclave est depuis longtemps la propriété d’un habitant, ou s’il est fraîchement débarqué, est de le faire parler créole…

[82Keating to Farquhar, 29 Dec. 1813, MA : IB23.

[83Keating to Campbell, 8 Jan. 1814, Ibidem.

[84Juges que Farquhar confirma cependant dans leurs fonctions par une proclamation prise de Maurice le 3 janvier 1814, MA : IB23/22.

[85Gérard Barthélemy, « Réflexions sur deux mémoires inconciliables : celle du maître et celle de l’esclave. Le cas d’Haïti », Cahiers d’études africaines, 173-174 | 2004, p. 127-139.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter