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Photographie

Que viva Tina Modotti [et la révolution] !

6 septembre 2018
Nathalie Valentine Legros
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Elle est la première femme à porter des jeans à Mexico et elle fume la pipe. Libre, avant-gardiste, amoureuse indépendante, Tina Modotti attirait tous les regards. Féministe, révolutionnaire ardente, internationaliste, artiste, militante, pasionaria, muse, espionne, égérie. Pourtant, l’œuvre de cette pionnière du « photo-journalisme social » ne sera reconnue que tardivement et surtout à titre posthume. Voici l’histoire de Tina Modotti, héroïne éternelle qui repose à Mexico dans un cercueil d’exilée.

Tina Modotti, 23 ans, 1919.

Morte avant l’arrivée


Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1942, un taxi traverse Mexico. C’est un corps sans vie que le chauffeur amène à destination : sur la banquette arrière, gît la dépouille de sa passagère, morte en silence, sans un râle, sans un soupir. Crise cardiaque [1] ?

Elle s’appelait Assunta Adelaide Luigia Modotti Mondini, alias Tina Modotti. Elle avait 45 ans et un visage de madone. Elle venait de passer la soirée chez un ami, l’architecte allemand de l’école Bauhaus, Hannes Meyer.

Dans le sac à main de Tina Modotti, on retrouve une petite photo de Julio Antonio Mella [2], son amant assassiné 13 ans auparavant.

Sur le certificat de décès de Tina Modotti, une mention indique — cyniquement — « femme au foyer ».

Le lendemain, son compagnon, Vittorio Vidali [1900/1983], se serait enfui, craignant d’être arrêté et accusé d’avoir tué Tina...

Tina Modotti dans "Germination",
œuvre de Diego Rivera.

Tina Modotti, morte parce qu’elle en savait trop ?


« Elle est morte parce qu’elle en savait trop ». Il la connaissait bien, Diego Rivera [1886/1957], le célèbre peintre muraliste mexicain, qui fait cette étrange déclaration suite à la mort de Tina Modotti. Elle lui avait servi de modèle et ils avaient été amants. Ils avaient milité ensemble, rêvé ensemble, fait la fête ensemble, manifesté ensemble. Puis les « divergences » de la vie les avaient éloignés l’un de l’autre.

Diego Rivera semblait convaincu que Tina n’était pas morte d’une crise cardiaque, mais avait été assassinée.

« Règlement de comptes entre factions rivales du communisme, après la guerre civile espagnole ? Au Mexique s’affrontaient trotskistes et staliniens. Trotski lui-même, y fut assassiné par un agent envoyé par Moscou. Exécution, par des services spéciaux, d’une militante déterminée ? », s’interrogent encore certains [3].

1) Tina Modotti, 32 ans, et Frida Kahlo, 21 ans, 1928.
2) "L’arsenal" (ou "Insurrection") de Diego Rivera, 1928 (extrait). A gauche, en rouge, Frida Kahlo distribue des armes. Sur la droite une scène étrange montre le trio "Mella, Modotti, Vidali" : à droite, Tina Modotti en rouge, ceinture de munitions en main, regarde Julio Antonio Mella (chapeau clair). Vittorio Vidali (chapeau noir), se tient derrière Tina, visage à moitié dissimulé, épiant le couple. Tina reprocha à Diego d’avoir utilisé des aspects de sa vie privée dans cette fresque.

Diego Rivera, Frida Kahlo et des membres de l’union des artistes, au défilé du 1er mai 1929, Mexico.
Photo : Tina Modotti.


Tina Modotti / Frida Kahlo, des femmes hors norme


Diego et Tina. Tina et Robo [4]. Tina et Edward. Tina et Frida. Frida et Diego. Tina et Julio. Tina et Vittorio. Frida et Léon...

Dans le tourbillon de la vie, la photographe Tina Modotti et la peintre Frida Kahlo [1907/1954] ont mené une existence hors norme. Une vie de passion. Elles sont mortes sensiblement au même âge : 45 ans pour Tina en 1942 ; 47 ans pour Frida en 1954.

Elles étaient toutes les deux artistes, membres du parti communiste mexicain. Elles ont créé un art militant, au service du peuple et de la transformation de la société mexicaine. Elle sont liées aussi par une sorte de malédiction : elles n’ont pu avoir d’enfant.

Tina Modotti et Frida Kahlo.

Photographe d’avant-garde / agent secret du Komintern


Ouvrière à 12 ans [dans une fabrique de soie en Italie où elle travaille 12h par jour], couturière, mannequin aux États-Unis, actrice [théâtre, opérettes, cinéma muet [5]], photographe d’avant-garde [de 1923 à 1930, elle réalise au Mexique environ 400 photographies dont certaines emblématiques comme la « femme au drapeau »], modèle pour le photographe Edward Weston [1886/1958] et les peintres Diego Rivera et David Alfaro Siqueiros [6], agent secret du Komintern, amie de Frida Kahlo, amante, polyglotte [7], combattante de la guerre d’Espagne sous le nom de code de María del Carmen Ruiz Sánchez... Comment résumer la vie de Tina Modotti ?

Pour une fois, commençons par... les dernières fois.

Tina Modotti. A droite, à 19 ans, San Fancisco, 1915.

Le dernier réveillon de Tina Modotti


Le 31 décembre 1941, c’est chez le poète chilien, Pablo Neruda [1904/1973], qu’elle passe son dernier réveillon et aborde 1942. Elle n’en vivra que les six premiers jours.

Très affecté par sa disparition, Pablo Neruda lui dédie des poèmes.

« Un monde est en marche vers le lieu où tu allais, ma sœur. Les chants de ta bouche avancent chaque jour dans la bouche du peuple glorieux que tu aimais. Ton coeur était courageux ».

1) Tina Modotti, 28 ans
photographiée par Edward Weston, 1924.
2) Tina Modotti, 25 ans
photographiée par Johan Hagemeyer, 1921.

La dernière demeure de Tina Modotti


Pablo Neruda veille le corps de Tina, recouvert d’un drapeau orné de la faucille et du marteau, en compagnie de Carlos [alias Vittorio Vidali, dernier compagnon de Tina].

« Le commandant Carlos rugissait, les yeux rougis de larmes. Tina restait de cire dans son petit cercueil d’exilée, écrit Pablo Neruda, et moi, je me taisais, impuissant à calmer toute la tristesse humaine de la pièce qui nous abritait ».

Sur la tombe de Tina Modotti, au cimetière du Panthéon de Dolores, à Mexico, un poème de Pablo Neruda est gravé dans la pierre [8], poème qu’il a déclamé pour son enterrement.

Tina Modotti, 28 ans, et Edward Weston, Mexico, 1924.

Le dernier amant de Tina Modotti


Vittorio Vidali [alias Enea Sormenti, Comandante Carlos, José Díaz, Carlos Contreras], compagnon de Tina Modotti pendant presque 11 ans [de 1931 à 1942], est soupçonné d’avoir été mêlé à l’assassinat de Léon Trotski le 21 août 1940 à Mexico, mais aussi à celui de Julio Antonio Mella le 10 janvier 1929 à Mexico, exécuté alors qu’il partageait la vie de Tina. Exécuté sous les yeux de Tina, dans la rue à 23h.

« Tina était très belle, raconte Vittorio Vidali, avec des yeux noirs dans un visage ovale, les cheveux tirés sur un large front. Intelligente et silencieuse ».

La beauté de Tina Modotti est un leitmotiv qui revient dans les textes, les documentaires, les articles, les livres et les témoignages qui lui sont consacrés. C’est d’ailleurs sa beauté qui ouvrira à Tina les portes d’un « monde de bohème »...

1) Défilé d’ouvriers,
par Tina Modotti, Mexique, 1er mai 1926.
2) Tina Modotti à Hollywood, 1920-21.

Tous fascinés par la révolution mexicaine


Née le 17 août 1896 dans le nord-est de l’Italie au sein d’une famille de prolétaires qui nourrit ses sept enfants essentiellement à la polenta, Tina Modotti abandonne ses études à l’âge de 12 ans pour travailler comme ouvrière dans une fabrique de soie. Elle n’aura fréquenté l’école que 3 ans.

A 17 ans [1913], fuyant la misère, elle participe à la vague d’émigration italienne vers les Etats-Unis d’Amérique et arrive en Californie où elle sera couturière. Remarquée pour sa beauté, elle devient mannequin et bientôt « star » du théâtre italien de San Francisco.

Elle épouse, en 1917, un peintre et poète canadien du nom de Roubaix de l’Abrie Richey [dit « Robo »] rencontré en 1915. Il initie Tina au monde de l’art et des « cercles indépendants », de la bohème et de l’amour libre. Le couple fréquente les milieux artistiques, anarchistes, tous fascinés par la révolution mexicaine, et se lie à un photographe talentueux de Los Angeles : Edward Weston. Tina devient son modèle, puis son amante.

Tina Modotti, 27 ans,
photographiée par Edward Weston, Mexico, 1923.

Tina Modotti enterre Robo et rencontre le Mexique


La « nouvelle » industrie cinématographique s’intéresse aussi à Tina Modotti. Elle tourne dans trois films et obtient en 1920 le premier rôle du film muet « The Tiger’s Coat ». Mais Tina se lasse vite de l’univers d’Hollywood qu’elle juge trop superficiel.

En 1922, Robo meurt de la variole, après 5 jours d’agonie dans un hôpital à Mexico où il était en voyage pour préparer une exposition d’Edward Weston et de ses propres œuvres. C’est pour enterrer son mari que Tina Modotti, hantée par le chagrin, rencontre le Mexique [9].

Ce pays et son peuple, sa ferveur post-révolutionnaire et son syncrétisme, son effervescence artistique et intellectuelle, sa vitalité touchent au plus profond l’âme de Tina. En 1923, elle débarque donc à Mexico avec Edward Weston, qui pour elle a quitté femme et enfants.

Tina Modotti, 27 ans,
photographiée par Edward Weston, 1923.

La photographie dans la révolution sociale


Tina devient l’assistante d’Edward en photographie avant de passer de l’autre côté de l’appareil. Il lui transmet son savoir-faire. Etre photographiée par Edward puis... photographier le Mexique, le peuple mexicain, les paysans, les ouvriers, les femmes, les enfants, les paysages, l’architecture.

Témoigner par la photographie de la pauvreté, des conditions de travail difficiles. Militer par la photographie, à laquelle Tina donne une dimension sociale, révolutionnaire, ethnographique. Pour elle, la photographie est « digne de jouer un rôle dans la révolution sociale, à laquelle nous devons tous contribuer ».

« J’essaie de réaliser non de l’art mais d’honnêtes photographies », précise-t-elle. « Vois-tu Ed [elle s’adresse à Edward Weston], je mets bien trop d’art dans ma vie pour mettre de la vie dans mon art ». Elle parvient cependant à faire la synthèse entre l’art de la photographie, l’exaltation post-révolutionnaire et la dimension militante ; la synthèse entre l’élan esthétique et l’idéal politique pour lequel elle s’investit.

Frida Kahlo (Salma Hayek) et Tina Modotti (Ashley Judd) dans le film de Julie Taymor "Frida", 2002. La scène se déroule chez Tina Modotti, lors de l’une de ces soirées où l’on chante, où l’on danse, où l’on boit,
où l’on parle art et politique.


Un véritable âge d’or où la « mexicanité » de Tina se cristallise


« Tina Modotti, c’est la grande prêtresse du moment, écrit Gérard de Cortanze au sujet de cette époque dans son livre « Frida Kahlo, la beauté terrible ». Dans ses mémoires, José Vasconcelos, secrétaire à l’éducation au Mexique, évoque le corps parfait, sensuel, sculptural, d’une femme fatale, (voire dépravée), dont le corps nu est visible par tous puisqu’elle était le modèle du photographe Edward Weston qui était également son amant ».

Tina se retrouve « au centre du mouvement de renaissance culturelle post-révolutionnaire mexicaine », dominé artistiquement et politiquement par la vague des muralistes [10]. C’est l’effervescence, un véritable âge d’or où la « mexicanité » de Tina se cristallise.

Elle fréquente les intellectuels, les artistes engagés, les militants, organise des fêtes où l’on boit, où l’on mange, où l’on danse, où l’on chante, où l’on se travestit, « où l’on discute art et politique jusqu’à l’aube », où l’on pratique les joutes verbales comme un sport, où l’on se castagne pour des idées, où l’on tire au pistolet par jeu, provocation ou anticonformisme, où l’on croise José Clemente Orozco [11], David Alfaro Siqueiros, Jean Charlot [12], Roberto Montenegro [13], Nahui Olin [14], Anita Brenner [15], Rufino Tamayo [16], etc.

Frida Kahlo et Diego Rivera
photographiés par Tina Modotti, 1929.

Une créature d’un autre monde


C’est au cours d’une de ces mythiques soirées organisées chez Tina que Frida Kahlo revoit Diego Rivera et que le couple légendaire se forme. C’est sur la terrasse du toit de la maison de Tina que le mariage est célébré le 21 août 1929, dans une atmosphère théâtrale et tumultueuse.

La maison de Tina Modotti devient le quartier général du milieu artistique engagé ; des réunions clandestines militantes s’y tiennent et l’on y accueille des exilés politiques, principalement d’Amérique latine.

Tina Modotti était « adulée par le milieu artistique mexicain. Une remarquable force émanait de cette femme talentueuse, sensible et incandescente, qui savait en même temps apparaître comme un être de chair et de sang et comme une créature d’un autre monde », écrit Hayden Herrera dans un livre sur Frida Kahlo.

Julio Antonio Mella, Tina Modotti, Frida Kahlo.
Source : tmlarts.

Tina Modotti, Mexicaine dans l’âme


Aux yeux de Frida, Tina est un modèle, une inspiratrice. Elle incarne « un idéal de femme, libre de son corps et de son esprit, sincère vis-à-vis des autres autant que d’elle-même et qui met son art au service de la cause du peuple ».

Fascinée par Tina de 10 ans son aînée, Frida décide de rejoindre le Parti communiste mexicain. À cette occasion, Tina lui offre en cadeau une broche d’émail représentant la faucille et le marteau.

Tina aime le Mexique, sa « patrie de cœur ». Elle adopte les vêtements traditionnels du pays, se passionne pour sa culture populaire. Elle devient mexicaine dans l’âme.

1) Tina Modotti, 29 ans, Mexico, 1925.
2) Tina Modotti, 22 ans, San Francisco, 1918.

Julio A. Mella : une histoire d’amour brutalement interrompue


Quand Edward Weston décide de rentrer aux Etat-Unis en novembre 1926, Tina reste au Mexique et poursuit sa vie de bohème, d’artiste et de militante. Elle restera cependant en contact épistolaire avec Edward.

En 1927, elle a une liaison avec une figure du communisme mexicain, le peintre muraliste Xavier Guerrero [1896/1974] ; elle collabore au journal du Parti communiste mexicain, « El Machete », manifeste pour la libération de Sacco et Vanzetti [17].

En 1928, Tina tombe amoureuse du charismatique rédacteur en chef, Julio Antonio Mella [1903/1929], un révolutionnaire marxiste cubain exilé, jeune [25 ans] et beau. Mais leur histoire d’amour, intense, sera brutalement interrompue.

Julio Antonio Mella
posant pour l’objectif de Tina Modotti.

Paysans lisant "El Machete", 1927,
photographie : Tina Modotti.


Soudain deux détonations dans la nuit / Mella s’écroule


Le 9 janvier 1929, Tina et Julio [33 et 25 ans] quittent vers 23h, les locaux du Secours Rouge International à Mexico. Ils marchent main dans la main quand soudain deux détonations éclatent. Mella s’écroule sur le trottoir entraînant Tina dans sa chute. Eclaboussée par le sang de son compagnon, Tina crie. Elle crie mais ne pleure pas.

« Je meurs pour la révolution. Tina, je meurs », seront les dernières paroles de Mella à celle qu’il aime. Julio Antonio Mella est transporté à l’hôpital de la Croix-Rouge. Il rend son dernier souffle sur la table d’opération, le lendemain, 10 janvier, en dénonçant ses assassins qui, selon lui, n’étaient autres que les hommes de main du dictateur cubain, Gerardo Machado [1871/1939].

Le corps de Julio est transféré à la morgue. Tina s’y rend pour prendre la dernière photo du visage figé de celui qu’elle a tant aimé. Certainement la photo la plus douloureuse de toute son œuvre.

Che Guevara, Camilo Cienfuegos et Julio Antonio Mella. Cuba célèbre ses héros de la révolution
sur cette peinture murale.

« Crime passionnel », prétend la presse orientée


Dès lors, la vie de Tina bascule. Elle est soupçonnée d’avoir elle-même tué Mella, malgré les témoignages de ceux qui ont assisté à la scène. « Crime passionnel », prétend la presse orientée.

Tina est arrêtée et subit un interrogatoire. Son appartement est perquisitionné.

« L’enquête qui s’ensuivit, raconte Margaret Hooks dans son livre « Tina Modotti, photographe et révolutionnaire », prit la tournure d’une véritable inquisition sur la vie sexuelle de Tina Modotti. Sa maison fut retournée par la police et les études de nus que Weston avait fait d’elle saisies comme preuve de son immoralité, ce qui causa un tort irréparable à sa réputation et à sa carrière ».

Tina Modotti, 33 ans, interrogée par juge Alfredo Pino Cámara, dans le cadre de l’enquête pour l’assassinat de son compagnon, Julio Antonio Mella.

L’image de Tina diabolisée


Qui a tué Julio Antonio Mella ? De nombreuses thèses désignent Vittorio Vidali [qui peu de temps après deviendra l’amant de Tina]. Il est vraisemblable que sa disparition faisait par ailleurs l’affaire du dictateur cubain, Gerardo Machado dont Mella avait fui la tyrannie en s’exilant au Mexique en 1925. Les dissensions profondes au sein du Parti communiste cubain pourraient aussi être à l’origine de la mort de Mella.

Tina est finalement disculpée. Dans ces circonstances éprouvantes, elle reçoit le soutien de Diego Rivera ; mais le mal est fait : son image a été détériorée par le processus de diabolisation dont elle a été la cible. La bourgeoisie mexicaine pour laquelle elle réalisait des portraits se détourne d’elle et bientôt Tina se retrouve sans ressources.

Officiellement, José Agustín López sera accusé de l’assassinat de Mella. Deux autres personnes ont également été soupçonnées : José Magriñat et Antonio Sanabría.

Diego Rivera, 43 ans, 1929,
photographié par Tina Modotti.

Emprisonnée dans le bâtiment des condamnés à mort


Après la mort tragique de Mella, Tina devient « une sorte de religieuse communiste », analyse Diego Rivera. La répression anti-communiste la place désormais dans la ligne de mire du pouvoir mexicain.

Accusée — puis innocentée à l’issue d’un procès — de l’assassinat de son compagnon, elle est ensuite accusée d’être l’auteur d’une tentative d’assassinat en février 1930 sur le nouveau président mexicain, Pascual Ortiz Rubio [1877/1963].

Arrêtée, emprisonnée dans le bâtiment des condamnés à mort [où elle refuse toute nourriture pendant 13 jours jusqu’à sa libération], puis expulsée du Mexique, Tina Modotti embarque sur le cargo « Edam » — infesté par les rats — en partance pour l’Europe, l’Europe en proie à la tourmente des années 30, l’Europe gangrénée par le fascisme.

Tina Modotti, 25 ans
photographiée par Edward Weston, 1921.

Le Bauhaus, la faim, le froid et la déprime


Vittorio Vidali subit lui aussi la vague d’expulsions et se retrouve sur le même bateau que Tina. Il lui propose de venir avec lui à Moscou. Elle préfère Berlin où elle fréquente le mouvement avant-gardiste du Bauhaus, la faim, le froid et la déprime.

Elle rejoint finalement Vidali à Moscou, abandonne la photographie [18] qu’elle juge désormais « inefficace dans la lutte radicale » et s’engage au Secours Rouge International. Agent du Komintern, elle assure des missions clandestines en Pologne, en Roumanie, en Hongrie, etc.

Tina Modotti dans l’univers de la BD : "Tina Modotti" par Angel de la Calle chez "Vertige Graphique".

Tina, fusil à la main, à Madrid


En 1936, on la retrouve, fusil à la main, à Madrid, toujours avec Vidali, lui aussi agent du Komintern ; c’est la guerre civile en Espagne et Tina Modotti opère sous le pseudonyme de Maria del Carmen Ruiz Sánchez.

Infirmière du Secours Rouge espagnol, elle intègre les Milices Populaires sous la direction du Commandante Carlos [alias Vittorio Vidali]. Rédactrice en chef de « Ayuda Semanario de Solidaridad del Socorro Rojo Internacional », elle se mobilise pour la condition des enfants pendant la guerre.

La chute de Barcelone en 1939 la contraint à fuir en France toujours avec Vidali. Elle songe alors à retourner aux Etats-Unis et embarque en avril 1939 sur le Queen Mary, destination New-York. Mais les autorités américaines la refoulent en direction du Mexique, là même où elle ne veut pas aller craignant de se retrouver à nouveau derrière les barreaux...

Tina Modotti et Edward Weston, dans "L’impertinence d’un été", BD de Lapière et Pellejero. Dupuis, collection Aire Libre.

Une poignée de brouillard fragile, presque invisible


9 ans après en avoir été chassée, c’est donc en « clandestine » que Tina retrouve le sol mexicain grâce à son faux passeport au nom de Carmen Ruiz Sanchez. Elle se fond dans l’anonymat. Vidali la rejoint. En 1940, l’ordre d’extradition qui pesait encore sur elle est enfin levé : Tina redevient Modotti et renoue avec ses amis. Mais l’heure n’est pas à l’apaisement : le 21 août 1940, Léon Trotski est assassiné à Mexico et le compagnon de Tina, Vittorio Vidali, est arrêté, soupçonné d’être mêlé à l’attentat.

Il ne reste plus à Tina que 16 mois à vivre avant qu’elle ne monte à bord de ce taxi, dans la nuit du 5 au 6 janvier 1942...

« Lorsque je veux me souvenir de Tina Modotti, je dois faire un effort, comme s’il s’agissait d’attraper une poignée de brouillard fragile, presque invisible », déclarait Pablo Neruda. Souvenons-nous de Tina, celle qui passa de la misère à la gloire, de l’art à la clandestinité, du militantisme au combat, qui ne dévia jamais de ses idéaux, qui traversa la première moitié du 20ème siècle en femme libre, laissant derrière elle « un brouillard fragile, presque invisible ».

Nathalie Valentine Legros


Orientations bibliographiques : paragone.hypotheses • lalettreduphenix • variety • « Tina Modotti » de Bernadette Costa-Prades • « Vittorio Vidali, Commandante Carlos », Editori Riuniti, Rome • « Tina Modotti, photographe et révolutionnaire » de Margaret Hooks •

Femme de Tahuantepec, 1929,
photographiée par Tina Modotti.

Faucille, marteau et sombrero, 1927.
Photographie : Tina Modotti.

Femme au drapeau, 1928,
photographiée par Tina Modotti.

Les mains du marionnettiste, 1929,
photographie : Tina Modotti.

Mains d’ouvrier, 1927,
photographie : Tina Modotti.

1) Tina par Robo.
2) Tina Par Diego Rivera.

1) Photo prise par Tina Modotti, Tehuantepec, Mexique, 1929. 2) Photo prise par Tina Modotti, 1926.

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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Notes

[1C’est en tout cas ce qu’indiquera le rapport d’autopsie dont la sincérité sera cependant remise en cause par des amis proches de Tina.

[2Communiste cubain, né le 25 mars 1903 à La Havane, exilé au Mexique et rédacteur en chef d’« El Machete », journal du parti communiste mexicain, auquel Tina a collaboré. Le 29 septembre 1933, les cendres de Julio Antonio Mella ont été transférées à Cuba.

[3Georges Stanechy.

[4Roubaix de l’Abrie Richey est Canadien. Peintre, poète, avec « sa canne et sa cape de dandy bohème », il épouse Tina Modotti en 1917 alors qu’elle a 21 ans. Robo meurt le 9 février 1922 victime de la variole, lors d’un voyage au Mexique

[5Dans « The Tiger’s Coat », film de 1920 dont elle est l’héroïne, réalisé par Roy Clements, elle joue le rôle d’une servante mexicaine qui, pour fuir la misère, a usurpé l’identité de sa maîtresse écossaise décédée.

[6Peintre et muraliste mexicain, [1896/1974].

[7Tina Modotti parlait six langues : Allemand, Anglais, Espagnol, Français, Italien, Russe.

[8Tina Modotti, ma sœur, tu ne dors pas, non tu ne dors pas.
Peut-être ton cœur entend-il pousser la rose d’hier, la dernière rose d’hier, la rose nouvelle.
repose doucement, ma sœur.

La rose nouvelle est pour toi, pour toi est la nouvelle terre :
tu as mis un nouveau costume de profonde semence
Et ton suave silence se remplit de racines.
Tu ne dormiras pas en vain ma sœur.

Pur est ton doux nom, pure est ta fragile vie.
D’abeille, d’ombre, de feu, de neige, de silence et d’écume ;
d’acier, de ligne de pollen, s’édifie ta frêle
structure de fer.

Pablo Neruda
1942
.

[9Robo est enterré au cimetière du Panthéon de Dolores, Mexico. 20 ans, plus tard, en 1942, Tina est enterrée dans le même cimetière.

[10Au début des années 1920, se constitue, sous la houlette du « Syndicat des Peintres, Sculpteurs et Graveurs Révolutionnaires » de Mexico, un mouvement artistique et populaire engagé : le « Muralisme ». Il est représenté principalement par les maîtres en la matière : Diego Rivera, David Alfaro Siqueiros et José Clemente Orozco. Dans un manifeste, les Muralistes affirment leur soutien aux masses opprimées, leur volonté de socialiser l’expression artistique et de détruire l’individualisme bourgeois.

[11Peintre et muraliste mexicain, [1883/1949].

[12Peintre, dessinateur, graveur et lithographe français, [1898/1979].

[13Peintre mexicain, [1887/1968].

[14De son vrai nom María del Carmen Mondragón Valseca, peintre et poète mexicaine, [1893/1978].

[15Journaliste et écrivaine mexicaine, [1905/1974].

[16Peintre mexicain, [1899/1991].

[17Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, anarchistes italiens injustement accusés de vol à main armée et d’homicide, exécutés le 23 août 1927 aux Etats-Unis. Joan Baez leur a consacré une chanson sur une musique d’Ennio Morricone, bande originale du film « Sacco et Vanzetti » [1971] de Giuliano Montaldo.

[18« Elle jeta son appareil photographique dans la Moskwa et se jura à elle-même de consacrer sa vie aux tâches les plus humbles du parti communiste », raconte Pablo Neruda.

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