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Grandes surfaces : vole dans le tas !

8 octobre 2012
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Une grande surface de La Possession pillée, il y a 3 jours. Un fast-food et une station-service du Chaudron attaqués par une vingtaine de personnes, il y a 5 jours. Une grande surface du Moufia, cible d’une soixantaine d’émeutiers qui « ont tout cassé sur leur passage », il y a 1 an. Le traumatisme des émeutes dites de la « vie chère » de février 2012, précédé et suivi d’accès de fièvre sporadiques, signes annonciateurs et répliques, n’est pas dissipé, simplement assoupi. De même que n’était pas apaisée la colère du Chaudron 1992… Ni celle de 1991… Ni celle de 1973 ! Juste assoupies…

De faits de société, les attaques de grandes surfaces sont reléguées à la rubrique des faits divers et ne monopolisent plus la Une de la presse. Soubresauts d’une société postcoloniale au bord de la crise de nerfs et gangrénée par le désir d’exister en consommant, ces violences se banalisent tandis que la majorité détourne le regard en attendant que le coup de chaleur se fane de lui même. Jusqu’à quand ?

Le documentaire d’Anaïs Charles Dominique et Loran Médéa [1], « L’horizon cassé », regard porté sur les évènements du Chaudron 20 ans après, ouvrira-t-il une brèche dans l’apathie ambiante teintée d’hypocrisie qui nous détourne de l’île réelle ? On peut rêver… En attendant, le cauchemar n’est qu’assoupi.

En 1991, les évènements du Chaudron provoquent une lame de fond et, tandis que dans les décombres d’un grand magasin les morts resteront anonymes et leur nombre inconnu, tout ce que la société réunionnaise compte de voix portantes et importantes monte certes au créneau mais sans produire un courant durable de pensée et d’action. Le Père René Payet, Jean-François Sam-Long, Alain Lorraine, Anne Cheynet, Alain Gili, Proper Eve, Daniel Vaxelaire, etc. Leurs contributions individuelles sont publiées dans le numéro intitulé « Emeutes » que la revue « Grand Océan » de Carpanin Marimoutou et Jean-François Reverzy, consacre aux évènements. En 1996, Pierre-Louis Rivière écrit « Emeutes » pour le théâtre Vollard, évoquant le « grand défoulement collectif qui déborde » jusque dans le salon de la famille où il situe l’action de sa pièce et où la télévision joue le rôle de courroie de transmission entre dedans et dehors.

Sans triage dans le café

De passage au Festival International du Film d’Afrique et des Iles, ce vendredi soir au Port, nous visionnons le documentaire du Martiniquais Gilles Elie-Dit-Cosaque : « La liste des courses ». Il y est question du grand mouvement revendicatif de février 2009 suscité aux Antilles par la vie chère. Et du « Manifeste pour les produits de haute nécessité » cosigné par neuf intellectuels dont Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant, pour ne citer que les plus connus. Ce manifeste, texte court et audacieux rédigé collectivement, démontre les vertus d’un mouvement massif auquel chacun a pris part à sa manière sans triage dans le café : peuple, syndicalistes, politiques, intellectuels confondus. La société réunionnaise court-elle à sa perte pour cause d’individualisme forcené ? Est-elle capable de dépasser les clivages hérités pour produire un élan unitaire qui relèguerait le processus débridé de l’émeute au rang anecdotique ou, pour le moins, le canaliserait en énergie positive ? Lèr larivé pou nou pansé an Réyoné [2] ?

A l’assaut du ciel

Et le politique ? Face aux explosions populaires, il fait preuve d’une constance remarquable dans l’incompréhension. Maillé dans la koljak de ses contradictions, dépassé par ce qui passe hors de son orbite. 1973 : en pleine bataille entre autonomistes et départementalistes, l’explosion du Chaudron échappe à tous, comme le reconnaît alors « Témoignages Chrétien de La Réunion », revue radicale proche du PCR. En 1991, lorsque le quartier populaire s’embrase à nouveau, cette fois pour Télé-Freedom, l’épisode ébranle le champ politique réunionnais, ramène les communistes à leur socle de 12% des suffrages aux élections qui suivent et lance — brièvement — la colombe de Freedom à l’assaut du ciel. Fin 1992, les émeutes ciblent le Score du Chaudron, le concessionnaire auto... La tension monte chez les petits commerçants. Evoquant ces journées de décembre 1992, nous nous souvenons de plusieurs d’entre eux, postés face à leurs magasins, sabre ou fusil, parfois à pompe ou à canon scié, à la main.

Inaction, distance et incompréhension

Aujourd’hui, la grande surface l’emporte sur la boutik. Bien souvent, la prise d’assaut des grands magasins est animée par le sentiment d’une justice ainsi rétablie. Et pour cause : il suffit de jeter un regard aux prix, et particulièrement, à ceux des produits de première nécessité, pour prendre la mesure des abus. 2€50 la boîte de grains ! 12€ le sac de riz ! Et que dire des yaourts, boissons, viandes de qualité correcte, devenus produits de luxe pour le plus grand nombre. 1992 était une fête : rallyes impromptus dans le chemin, distributions de riz improvisées à quelques mètres du rideau défoncé du Score… 2012 était plus organisé, plus mobile. Plus politique aussi, ce qui, comme toujours, échappe aux professionnels de la chose, élus en tête. Car c’est le travail qui était véritablement au cœur du mouvement de février. Disons-le, quitte à choquer : les jeunes ont souvent atteint leur but, forçant un pouvoir qui se disait à cours d’emplois à débloquer des enveloppes de contrats aidés. Mais là encore, personne n’a su ni voulu transformer en énergie positive ces révoltes confuses. Et c’est bien cette inaction, due à la distance, à l’incompréhension ou à des motifs moins avouables, qui se paie aujourd’hui. Elle se paiera encore et encore. Car tant que la colère ne sera pas guidée, mise en mots, canalisée vers un projet, on ne pourra empêcher une jeunesse sacrifiée de « voler dans le tas », dans les supermarchés comme face aux forces de l’ordre. Et qui pourra légitimement affirmer qu’elle a tort ?

Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros
8 octobre 2012

• A lire aussi :

- « Inégalités, détonateur social : La Réunion : des révoltes logiques ? »
- « Portrait robot de l’exclusion »

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1Tiktak production

[2Baster, Lorizon kasé

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