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Pierre-Louis Rivière : « Todo mundo »

On ne retrouve jamais les disparus

21 août 2016
Izabel
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Les rues sont des chemins qui ne mènent nulle part ou bien mènent-elles partout à la fois ? Voici le 3ème roman de Pierre-Louis Rivière. Un livre en noir et rouge. Le noir pour dire l’obscurité de nos destins, le rouge pour figurer les éclats de soleil des rues d’ici et de nulle part « qui mènent partout à la fois ».

Un 3ème roman, ce n’est pas rien. Ça doit tenir des promesses, assurer la pérennité, entretenir le suspens, faire du lecteur un complice définitif.

Dès la page de couverture, la curiosité est piquée : cette Rua Direita de Santo Antonio qui s’ouvre sur un paysage urbain est- elle réelle ou totalement fantasmée ? Et qui prend cette rue, qui est ce « je » qui marche là, ce personnage qui parle à la première personne ?

Lecteur, tu es déjà pris au piège, rien ne te sera révélé jusqu’au bout. C’est un homme, rien de plus. Un « monsieur tout le monde ». Qui parle comme toi et moi, un peu « la bouche ouverte » comme disait ma mère, puis qui se tait obstinément, soudain muet comme « Parle pas ».

Il apparait ici, puis là, au Brésil, en Afrique du sud, au Portugal, à Madagascar, à Cuba, à La Réunion. Il disparait et s’enfuit, sort du cadre de la belle photographe pour mieux se retrouver dans son lit.

Puis, un jour il reçoit sur son portable quelques vers de Gérard de Nerval qui le font rêver !

« Baiser de la bouche et des lèvres, Où notre amour vient se poser, Plein de délices et de fièvres, Ah ! J’ai soif, j’ai soif d’un baiser ! »

Enki Bilal : Julia & Roem : Le baiser

Il rêve beaucoup notre homme, notre marcheur têtu. Il rêve, de mariages, de théâtre shakespearien, de meurtres et de disparitions, de séparations, de photographies aussi où s’évanouissent des fantômes, et des innombrables rues de villes écrasées de soleil…

Un jour, à Salvador, quelqu’un lui dit : « Il y a quelque chose qui cloche chez toi ». Et voilà, il prend son élan et il saute. Un improbable salto arrière. Un double salto arrière. Et depuis ça, il marche. Et forcément, il croise des gens, plein de gens, qui lui rappellent d’autres gens, des gens d’autrefois, des gens d’ailleurs, des gens de son île montagneuse.

Et il s’invente un alibi : il est sur la piste d’une femme disparue, une ancienne voisine dont il ne sait pas grand-chose, même pas le prénom. Il marche. Ici ou ailleurs, qu’importe. Il lui semble que sa vie ne tient qu’à un fil, lui-même n’est-il pas aussi « un disparu ». Un de ceux qu’on ne retrouvera jamais. On ne retrouve jamais les disparus.

Les rues du monde

Pierre-Louis n’arrête pas d’interroger l’errance, la part de chaque humain orpheline de son ancrage, qui sort sans cesse du cadre, qui est sans foyer, sans passé, sans patrie, sans avenir. Qui arpente les rues du monde.

Pierre-Louis Rivière. Photo : Thierry Hoarau.

«  Dans ces moments flottants, quelque chose se passe, mon esprit hésite, mes pas eux-mêmes se font moins sûrs, je m’arrête soudain au milieu d’un escalier qui rejoint une rue haute, ou je tergiverse au carrefour… »

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Et nous voilà dans le cœur même du sujet. Ces chemins qui ne mènent nulle part, les rues du monde, celles de la Havane, celles de Santo Antonio, celles de Santiago, celles de Sao Paulo, toutes semblables, toutes issues d’un plan unique, aux plis innombrables, d’une carte unique et secrète.

La Havane, Cuba. Source : maramouch.

« J’imagine que si on cherchait à ouvrir cette carte, si on tentait d’en déplier tous les plis, on s’apercevrait qu’elle est immense, qu’il y a toujours de nouveaux plis à défaire, que le plan est en réalité infini et représente une ville infinie elle aussi, unique, qui inclue toutes les villes du monde ».

« Jusqu’à la nuit… »

Lecteur, tu côtoieras sur presque 400 pages cet énigmatique personnage sans en pouvoir dresser un portrait, même succinct, comme un de ces portraits-robots que fait la police.

Rua Direita de Santo Antonio. Source : skyscrapercity.

Non. Tu ne sauras pas s’il est blanc ou noir, petit ou grand, maigre ou un peu gras, à la chevelure drue ou clairsemée.

Tu ne sauras rien. De la toute première page de cette novela (ce feuilleton) aux multiples tableaux, aux rebondissements inattendus, jusqu’au dernier épisode, le « fameux ultima capitulo », tu attendras toujours de savoir qui est cet « être de fuite à la poursuite de ses chimères », pour peut-être comprendre que c’est toi-même…

Face à la mer, vers le port, ici sur « l’île montagneuse ». Photo 7 Lames la Mer.

Et tu penseras alors à t’asseoir, un matin lumineux d’octobre, face à la mer, vers le port, ici sur « l’île montagneuse », ou ailleurs.

« Et là, jusqu’à la nuit, patient et tranquille, je veillerai la mer ».

Pierre-Louis Rivière reste un de nos romanciers les plus singuliers, les plus fragiles, les plus humains. Dans un langage singulièrement hybride, une langue métisse qui nous parle sans cesse de nos racines créoles, il ne cesse de sonder l’humain universel.

Izabel

« Todo mundo », de Pierre-Louis Rivière, aux éditions Orphie.

Source : imagenes/4ever

"La protesta" by David Alfaro Siqueiros

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