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Maurice : 5419 zour dan trou

« Inosan », le film de Jameel Peeraly comme un poing levé

27 juin 2014
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Jameel Peeraly brandit sa caméra comme une arme. Avec la dose de poésie inhérente à toute posture révolutionnaire. Ici, le viseur ne donne pas la mort : il dénonce. Murs rehaussés de barbelés, sirènes, portes qui claquent, univers carcéral oppressant jouent un contraste saisissant avec la pureté des paysages vertigineux ouverts sur l’océan, la tristesse infinie des champs qui ondulent dans l’or du soleil. Que vous soyez d’un côté ou de l’autre du mur qui marque la frontière entre la geôle et la liberté, vous êtes prisonnier. Condamné à l’enfermement, dedans comme dehors. « Inosan », un film-reportage de Jameel Peeraly dont on ne ressort pas indemne ! Le coup de coeur de 7 Lames la Mer...

Ali a partagé la cellule des frères Sumodhee, en septembre 2000. Il raconte que lorsque ses deux "compagnons de cachot" faisaient leur prière, c’était pour demander à Allah : "rends-nous aux bras de notre mère"...

Le 31 mai 2014, cela fera 15 ans/180 mois/5419 jours qu’ils crient leur innocence depuis leur cachot.

Océan. Vaguelettes... « Inosan », le film de Jameel Peeraly nous plonge dès la première image dans l’élément liquide, qui s’écoule comme les jours. « 5419 zour dan trou. 180 mwa ». Comme les années. « 15 an ». Pendant une vingtaine de minutes, le réalisateur mauricien oppose les séquences de l’univers brutal et déshumanisé de la prison où croupissent les « Inosan », à celles de « dehors » avec le spectacle somptueux de la nature insulaire où se morfondent les familles.

Pour les « Inosan » comme pour leurs familles, le temps s’enfuit en même temps qu’il s’est figé depuis 5419 jours. Ombre et lumière, clair-obscur. Le film déroule avec une lenteur hypnotisante sa pellicule Noir et Blanc comme pour mieux souligner cet étrange espace-temps régi par un rythme qui s’étire et flirte avec l’immobilisme : l’attente. L’attente des « Inosan » au fond du cachot. L’attente des familles de l’autre côté des barreaux.

Mounirah Sumodhee, mère de Imran et de Khaleel : "Je demande à Allah : rends-moi mes enfants".

L’irruption de la couleur brise tout-à-coup le récit cinématographique. Rupture. Fourmillement et cacophonie de la rue. Mouvements, style journalistique. Des anonymes témoignent face caméra, commentent l’« affaire de l’Amicale » qui défraie la chronique mauricienne depuis la sombre année 1999 (voir encadré) déjà endeuillée par la mort de Kaya dans une geôle. D’une interview à l’autre, un mot revient en écho, comme un leitmotiv : « Inosan ».

Ce sera la seule incursion de la couleur dans le film. Le seul passage où les paroles sont prononcées en direct. Face caméra. Cette séquence au montage cadencé matérialise la distance entre ceux qui vivent sans l’attente et s’expriment dans le décor technicolor des rues mauriciennes et ceux qui survivent dans l’attente et restent bouche close, enrobés d’une solitude en Noir et Blanc. Bien-sûr, ces derniers, vous entendrez leurs voix mais vous entendrez aussi leurs silences et vous ne les verrez jamais parler.

Rozina Sumodhee, femme de Khaleel : "j’espère que le Bon Dieu — ou la Justice — me rendra un jour mon mari parce qu’il est innocent".

Les circonstances qui ont mené derrière les barreaux quatre Mauriciens (Sheik Imran Sumodhee, son frère Khaleeloodeen, Abdool Keeramuth, Mahmade Shaffick Nawoor) sont brièvement résumées sous forme de textes à l’écran. Il ne s’agit pas ici d’un reportage sur l’« affaire de l’Amicale » mais d’une évocation dépouillée et poétique des conséquences de cette affaire sur les individus dont la vie a été brutalement bouleversée. Il ne s’agit pas d’un documentaire qui s’attarde sur les faits, ni d’une enquête journalistique mais d’une reconstitution lancinante des mécanismes d’un système en proie aux atermoiements et aux errances qui laisse des vies broyées sur le bord du chemin.

L’oeil du photographe domine l’ensemble dans une succession de tableaux vivants. Et nous laisse subjugués.

Nathalie Valentine Legros et Geoffroy Géraud Legros

Wahzeer Oudeen Sumodhee, fils de Khaleeln, avait 4 ans lorsque son père à été emprisonné. "Souvent, je fais un rêve... La famille est enfin réunie... Souvent, dans ce rêve, je suis à côté d’un soleil couchant".

Clandestine Island Studios. Mars 2014.

Jameel Peeraly

Le 23 mai 1999, trois mois après la mort de Kaya, des bagarres éclatent suite à un match de football (finale du championnat) entre la « Fire Brigade » et le « Scouts Club ». Des champs de canne sont incendiés, des incidents signalés en divers endroits. Les locaux de la Mauritius Football Association sont attaqués. L’Amicale de Port-Louis est incendiée vers 18h30. Sept personnes, dont une femme enceinte et deux bébés, périssent dans cet incendie. Neuf personnes sont arrêtées. Parmi elles, Sheik Imran Sumodhee, son frère Khaleeloodeen, Abdool Keeramuth, Mahmade Shaffick Nawoor sont condamnés à la prison à vie.

Depuis un an environ, cette affaire connaît de nouveaux développements suite à la mobilisation des avocats qui démontrent dans un document de 228 pages que l’enquête a négligé certaines pistes (notamment celle de l’Escadron de la mort qui avait à son actif plusieurs assassinats et hold-up.) et que face à la pression populaire les autorités se sont empressées de trouver des « coupables ».

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

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