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Edito

La politique du chien crevé

5 février 2014
Geoffroy Géraud Legros
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Chiens et chats suppliciés occupent les écrans et les « Une » des médias : « justice populaire », ou nouvelle manifestation d’une pathologie sociale de masse instaurée sous couvert de « démocratie » ?

« Pourquoi t’es là ? Réponse : lancer de chat ». Ça va être quelque chose, le premier jour de zonzon pour ce Farid Ghilas, s’esclaffe l’un de nos lecteurs sur sa page Facebook. L’homme qui a torturé un matou rouquin aura effectivement l’air fin, entouré de petites et grosses racailles — le mélange de la petite délinquance et de la grande criminalité étant la seule mixité pleinement réalisée par la République.

Un an ferme ! Bien des tabasseurs de mamies et des violeurs n’en ont pas pris autant pour des faits pourtant avérés. La Justice aimerait-elle les bêtes plus que les gens ? Les murs des Palais seraient-ils soudainement devenus poreux à la cause animale ?

L’explication est sans doute ailleurs, résumée par l’un des innombrables statuts Facebook qui se réjouissent de la lourde peine infligée au tortionnaire de chaton : « victoire de la Justice populaire », clame l’internaute qui, avec bonne foi et comme tant d’autres, se proclame « citoyen ». La « citoyenneté » s’entend, sur les réseaux sociaux, comme la liberté, voire le devoir de dénoncer — au sens large et au sens propre —, « d’informer », et de « réinformer ».

La loi de l’offre et de la demande faisant bien les choses, les « citoyens » numériques trouvent sur des myriades de pages tout aussi « citoyennes » matière à nourrir leur cyber-civisme : « ce que cachent vos médias », « ce que cache l’État français » (et tous les États de la planète), « le monde de l’avenir du futur », ainsi que les pléthoriques déclinaisons du « si toi aussi tu penses qu’il y a un complot  » etc.

On notera qu’à l’instar de tout espace concurrentiel, celui de la citoyenneté a ses gagnants et ses losers. D’un côté, les pages de « réinformation » telles que citées plus haut, qui capitalisent des « j’aime » — marque de légitimité dans le monde de Facebook. De l’autre, ceux qui peinent et patinent dans la choucroute et capitalisent, au mieux, quelques centaines de pouces relevés.

Comme dans le monde réel, c’est le crible de l’argent qui sépare sur les réseaux le bon grain de l’ivraie. À cent lieues de ce que s’imaginent web-citoyens, apôtres de la démocratie numérique et croyants de la neutralité du Web, c’est par de massives campagnes de pubs et l’achat de « likers » bidons que progressent nombre de pages qui prétendent aller contre le courant.

Qui paye ? La question n’est jamais abordée par les animateurs (inconnus) de ces pages, pourtant intransigeants adeptes de la « transparence » et des mots d’ordre anti-corruption. Là où il y a de l’argent, il est bien légitime de poser la question « à qui profite... » : et l’on notera que les plus grosses machines de prétendue « contre-information » des réseaux sociaux convergent immanquablement vers des thématiques à ce point identiques qu’elles en constituent, finalement, un ensemble cohérent : 11 Septembre, complots en tous genres : Bilderberg, synarchie, Chemtrails dont le nœud serait la conspiration judéo-maçonniquo-pédophile-Illuminati qui viserait au génocide de 80% de l’Humanité et au Grand remplacement des occidentaux par les bronzés (on résume).

Piètre complot, d’ailleurs, puisque n’importe quel clampin peut en apprendre l’existence et les finesses en allumant un ordinateur et en se rendant sur des réseaux créés et détenus par des multinationales américaines. Mais comme disait l’autre, plus c’est gros, et plus cela passe… Nul besoin d’être grand clerc pour comprendre que le mythe d’un 11 Septembre « inside job » renforce la croyance dans la toute-puissance de l’Amérique. Que la fixation sur la Terre Sainte, qui devient un enjeu géopolitique mineur au fur et à mesure depuis que le cœur du monde glisse à l’Est, détourne les regards des montagnes afghanes, pakistanaises, kirghizes et chinoises, que le bon vieil impérialisme — et non un fantomatique « Empire »— transforme en toute tranquillité en Dronistan et en Droguistan.

Nul besoin de dire quels bénéfices tire ledit impérialisme des visions du monde renversées, selon lesquelles Israël, petit État en voie de tiers-mondisation et peuplé de quelques millions d’habitants même pas tous Juifs, dicterait sa politique à une élite américaine industrielle et financière finalement bien innocente de ce que l’on fait au nom de l’hyperpuissance. Il n’y a là, au final que la vieille propagande fordiste, qui oppose capitalisme américain vertueux et familial et parasitisme financier enjuivé.

À ce stade, le lecteur se demande comment, sans mauvais jeu de mots, nous allons retomber sur nos pattes après ce bond qui nous a mené du lancer de félin à la géopolitique du pauvre qui sévit sur l’Internet.

Au vrai, il suffit de suivre le fil d’Ariane du faits-divers lui-même. Ainsi (voir la copie d’écran présentée plus bas), il n’aura fallu que quatre commentaires pour que la torture de ce petit animal renvoie au complot sioniste, et cela sur la page d’un internaute pas « conspi » pour un sou. Et il ne s’agit pas là, pour employer un terme de la pénible langue médiatique, d’un « dérapage ». Complots sionistes, Illuminati et autres sornettes confusionnistes et racistes sont en passe de devenir la lecture dominante de l’Internet 2.0, qui façonne les mentalités.

Un animal tué, des ecchymoses sur le visage d’une petite fille, un accident de bagnole, la mort d’un acteur, les tétons de Julie Gayet : tout part du complot et tout revient au complot, pourrait-on dire en paraphrasant Drumont, qui connaît une seconde vie grâce aux citoyens du numérique — autant qu’à leur insu.

Une humeur idéologique est en passe de s’instaurer : le moment venu, les politicards réactionnaires n’auront qu’à se baisser pour ramasser.

L’affaire Ghilas a ouvert les vannes à la dénonciation biaisée du sadisme envers les animaux.

« Biaisée », car les photos et montages qui circulent en tous sens sur la toile parlent de bien autre chose que de la condition animale.

Une image de chiens pendus circule depuis hier : des centaines de commentateurs imputent immédiatement ce meurtre à des « Roumains », « bougnoules, » « Kosovars », « Manouches », « Serbes ». Des invectives auxquelles répondent, comme ci-dessus, les accusations habituelles de « sionisme » de la part de certains membres des minorités visées. Les chiens ont en réalité été pendus en 2011 en Argentine, par un chanteur populaire, qui fut jugé et condamné pour ces faits.

La souffrance animale, cheval de Troie du racisme. Un passant nous affirme : "c’est forcément un Comorien qui a charcuté les oreilles de cette petite chienne". Autre fantasme, pour d’autres, le Réunionnais utiliserait le chien comme appât pour pêcher le requin.

L’émergence du thème de l’animal supplicié, qui occupe les écrans et les « Une » depuis quelques jours, pourrait donc n’être que la nouvelle manifestation d’une pathologie sociale et politique de masse, dont l’emprise s’étend au gré des emballements viraux et des rumeurs qui font le quotidien du prétendu village global. Une mobilisation permanente des réflexes reptiliens, combinée à l’illusion de pouvoir exercer derrière un écran les droits politiques que l’on a perdus dans la Cité.

L’invocation du droit des animaux à des fins de stigmatisation est chose courante dans notre île, où le Réunionnais est régulièrement accusé d’utiliser chiens et chats — vivants, comme il se doit — pour pêcher le requin : sanguinaire, le Créole martyriserait donc un animal sympa pour en pêcher un autre, pas sympa, mais protégé.

Mais comme le racisme est la chose du monde la mieux partagée, la barbarie imputée par le Français au Réunionnais est en passe d’être transférée par ce dernier… au Mahorais : ainsi, un passant — qui n’en savait rien du tout— nous affirmait au sujet d’une petite chienne aux oreilles salement charcutées, que nous avons recueillie : c’est forcément un « Comorien » qui avait torturé l’animal...

Bref, lorsque l’on veut faire de l’autre un sous-être, on commence par l’accuser de ne pas aimer les bêtes — c’est-à-dire, de ne pas aimer les gens… et d’invoquer contre lui une fantasmatique justice populaire, à laquelle d’autres ont déjà prévu de faire endosser l’uniforme du conflit des civilisations.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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