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Mystérieuse photo

Le fantôme de Baudelaire... dans une photo ?

25 novembre 2013
Nathalie Valentine Legros
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Est-ce la silhouette floue de l’auteur de « Spleen » que l’on aperçoit à l’arrière-plan de cette photo, à moitié cachée derrière le rideau ? Cette photo, inédite, miraculeusement sauvée de l’oubli, a atterri il y a peu entre les mains d’un expert marchand de photographies, Serge Plantureux, qui a mené deux mois d’investigation autour de cette mystérieuse image dont il s’avère que le personnage principal n’est pas celui que l’on pense... Une gravure fantastique... dont la valeur soudain devient inestimable.

La toile était levée et j’attendais encore...

« Que nos rideaux fermés nous séparent du monde »... [1]

Le thème du rideau dans l’oeuvre de Baudelaire est une tournure récurrente. On le retrouve par deux fois dans « Delphine et Hippolyte »...

« À la pâle clarté des lampes languissantes,
Sur de profonds coussins tout imprégnés d’odeur,
Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.
 »

Il est aussi présent dans « Le rêve d’un curieux », nommé, puis juste suggéré...

« J’étais comme l’enfant avide du spectacle,
Haïssant le rideau comme on hait un obstacle(...)
J’étais mort sans surprise, et la terrible aurore
M’enveloppait.—Eh quoi ! n’est-ce donc que cela ?
La toile était levée et j’attendais encore.
 »

Et le voilà encore ici, dans « La fin de la journée »...

« Je vais me coucher sur le dos
Et me rouler dans vos rideaux,
Ô rafraîchissantes ténèbres !
 »

Et le voilà toujours dans « Je n’ai pas oublié, voisine de la ville »...

« Je n’ai pas oublié, voisine de la ville,
Notre blanche maison, petite mais tranquille ;
Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus
Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus,
Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,
Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,
Semblait, grand oeil ouvert dans le ciel curieux,
Contempler nos dîners longs et silencieux,
Répandant largement ses beaux reflets de cierge
Sur la nappe frugale et les rideaux de serge.
 »

L’on pourrait ainsi poursuivre cette quête du rideau dans l’oeuvre de Baudelaire, hanté par la symbolique de ce qui est, tour à tour, caché ou révélé, subtilisé ou offert. Mais voilà que le « rideau » nous revient de manière inattendue, apparaissant dans toute sa splendeur et ses contradictions intimes, dans une... gravure fantastique ! Une photographie.

Il s’agit du portrait d’un homme, monsieur Arnauldet, qui pose assis sur un tabouret, devant un rideau : sérieux, moustache en avant, noeud pap’, montre à gousset et chapeau haut-de-forme tenu à la main. Mais en arrière-plan de ce portrait classique d’époque à l’ambiance austère, vers la gauche, apparaît une silhouette floue, à moitié dissimulée derrière le rideau qui forme le fond de la photo. Cette présence inattendue focalise l’attention, éclairant l’ensemble d’une étrange atmosphère... Qui était cet « inconnu derrière le rideau » ? Pour Serge Plantureux, de nombreux indices indiqueraient qu’il s’agit là de Charles Baudelaire, hypothèse qu’il avance après avoir mené deux mois d’une véritable enquête.

Cette photographie renaît de l’oubli dans de rocambolesques circonstances. « Tout a commencé sur un marché aux puces, comme dans une aventure de Tintin, raconte le magasine L’Express. Un jour, un brocanteur est venu proposer à Serge Plantureux un vieil album de famille à moitié dépareillé, acheté une poignée d’euros sur un marché de la proche banlieue. Plantureux « flashe » sur l’« inconnu derrière le rideau » et rachète l’album, pour quelques euros de plus. »

Serge Plantureux recherche alors avidement un indice qui ferait le lien entre ce « Monsieur Arnauldet » et Charles Baudelaire. Aucune trace de « Monsieur Arnauldet », ni dans les correspondances de Baudelaire ni dans ses biographies. Mais la persévérance de Serge Plantureux sera payante... « Il a fini par flairer une piste, raconte le site « ActuaLitté, les univers du livre ». Jean Adhémar, conservateur à la Bibliothèque nationale et contributeur à l’exposition du centenaire des « Fleurs du mal », en 1957, mentionnait : "Arnauldet sera quelque temps bibliothécaire au cabinet des Estampes de la BNF (1858-1869) ; ami de Monselet et de Baudelaire, fin gastronome et ironiste, il écrira dans La Gazette des beaux-arts un bon article sur les caricatures"...  »

Le rideau derrière lequel le photographe a caché sa tête...

D’autres indices viennent confirmer les liens entre « Monsieur Arnauldet » et Charles Baudelaire et encouragent Serge Plantureux dans sa quête d’identification de l’« inconnu derrière le rideau ».

Une chose est certaine, les troublants indices réunis par Serge Plantureux confèrent à cette photo un caractère fascinant. Au delà de la valeur marchande que pourrait prendre ce morceau de papier de 13 centimètres sur 18, cette photographie, dans l’hypothèse séduisante qu’elle dévoilerait la silhouette de Charles Baudelaire, nous éclaire un peu plus sur le personnage... Sur son rapport compliqué à la photographie. Sur le jeu des rideaux... Le rideau derrière lequel se cache Baudelaire, celui derrière lequel le photographe a caché sa tête... et le rideau magique de l’appareil photographique.

On peut s’interroger sur l’intention du photographe. A-t-il voulu piéger Charles Baudelaire en le faisant entrer subrepticement dans le cadre, à son insu ? Ou Charles Baudelaire, caché derrière le rideau, a-t-il juste jeté un oeil précisément au moment où le photographe appuyait sur la gâchette ? Le mystère reste entier et la gravure fantastique.

Nathalie Valentine Legros

Une gravure fantastique

Ce spectre singulier n’a pour toute toilette,
Grotesquement campé sur son front de squelette,
Qu’un diadème affreux sentant le carnaval.
Sans éperons, sans fouet, il essouffle un cheval,
Fantôme comme lui, rosse apocalyptique
Qui bave des naseaux comme un épileptique.
Au travers de l’espace ils s’enfoncent tous deux,

Et foulent l’infini d’un sabot hasardeux.
Le cavalier promène un sabre qui flamboie
Sur les foules sans nom que sa monture broie,
Et parcourt, comme un prince inspectant sa maison,
Le cimetière immense et froid, sans horizon,
Où gisent, aux lueurs d’un soleil blanc et terne,
Les peuples de l’histoire ancienne et moderne.
Charles Baudelaire

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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Notes

[1Les Fleurs du mal, Femmes damnées (1861), Delphine et Hippolyte »

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