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Grèce : ils sont vivants… et nous ?

5 juillet 2015
Geoffroy Géraud Legros
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Lire un article de Régis de Castelnau et apprendre simultanément la victoire du OXI grec : sacré télescopage, qui valait bien quelques lignes, agrémentées d’un final rabat-joie.

Dans son dernier — et excellent papier publié sur son site « vu du droit » — Régis de Castelnau, avocat de son état et au demeurant le meilleur fils du monde, avoue une rechute.

Rechute vers un haut mal qui avait affecté les jeunes esprits de Marx et de Bakounine, qui reprît à la cinquantaine le brûlant Mao Zédong au sortir d’une brasse dans le Yangtsé, pour rattraper même le très pratique Deng, pourtant plus porté sur l’aptitude des chats à croquer les souris qu’à la couleur que prenait leur pelage dans le long matin de l’Histoire.

Ce mal, c’est l’hégélianisme, et plus exactement, l’hégélianisme de gauche, celui dont la dialectique, pour reprendre la formule de Marx, ne marche déjà plus complètement sur la tête. Ainsi, à l’instar du spectateur d’Iéna qui voyait dans l’Empereur la Raison incarnée (et à cheval), Castelnau perçoit à juste raison dans Alexis Tsipras ce que de Gaulle — parlant de lui-même — nommait un « homme du destin ».

Et de nous avertir, avec la malice qui sied au rédacteur de « Causeur » adressant un clin d’œil dessalé à Beauvoir, dame patronnesse post-mortem de « Causette » : on ne nait pas Tsipras, on le devient.

Outre qu’il est rassurant de constater qu’il existe des juristes hégéliens, (la horde verse plus volontiers dans le kantisme calibré « apologue de l’île abandonnée », ce qui explique bien des abjections), qu’il est plus rassurant encore de constater qu’il existe des hégéliens de gauche pour donner un sens plus pur aux mots de ladite horde, on ne peut que donner raison à l’intuition dialectique de l’ami Castelnau — et ce, alors même que l’on est, comme votre serviteur, pas philosophe pour un liard.

S’il est malheureusement doté d’antennes trop courtes pour capter les ondes longues de l’Histoire avec majuscule, le très prosaïque auteur de ces quelques lignes retient qu’une historiographie américaine par trop méconnue a, à l’encontre des autoroutes du sens commun balisées par Tocqueville-Furet, mais aussi par une vulgate marxisante bourrée de téléologie jusqu’à la gueule, montré que les radicaux de la Révolution française l’étaient eux aussi devenus. Sans y être plus que cela prédisposés par l’idéologie, ni celle dite des Lumières, aujourd’hui cible d’une critique obsessionnelle qui hante éducateurs et anti-éducateurs, ni, comme on l’a conspirationné de l’Abbé Barruel à Alain Soral, par la pensée maçonnique — 20% à peine des députés de la Constituante étaient des « frangins ».

Rien de particulier ne disposait donc Robespierre — qui, si le Rock du « Bachelier » de Vallès dit qu’il « se réservait, attendait son heure, muet, à la Constituante » était en réalité un jeune propre sur lui fort apprécié de la bonne société d’Arras — à devenir Robespierre.

Si le radical — ou tout au moins le rebelle — perçait chez le jeune Saint-Just, frappé d’une lettre de cachet à 19 ans à la demande de sa mère (bonjour l’Œdipe), il ne semblait pas écrit pour autant que l’auteur du très porno « Organt » incarnerait pour la postérité roideur, ascétisme et frugalité à la mode des anciens Romains.

Pas certain, comme l’écrit Castelnau, que la variante borgesienne du « connais-toi toi même » — « le destin d’un homme aussi long et compliqué soit-il, se résume en fait au jour où il apprend définitivement qui il est » — borne l’itinéraire inauguré par « la rencontre des circonstances et d’un grand caractère ».

Mais il est hors de doute, en revanche que, s’ils ne savent pas l’histoire qu’ils font, les hommes savent tout de même qu’ils font l’Histoire. En cela, ils sont vivants, et c’est en cela que Tsipras, ancien jeune du KKE scissionniste et groupusculaire, a fait revivre la Grèce, en proie à la nécrose du marché dont le mot d’ordre pourrait être celle des cancers, si les cancers avaient besoin de mot d’ordre : « il n’y a pas d’alternative ».

À l’heure où je poste ce billet, le « OXI » (« non »), qui est à la Grèce de 2015 ce que le « Z » (« il est vivant ») était à celle des Colonels, semble surgir des urnes.

Cette victoire pose une question qui n’est plus celle de l’historicité, désormais acquise et conquise de Tsipras, ou de celle, décidément irréductible, de la Grèce.

Pharmakon : la vieille tribu grecque mêle ses espoirs dans le cratère du vouloir, pour redonner vie au corps métastasé par l’Usure. Cette vie, la Grèce va-t-elle l’insuffler au monde, à notre monde de momies ligaturées dans le gris de la soumission et de la résignation ?

J’en doute.
Et je suis inquiet.

Inquiet, parce que l’oligarchie a toutes les cartes en mains pour faire partout ailleurs d’une victoire grecque un nouvel acte de la tragédie de la « stratégie du choc » — en justifiant par le séisme dans l’Hellade une réplique qui abattrait brutalement les coûts du travail, élèverait la pression fiscale et effondrerait les salaires, le tout au nom d’un « non » grec que la propagande ambiante s’est employée à présenter comme mère de tous les cataclysmes.

Je suis inquiet, aussi, car nous ne disposons pas des outils politiques et idéologiques pour riposter. Un « non » grec devrait nécessairement imposer aux organisations de transformation sociale un nouvel agenda : celui de la prise du pouvoir, par la multiplication des referendum, par les mouvements de masse, par une nouvelle Nuit du 4 Août. Car si les radicaux deviennent radicaux et ne naissent pas radicaux, si les idées ne font pas directement les actes dans le monde sensible, encore faut-il qu’un courant idéel et qu’une humeur idéologique président aux ruptures et aux chambardements. En d’autres termes : il faut de la vie.

Or, chacun peut voir dans quelle morbidité inclinent nos passions communes, et cela jusque dans nos élans les plus forts. Les mots, c’est un poncif de le dire, sont importants. Nous avons été « Charlie », puis (nettement moins nombreux) « Kenya » et « Garrissa », nous avons été « Danemark », nous avons été — du moins pour les moins éclairés d’entre nous — « Nemtsov », nous avons été « Bardo », « Charleston » etc.

Nous sommes empathiques, mais d’une empathie à somme nulle et sans fin, qui dissout la puissance thaumaturgique de la compassion dans la douleur qu’elle voudrait guérir et perd l’espoir de résurrection dans les corps auxquels elle voudrait redonner vie ; nous sommes, nous n’avons pas manqué une occasion d’« être » ce qui se faisait descendre, défourailler, abattre, bombarder. Notre empathie, si elle est bien réelle, ne nous a pas portés à « être » hier Malala, Lassana Bathily, Kobane, ni aujourd’hui OXI, Tsipras, Grèce. Et est-ce par hasard qu’un chercheur français, dans une tentative de décrypter le phénomène « Charlie » qui reste à discuter, a choisi d’utiliser le terme, fort peu attendu dans un ouvrage qui se veut sociologique, de « zombie » ?

Oui, un frisson de vie a parcouru aujourd’hui la part la plus blessée d’un grand corps mondial mutilé par les Shylock des temps modernes et soumis depuis des décennies aux trepalia des inquisitions nouvelles. Mais nous, sommes-nous vivants ? Ou, pour poser la question que la Grèce, depuis qu’elle est Grèce, adresse à l’esprit universel : savons-nous, saurons-nous, devenir vivants ?

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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