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Léon Dierx (2)

Les sources réunionnaises du « Bateau ivre » (2)

22 juillet 2017
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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En 1871, Arthur Rimbaud écrit le poème culte : « Le bateau ivre ». Il a 16 ans et n’a jamais vu la mer. Quelques années auparavant, en 1864, le poète réunionnais, Léon Dierx, publiait « Le vieux solitaire » à 26 ans. Entre ces deux poèm[t]es, les contrastes sont nombreux. Et pourtant...

1) Arthur Rimbaud par Paul Verlaine. 2) Léon Dierx.

Un oubli en clair-obscur et une icône intemporelle


« Le vieux solitaire » et « Le bateau ivre »... Les titres de ces deux poèmes semblent résumer à eux seuls leurs auteurs : Léon Dierx, le vieux solitaire ; Arthur Rimbaud, le bateau ivre. Six quatrains/25 quatrains... 1864/1871 [1]. 26 ans/16 ans.

Deux caractères dissemblables. L’un est recouvert par la poussière d’un oubli en clair-obscur. L’autre est devenu une icône intemporelle et sans rides.

Ernest Delahaye, proche de Rimbaud, affirmait que celui-ci était « particulièrement séduit » par Léon Dierx. Une séduction poétique qui influence le jeune Arthur lorsqu’il se met à l’écriture de son « Bateau ivre ». Ainsi nous plaît-il de songer que cette œuvre majeure trouve sa source — une de ses sources — dans des vers qui nous ramènent vers La Réunion à travers l’énigmatique personnage de Léon Dierx et son poème « Le vieux solitaire ».

Léon Dierx et Catulle Mendès. Le Café Guerbois, Edouard Manet, 1869. "Le Mirliton", cabaret d’Aristide Bruant, Louis Anquetin, 1886.

Lire aussi : “Léon Dierx, sage de la tribu du « Dragon bleu »


Derrière l’apparence convenue que lui confèrent une carrière de subalterne mal rémunéré dans l’administration et une postérité qui l’a injustement assigné à la mièvrerie, Léon Dierx a vécu « au milieu des douleurs et des fêtes » [2], ne se livrant que par bribes, sage ravi au milieu d’une turbulente tribu de poètes menée par le truculent Catulle Mendès.

Hanté jusqu’à la tombe par un amour de jeunesse perdu — une cousine nommée Marie-Éloïse —, Léon Dierx s’est peu abandonné aux confidences. Les écrits de ses contemporains — mais aussi les siens — laissent entrevoir de loin en loin les secrets de cet homme qui vivait très modestement.

Pour approcher le vrai Dierx, il faut mener une véritable enquête ; on découvre que le poète réunionnais, loin de s’être voué à la vie terne décrite par ses rares biographes, vivait de plain pied dans son époque et hantait les quartiers populaires de Paris [3].

Par Théophile Alexandre Steinlen, 1889.

Lire aussi : « La bohème créole de Rimbaud : invitation au vavangage »


De ses amours féminines, on ne sait que la désespérance dans laquelle le plongea le « non » de sa cousine aimée. En revanche, le poème « L’amour en fraude » [4] clame l’homosexualité de son auteur.

Le vrai Dierx avait ses habitudes à Montmartre, aux Batignolles, dans les cafés, les gargotes, les cabarets, les hôtels miteux où il retrouvait les membres de son cénacle : Villiers de l’Isle Adam, José Maria de Heredia, Stéphane Mallarmé, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant, François Coppée, Paul Verlaine, Sully Prudhomme, Léon Cladel, Théodore de Banville et Catulle Mendès.

C’est à mi-chemin entre la bohème et la solitude que ses pas croisent ceux d’Arthur Rimbaud.


Dierx, Baudelaire, Hugo...


Les influences poétiques qui ont guidé l’écriture du « Bateau ivre » ont fait l’objet de nombreuses recherches et études qui portent un éclairage captivant sur le cheminement rimbaldien.

« Les sources du « Bateau ivre » de Rimbaud ont été recherchées successivement par Jacques Gengoux, René Étiemble, Émilie Noulet, Roger Caillois et Cecil Arthur Hackett. Et ces savants sont arrivés à relever les diverses influences qui restent lisibles : surtout celles de Léon Dierx (« Le Vieux solitaire ») [5], de Charles Baudelaire (« Le Voyage ») et de Victor Hugo (« Les Travailleurs de la mer », « Pleine Mer » et « Plein Ciel ») », résume Toshio Izumi (Université d’Osaka, 1971).

« Le Maître du Parnasse » et « le petit prodige de Charleville ». Léon Dierx et Arthur Rimbaud. C’est ainsi que Jean-Pierre Bobillot [6] qualifie les deux poètes. Quand il évoque les correspondances entre les deux textes — « Le vieux solitaire » et « Le bateau ivre » —, il parle de « transformation stylistique majeure que Rimbaud avait fait subir au poème de Dierx ».


« Le vieux solitaire » annonçait-il « Le Bateau ivre » ?


« Son “Vieux solitaire” pourrait bien avoir servi de modèle à Arthur Rimbaud pour son “Bateau ivre », peut-on lire en 1904 dans la « Bibliothèque universelle et Revue suisse ». En 1938, Gaston Picard suggère, dans « La Muse française », que les vers du « Vieux solitaire » annoncent — « qui sait ? » — « Le Bateau ivre ». Quant à René Étiemble, il estime « (...) que Dierx ait inspiré Rimbaud (...) semble probable, ou du moins possible » [7]. Pour sa part, l’historienne de la littérature et docteur en philosophie, Émilie Noulet, avance que « l’idée de l’identification du bateau et du poète, c’est peut-être Léon Dierx qui l’a fournie [à Rimbaud] » [8].

« Parmi les autres embruns poétiques que Rimbaud a respirés et expirés comme sources inspiratrices et référentielles à ce poème, et reconnus par les chercheurs en la matière, il y eut « Pleine mer » que Victor Hugo écrivit en 1859, ainsi que « Le voyage » de Baudelaire, ou encore « Le vieux solitaire » de Léon Dierx », écrit Jacques Romero en 2007.

« Le bateau ivre » a donc été disséqué, décortiqué, analysé, comparé. Il n’en a pas moins gardé son pouvoir fantasmagorique, les théories et spéculations ne faisant qu’ajouter à la force de l’œuvre. Et les multiples influences qui ont concouru à la naissance du « Bateau ivre » n’entament en rien le génie de son auteur.

Le lecteur reste seul juge ; le « Bateau ivre » continue de sillonner la mer indienne.

Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros

À lire aussi : « Léon Dierx, sage de la tribu du « Dragon bleu » (1) »



« Le vieux solitaire », Léon Dierx, 33 ans, 1864


Je suis tel qu’un ponton sans vergues et sans mâts,
Aventureux débris des trombes tropicales,
Et qui flotte, roulant des lingots dans ses cales,
Sur une mer sans borne et sous de froids climats.

Les vents sifflaient jadis dans ses mille poulies,
Vaisseau désemparé qui ne gouverne plus,
Il roule, vain jouet du flux et du reflux,
L’ancien explorateur des vertes Australies !

Il ne lui reste plus un seul des matelots
Qui chantaient sur la hune en dépliant la toile.
Aucun phare n’allume au loin sa rouge étoile ;
Il tangue, abandonné tout seul sur les grands flots.

Par George Dmitriev.

La mer autour de lui se soulève et le roule,
Et chaque lame arrache une poutre à ses flancs ;
Et les monstres marins suivent de leurs yeux blancs
Les mirages confus du cuivre sous la houle.

Il flotte, épave inerte, au grè des flots houleux,
Dédaigné des croiseurs aux bonnettes tendues,
La coque lourde encor de richesses perdues,
De trésors dérobés aux pays fabuleux.

Tel je suis. Vers quels ports, quels récifs, quels abîmes,
Dois-tu les charrier, les secrets de mon cœur !
Qu’importe ? Viens à moi, Caron, vieux remorqueur,
Écumeur taciturne aux avirons sublimes !

Léon Dierx


"Le bateau ivre", Raymond Moretti, 1972.

« Le bateau ivre », Arthur Rimbaud, 16 ans, mai 1871


Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.


Dans les clapotements furieux des marées
Moi l’autre hiver plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Par Debra Ryan.

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : Je sais le soir,
L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelque fois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très-antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs

Par Maurice Sapiro.

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulement d’eau au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés de punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux...

Par Louise Fairchild.

Presque île, balottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur,

Par Eon Burchman.

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
- Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ? -

Par Louise Fairchild.

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Arthur Rimbaud


Orientations bibliographiques :
• « Léon Dierx, un poète déraciné », Éric Boyer, UDIR, 1988.
• « Pages réunionnaises », Hippolyte Foucque, 1962.
• « Les poètes de l’île Bourbon », Hippolyte Foucque, 1966.
• « Grand livre d’or de la poésie réunionnaise d’expression française », des origines à nos jours, ouvrage collectif, conseil général de La Réunion, 1990.
• « Le dictionnaire biographique de La Réunion », volume 1, Collection Indigotier, Édition CLIP/ARS Terres Créoles, 1993.
• « Les Insipides, ou comment Rimbaud n’a jamais appris (qu’) à réécrire », Modèles linguistiques, Jean-Pierre Bobillot, 60 | 2009. http://ml.revues.org/214 ; DOI : 10.4000/ml.214

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1« Le Bateau ivre » est daté du mois de mai 1871. Arthur Rimbaud aura 17 ans le 20 octobre de la même année. Il a donc 16 ans lorsqu’il écrit cette pièce majeure de son œuvre.

[2Extrait du poème « Prologue », recueil « Les lèvres closes », 1867.

[3Lorsque sa mère écrit (12 août 1878) pour que Léon Dierx revienne à La Réunion où il trouvera un emploi au Chemin de fer, estimant qu’il est temps, à 40 ans, qu’il « reconnaisse que ces goûts artistiques et poétiques ne peuvent lui faire gagner sa vie », le poète décline la proposition. Sa vie est à Paris, et tant pis si l’art ne le nourrit pas.

[4

L’amour en fraude

J’ai vu passer, l’autre matin,
Un jeune Dieu dans la prairie ;
Sous un costume de féerie
Il sautillait comme un lutin.

Tout perlé d’or et d’émeraude,
Sans arc, sans flèche et sans carquois,
En chantonnant des vers narquois,
Il s’en allait comme en maraude.

Il redonnait, à chaque bond,
L’onde aux ruisseaux, des fleurs aux rives,
Des alouettes et des grives
Au saule creux et moribond.

Le fol Archer buveur de larmes,
Pour une fois pris en défaut,
À travers champs riait tout haut
De n’être plus qu’un fou sans armes !

Et singeant l’air d’un franc routier,
Fier de trahir son roi morose,
Il arborait un drapeau rose
Pour délivrer le monde entier !

Léon Dierx

[5Les liens entre « Le vieux solitaire » et « Le bateau ivre » sont aussi évoqués par Éric Boyer (« Léon Dierx, un poète déraciné ») et le poète Carpanin Marimoutou.

[6« Les Insipides, ou comment Rimbaud n’a jamais appris (qu’) à réécrire », Modèles linguistiques, 60 | 2009, 93-114.

[7« Revue d’histoire littéraire de la France », 1947.

[8« Le Premier Visage de Rimbaud », Émilie Noulet, 1953.

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