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Destins

Qui se cache derrière l’esclave Furcy ?

23 juillet 2018
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Pour représenter l’esclave Furcy, un portrait est fréquemment utilisé. Mais le personnage de ce tableau n’est pas Furcy. Il s’appelle Ira Frederick Aldridge. Voici son extraordinaire histoire.

L’esclave Furcy... ou Ira Aldridge en "Othello", par James Northcote en 1826.

Quelque chose dans le regard


La mémoire collective réunionnaise est parfois « hantée » par de mystérieux tableaux. Il y a quelques temps, nous vous parlions du fascinant portrait de Marie Dessembre [1] et de son histoire pleine de rebondissements. Nous vous avons aussi relaté les péripéties qui entourèrent le portrait de Jules Hermann [2]. En voici un autre, bien connu lui aussi des Réunionnais : le portrait de l’esclave Furcy.

Emmanuel Genvrin, auteur de « Marie Dessembre » et « re-découvreur » du portrait qui allait illustrer l’affiche de la pièce, et Gilles Dégras, journaliste / fondateur du site Bondamanjak [3] et impliqué dans l’entreprise de mémoire autour de Furcy, ont eu la même réaction sans se concerter : le portrait de Marie Dessembre et celui de Furcy ont un air de ressemblance, voire un air de famille. Quelque chose dans le regard, le même reflet sur le nez... mais aussi dans l’ambiance générale qui se dégage des deux œuvres.

A gauche, Marie Dessembre, date et peintre inconnus. A droite, Furcy / Ira Frederick Aldridge, peint en 1826 par le peintre britannique James Northcote.


Ira Frederick Aldridge voit le jour en « homme libre »


Le peintre de Marie Dessembre demeure « inconnu » ; l’auteur du portrait qui, à nos yeux, incarne Furcy, est en revanche parfaitement identifié. La toile a été réalisée en 1826 par le peintre britannique James Northcote (1746/1831), membre de la « Royal Academy ». Il représente une célébrité de l’époque, un acteur noir dans le rôle d’Othello : Ira Frederick Aldridge.

Né en 1786 à l’île de La Réunion, l’esclave Furcy a 21 ans lorsque Ira Frederick Aldridge voit le jour en « homme libre », le 24 juillet 1807 à New York. Furcy lui aussi aurait dû naître en « homme libre » puisque sa mère, une Indienne dénommée Madeleine, avait été affranchie avant de mourir...

Diverses représentations de l’acteur Ira Frederick Aldridge. 19ème siècle.

Aldridge rachète la liberté d’une famille de cinq esclaves


Les chemins de Furcy et d’Ira ne se croiseront jamais mais le destin va, contre toute attente, nouer leurs images jusqu’à les confondre en une seule et même représentation : le portrait d’Ira Aldridge réalisé par James Northcote.

Furcy passa 27 ans de sa vie à lutter pour que justice et liberté lui soient rendues. Ira consacra sa vie au théâtre et devenu un acteur de renommée, il s’engagea en faveur de l’abolition de l’esclavage mettant à profit sa popularité. Ainsi à la fin de chaque représentation, une fois le rideau tombé, Aldridge revenait sur le devant de la scène pour s’adresser au public et le sensibiliser à la condition terrible des esclaves. Militant acharné, il contribue financièrement à la lutte des abolitionnistes aux États-Unis et en 1854, il rachète la liberté d’une famille de cinq esclaves.

Le portrait d’Ira Aldridge peint par James Northcote en 1826 illustre la couverture de plusieurs livres.

1825 : « Othello » enfin incarné par un acteur noir


Il fallut attendre plus de 200 ans pour que le rôle d’Othello, personnage noir de la tragédie de Shakespeare « Othello ou le Maure de Venise » créée en 1604 à Londres, soit enfin incarné par un acteur noir. Cela se passait à Londres en 1825, et cet acteur, c’était Ira Frederick Aldridge. A dix-huit ans, l’Américain compte désormais « au rang des acteurs les mieux payés de l’époque », selon le site « loeilduserpent »...

Parfois qualifié de « pionnier noir shakespearien », Aldridge est le sujet de plusieurs tableaux dont le fameux portrait, peint par James Northcote en 1826, fréquemment utilisé pour représenter l’esclave Furcy. On retrouve notamment ce portrait sur la couverture du livre de Mohhamed Aïssaoui, « L’affaire de l’esclave Furcy », publié en 2010 chez Gallimard et distingué par le prix Renaudot.

Ira Aldridge, modèle pour "The Captive Slave" (1827), tableau de John Philip Simpson.

Aldridge se grime et incarne des personnages à la peau blanche


Ira Frederick Aldridge entre dans l’histoire comme « le premier acteur noir à jouer Othello sur la scène anglaise » et comme « l’un des plus grands interprètes historiques du registre shakespearien ». Au cours de sa carrière, comme un pied de nez à sa condition d’« acteur noir », Ira Aldridge n’hésitera pas à se maquiller et à se grimer pour incarner des personnages à la peau blanche.

Avant d’être reconnu en tant qu’acteur en Europe, Ira subit la discrimination raciale aux États-Unis. Enfant, il était attiré par le théâtre ; bravant la désapprobation de son père, qui le destine à la carrière d’enseignant, il intègre en 1820 l’« African Company », troupe d’acteurs afro-américains dirigée par William Henry Brown et James Hewlett.

Ira Frederick Aldridge en Othello par Henry Perronet Briggs, en 1830.

Alexandre Dumas : « Moi aussi je suis un nègre »


Confronté au racisme de la société américaine et au manque de perspectives, à 17 ans, Ira Aldridge choisit de s’établir en Grande Bretagne en 1824 afin de poursuivre sa carrière théâtrale. Au début, il obtient quelques rôles mineurs et n’est mentionné sur les affiches que sous l’appellation « The African Tragedian ». Mais bientôt le succès est au rendez-vous grâce à Othello ! Par la suite, Aldridge joue dans toute l’Angleterre et traverse l’Europe : Prusse, Suisse, Lituanie, Pologne, Empire Austro-Hongrois, Serbie, France, Hollande. Il va jusqu’en Russie.

On raconte que lors de son passage en France, Aldridge suscita un véritable engouement de la part du célèbre écrivain Alexandre Dumas. « Moi aussi je suis un nègre » a crié Dumas après une représentation d’« Othello » à Versailles ; malaise dans le public...

Aldridge en Othello (milieu du 19ème siècle) par William Mulready (Walters Art Museum).

Ira Aldridge : le visage de la liberté


Et Aldridge devient l’un des acteurs les plus décorés au monde :

  • Le 2 décembre 1827, le gouverneur de la République d’Haïti pose un acte à la portée symbolique forte en décidant de distinguer « le premier homme de couleur du monde du théâtre » et en le nommant « Capitaine du Régiment de Grenadiers de la Garde, Aide-de-Camp Extraordinaire du chef de l’Etat Haïtien », le Président Boyer. Ira Aldridge n’a alors que 20 ans !
  • La médaille d’or de Première Classe pour les Arts et les Sciences lui est remise en 1853 par le roi de Prusse, Frederick IV.
  • Il est fait Chevalier de Saxe et reçoit l’Ordre de Malte en or en 1858.
  • Il est nommé membre de l’Académie Prusse des Arts et des Sciences.
  • En Autriche, il reçoit l’Ordre du roi Léopold.
  • En Suisse, il est décoré de la médaille du Mérite.
  • Etc.

Ira Frederick Aldridge a épousé l’Anglaise Margaret Gill qui meurt en 1864. En 1865, il épouse en secondes noces une actrice suédoise nommée Amanda Von Brandt qui lui donnera cinq enfants dont Amanda Christina Elizabeth Aldridge, plus connue sous le nom de « Montague Ring » (1866-1956), qui devient chanteuse d’opéra, compositrice et enseignante.

Ira Aldridge meurt accidentellement à 60 ans, le 7 août 1867, dans la ville de Łódź, en Pologne où il est enterré.

L’image d’Ira Aldridge, immortalisée par le peintre James Northcote, est désormais intimement liée à la mémoire de Furcy. L’acteur militant pour l’abolition de l’esclavage et l’esclave dressé face à l’injustice offrent ainsi un seul et même visage : celui de la liberté.

Nathalie Valentine Legros et Geoffroy Géraud Legros

L’acteur Ira Aldridge dans le rôle d’Othello

Portrait d’Ira Aldridge (1858) par Taras Chevtchenko

Portrait (1827) par John Simpson. Certains présument qu’il s’agirait d’Ira Frederick Aldridge.

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

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