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50 ans

Mario Serviable : mes habits de 1968

7 mai 2018
Mario Serviable
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1968... Je m’habille de rouge / Je m’habille de noir / Je m’habille d’indignation / Je m’habille de nostalgie pour revenir sur mes pas.

George Best, 1968.

Je m’habille de rouge


En ce mois de mai 1968, j’ai 19 ans. Cette année, la finale de la Coupe d’Europe des clubs champions, le 29 mai, est remportée par Manchester United, battant Benfica par 4 buts à 1, avec un but extraordinaire de George Best qui dribble toute la défense, gardien compris, pour marquer dans les buts vides.

Je veux être footballeur ! Personne ne peut rêver de meilleur destin. Je m’habille de rouge.

2 octobre 1968 : le massacre de Tlatelolco.

« Le silence provoque l’obscurité »


1968 est aussi année olympique. Les Jeux se déroulent à Mexico du 12 au 27 octobre. Dix jours plus tôt, sur la Place des Trois Cultures à Tlatelolco, dans la nuit du 2 octobre, l’armée tire sur les étudiants : 300 morts selon les médias étrangers, 44 concède le président Gustavo Diaz Ordaz dans sa paranoïa anticommuniste, soutenu par les Etats-Unis.

Ce mouvement d’Octobre, inspiré par le Mai 68 de France pour le Printemps des peuples, n’aura pas de suites judiciaires : aucun responsable ne sera recherché ni condamné à ce jour. « Le silence provoque l’obscurité » rappelle l’artiste Rafael Lozano-Hemmer.

De gauche à droite : Peter Norman, Tommie Smith et John Carlos, Jeux olympiques de Mexico, 1968. Source : Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaine, Washington.

Je m’habille de noir


Et puis, il y a les poings levés, gantés de noir, des sprinteurs américains Tommy Smith et John Carlos, signes de ralliement des Black Panthers. Devant toutes les télés du monde, ils se détournent ostensiblement du drapeau américain.

Qu’aurait pensé Martin Luther King, engagé pour la paix civile ? Il n’est plus là : il a été assassiné le 4 avril 1968. Je m’habille de noir.

Assassinat de Martin Luther King, 4 avril 1968, Memphis.

Je m’habille d’indignation


Le 20 août 1968, les chars du Pacte de Varsovie avaient envahi la Tchécoslovaquie pour écraser le Printemps de Prague. Du 5 janvier à ce 20 août sanglant, Alexander Dubcek avait voulu instituer le « socialisme à visage humain ». J’étais sidéré ! Mais le pire est à venir.

L’année suivante, celle de mes 20 ans, Jan Palach s’immole par le feu le 19 janvier 1969 sur la Place Wenceslas à Prague, pour protester contre l’écrasement de la Liberté ; il avait mon âge. Je me souviens de la phrase de Jean Cau qui m’avait glacé d’effroi : « En quel temps vivons-nous, pour que la lumière nous soit donnée par une torche vivante ». Je m’habille d’indignation.

Josef Koudelka photographie l’arrivée à Prague des chars du Pacte de Varsovie.

Dans la nuit des doutes


Je décide d’être toujours du côté de la Liberté : je m’engage à droite. Cet engagement politique adolescent s’est fait à la lumière d’un bûcher. Aujourd’hui encore, dans la nuit des doutes, j’écoute « Le Jardinier de Bratislava » d’Alice Dona sur youtube. Car les doutes j’en ai eu ! Par la violence des campagnes électorales à La Réunion.

Il y a cette soirée des municipales du 15 mars 1959, à Sainte-Clotilde, avec l’assassinat d’Eliard Laude par balle ; il avait 17 ans comme Guy Môquet. Ce même soir, Antoine Baïkiom, 14 ans, est blessé par balle, et Paul Vergès, roué de coups, est laissé pour mort à la rue de Paris. Sa liste était opposée à celle de Macé-Lagourgue. Le 12 février 1968, meurt Gabriel Macé ; c’est la fin d’une époque. A tout pécheur miséricorde ! Ma loyauté à Pierre Lagourgue sera indéfectible et admirative jusqu’à la fin.

Héliar/Eliard Laude, 17 ans, assassiné le 15 mars 1959, d’une balle tirée par un nervi, devant un bureau de vote à Sainte-Clotilde.

Je m’habille de nostalgie pour revenir sur mes pas


Que se passe-t-il à La Réunion en 1968 ? De la musique, des chansons et des danses partout et tout le temps. Nous étions la génération de la guitare électrique, de la télé, du rock mais aussi du slow ; nous étions surtout la génération de « Salut les copains » et de l’argent de poche. Nous étions les premiers, après-guerre et après-départementalisation, qui pouvions consommer ; malgré Marx qui condamnait la consommation comme « le soupir de la créature opprimée ».

Nous arrivions après « la nouvelle vague » [Richard Anthony, 1959] et avant les chemises à fleurs ; le sociologue Edgar Morin invente un mot pour nous désigner : « les yéyés ». Mais en 1968, jamais la musique n’a été aussi magique, c’était notre seule drogue ; et plus jamais les filles ne seront aussi belles. Je m’habille de nostalgie pour revenir sur mes pas.

Catherine Deneuve, Jean-Paul Belmondo et François Truffaut. Tournage de "La sirène du Mississipi", île de La Réunion, 1968-1969.

Belmondo, Truffaut, Deneuve et Ursula Andress


Et que retient-on ici de 1968 ? Pierre Rosély remporte le concours Danses et Chansons dans votre Quartier de l’ORTF. Saint-André est lauréat pour la deuxième année de suite. En 1967, c’est André Michel [« L’Important c’est la rose »] qui avait chanté devant 20.000 personnes, dont le préfet Vaudeville et le député-maire Gabriel Macé, et qui enlève le droit de monter à Paris.

On a du mal à cerner aujourd’hui l’importance d’un tel événement, tout en ferveur populaire bon enfant. Le JIR consacrait chaque jour deux (grandes) pages avec photos pour la tournée des 24 communes. Autant pour accueillir, le 30 novembre 1968, Belmondo, Truffaut, Deneuve et Ursula Andress venus tourner dès le 2 décembre « La Sirène du Mississipi » [1].


Conformément au principe de Liberté


On a oublié le crash aérien de Beaufonds le 9 mars 1968 : 19 morts dont le général Ailleret, son épouse et sa fille de 21 ans. Le chef d’état-major des forces armées françaises aurait pris peur à l’approche du cyclone Karin. Mais alors, 68 à Saint-Denis avec l’émeute urbaine, les 8 morts et 19 blessés graves ? Il ne faut pas se tromper de siècle : c’était en 1868, le 2 décembre. Il ne fallait pas ce jour-là s’habiller pour sortir.

Et moi, et moi et moi, chante Dutronc ! Je finirai à l’université Paris VIII, dans le Bois de Vincennes, ce nid de gauchistes créé par Edgar Faure, dans l’esprit de Mai 68. Par choix philosophique, conformément au principe de Liberté.

Mario Serviable


Notes

[1Dans le titre du film, « Mississipi » est écrit avec un seul « p » car il fait référence au nom du navire des Messageries maritimes.

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