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Tribune Libre de Perceval Gaillard

« Faisons comme s’ils étaient fous... c’est tellement plus confortable »

13 janvier 2015
Perceval Gaillard
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La récupération politicienne tous azimuts couplée à la présence de chefs d’états ennemis de la liberté et de la démocratie, lors du rassemblement de Paris, est une insulte à la mémoire des journalistes de Charlie Hebdo. Elle représente la trahison ultime de nos camarades et donne la nausée à tous ceux qui partageaient leurs combats. Tristesse, colère et rage au cœur.

Tristesse, comme tous ceux qui ont lu ou lisaient encore Charlie Hebdo, devant l’horreur de la tuerie et le symbole qu’elle représente. Sur cela tout a été dit ou presque. Oui, c’est la liberté d’expression qui a été attaquée par des fous se réclamant de Dieu. Oui, c’est la laïcité qui a été attaquée par des pseudos-musulmans n’ayant jamais dû lire le Coran pour faire ce qu’ils font. Oui, c’est un symbole de la gauche française, anticléricale, antimilitariste et antilibérale, qui a été attaqué par des personnes voulant faire sauter la dernière digue anti-islamophobe dans notre pays, celle de la gauche française.

Alors on pouvait être en désaccord avec la ligne éditoriale de Charlie Hebdo, notamment depuis la période Val/Fourest comme c’est mon cas, et en même temps ressentir une infinie tristesse devant la mort tragique de nos camarades. Charlie c’est notre culture commune, notre patrimoine commun. A titre personnel j’ai appris à lire avec Charlie, j’ai pris mes premières leçons d’économie avec Oncle Bernard — leçons qui m’ont d’ailleurs été d’un grand secours par la suite pour ne pas succomber au lavage de cerveau libéral dispensé par l’Éducation Nationale !

J’ai appris à rire avec Charlie. C’est une partie de moi-même qui est morte avec Cabu, Charb, Oncle Bernard et les autres… C’est une partie de tous ceux qui se réclament de la gauche radicale dans notre pays. D’où l’infinie tristesse qui s’est emparée de nous depuis mercredi… tristesse qui s’est vite muée en colère.

Colère, devant la récupération ultra rapide de la mort de nos camarades par ceux-là même qui les combattaient et les traitaient comme des chiens. Car Charlie, ce n’est pas nous tous, ce n’est pas vrai. Charlie, ce n’est pas la droite ou l’extrême-droite : ce ne sont ni Sarkozy, ni Hortefeux, ni encore moins Le Pen… Charlie, ce ne sont pas non plus ceux qui sont descendus dans la rue l’an dernier pour manifester contre le Mariage pour tous et qui criaient au blasphème à chaque couverture les brocardant.

Charlie, ce n’est pas la finance, ce n’est pas le CAC 40, ce ne sont pas les médias dominants à la botte du pouvoir économique et politique, ce n’est pas l’État français allié stratégique du Qatar qui finance les djihadistes en Syrie et partout dans le monde. Ce n’est pas non plus La Marseillaise comme le dit Luz, dessinateur rescapé du massacre : « Des gens ont chanté la Marseillaise. On parle de la mémoire de Charb, Tignous, Cabu, Honoré, Wolinski : ils auraient conchié ce genre d’attitude ».

Charlie Hebdo : Une du 27 juillet 1994

Charlie, c’est l’Internationale, c’est la lutte pour les sans-papiers, pour les Roms, pour l’égalité sociale, pour les droits des salariés, pour l’écologie… Charlie, c’est la gauche radicale dans toute sa complexité et parfois dans toutes ses contradictions. Charlie, ce n’est pas un PS social-libéral qui trahit ses électeurs et les valeurs fondamentales de la gauche : ce ne sont ni Valls, ni Macron, ni même Hollande.

Comme le dit Willem, membre de la rédaction de Charlie Hebdo : « nous vomissons sur tous ces gens qui, subitement, disent être nos amis ». La colère et la nausée ressenties devant toutes ces tentatives de récupération « nationales » se sont transformées en véritable rage suite au rassemblement parisien de ce dimanche 11 janvier 2015.

Rage, rage au cœur, rage au ventre devant la présence de certains chefs d’état « invités » par l’État français pour rendre hommage à toutes les victimes des attentats, donc aux journalistes de Charlie aussi. Comment accepter la présence de despotes ou de véritables terroristes en première ligne d’un cortège rendant hommage à des journalistes qui les ont combattus toute leur vie ? Et comment croire une seule seconde au motif officiel invoqué, en faveur de la démocratie et de la liberté de la presse, lorsque l’on voit le pedigree et l’action politique de certains participants ? Petit tour d’horizon non exhaustif :

  • Mariano Rajoy, premier ministre espagnol. Franquiste nostalgique, celui-ci a fait voter un arsenal législatif répressif de grande envergure, connu sous le nom de « Loi de Sécurité Citoyenne », pour contrer l’immense mobilisation populaire qui se déroule actuellement en Espagne (6.000 manifestations l’an dernier). Cette loi liberticide comprend notamment l’interdiction de se rassembler sur Internet (directement dirigé contre Podemos), des amendes très fortes (30.000 euros) en cas de refus de décliner son identité, de déshonneur du drapeau espagnol ou d’utilisation de pancartes critiquant la nation espagnole mais surtout l’interdiction de dessin satirique prenant pour sujet, par exemple, un politique. C’est donc un homme interdisant dans son pays la caricature politique qui a défilé ce 11 janvier à Paris en l’honneur de Charlie Hebdo… A vomir.
  • Viktor Orban, premier ministre hongrois. Raciste, xénophobe, populiste… particulièrement virulent contre les Roms et globalement tous les étrangers présents en Hongrie. Tout ce que Charlie Hebdo exècre et combat depuis des années. La rage de voir cet homme défiler dans les rues de Paris en l’honneur de nos camarades assassinés. A vomir.
  • Petro Porochenko, président ukrainien putschiste. Il gouverne avec les néo-nazis nostalgiques de Stepan Bandera, l’un des plus grands criminels de guerre de la seconde guerre mondiale. Là aussi tout ce que Charlie adore… et assurément un modèle pour la démocratie. Voir Hollande lui claquer la bise au lieu de la poignée de main traditionnelle a été un affront supplémentaire en cette triste journée. A vomir.
  • Ali Bongo, président du Gabon. Digne héritier de son père figure éternelle de la Françafrique, corrompu jusqu’à la moelle, principal argentier des campagnes présidentielles françaises depuis plus de trente ans (ce qui explique certainement sa présence aujourd’hui) et grand démocrate devant l’éternel. Demandons aux journalistes de TV+, attaqués et mitraillés par les sbires du régime, ce qu’ils en pensent… par contre pas besoin de demander aux gars de Charlie, nous le savons déjà. Je n’ose imaginer ce que doit ressentir Laurent Léger, rescapé et auteur d’un article au vitriol en août 2013 sur Ali Bongo et Cecilia Atias ex. Sarkozy, lorsqu’il voit cet homme défiler en l’honneur de ses camarades assassinés. A vomir.
    Deviantart, by muhammadibnabdullah

  • Benyamin Netanyahu himself, the last but not least : premier ministre israélien. Un homme d’état terroriste, au sens premier du terme, qui a plus de sang sur les mains que n’en aura jamais le pire des djihadistes. Netanyahu qui n’a eu de cesse, depuis son arrivée au pouvoir, de torpiller le processus de paix et de rendre impossible la création d’un état palestinien. Sans parler des crimes de guerre et contre l’humanité dont il est responsable lors des assauts contre Gaza. Cet homme a le sang de milliers et de milliers de Palestiniens sur les mains (hommes, femmes, enfants, vieillards) et il défile tranquillement dans les rues de Paris en l’honneur des journalistes de Charlie Hebdo, lui qui est responsable de la mort de centaines de journalistes palestiniens coupables d’avoir fait leur travail… A vomir.

On pourrait parler aussi de la présence du secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, qui n’a absolument rien à foutre là, si ce n’est pour préparer l’opinion à une future attaque sur un pays musulman. Au choix : la Syrie, l’Iran, le Yémen… mais la coupe est pleine, la rage est trop forte et la tristesse revient…

Oui, ce soir je suis triste, nous sommes tristes, de la mort brutale de nos camarades qui partageaient nos combats et nos luttes. Tristes car ils ont assassiné Charlie une seconde fois ! Oui « Nous sommes Charlie », nous l’avons été depuis longtemps, nous le sommes aujourd’hui et le serons encore demain et après-demain.

Oui, ce soir je suis en colère, nous sommes en colère, le cœur gros, de l’ignoble récupération politicienne qui a eu lieu depuis mercredi. En colère parce qu’ils ont tué Charlie une seconde fois… Non, Sarkozy n’est pas Charlie ! Non, Le Pen n’est pas Charlie ! Non, Valls n’est pas Charlie ! Ils ne l’ont jamais été, ne le sont pas et ne le seront jamais. Ni demain, ni après-demain.

Dessin à la Une du Charlie Hebdo de novembre 1970

Depuis mercredi, nous entendons tout et n’importe quoi : des journalistes ignares qui répètent en boucle les mêmes poncifs éculés dans une gigantesque entreprise de « télévangélisation nationale » (l’expression est de Médiapart), des experts qui n’y connaissent rien et se gargarisent de leur ignorance crasse en véhiculant des stéréotypes islamophobes sous couvert de « regarder les choses en face », des politiques qui tentent de récupérer l’affaire du mieux possible en évitant soigneusement d’aborder les sujets de fond : la crise économique et sociale qui frappe notre pays depuis 2008, la misère et la déshérence dans les quartiers (et pas seulement d’ailleurs), la ségrégation vécue par une grande partie de la population au regard de son origine sociale et ethnique, la radicalisation d’une partie de notre jeunesse au contact d’imams formés chez nos amis saoudiens ou qataris, l’immense humiliation coloniale qui continue à structurer les rapports entre la République et ses « indigènes », la politique internationale de la France-impérialiste et atlantiste — qui met en danger nos citoyens sur et en dehors de notre territoire pour satisfaire notre maître états-unien —, les institutions sclérosées de la 5ème République qui étouffent le peuple et le maintiennent sous le joug d’une oligarchie prédatrice contrôlant le pouvoir économique, médiatique et politique…

Dans tout ce brouhaha pas un de ces médiacrates ou responsables politiques n’a par exemple parlé du soutien de la France au Qatar et aux djihadistes en Syrie, à l’exception notable de Clémentine Autain (porte-parole d’Ensemble et membre du Front de Gauche), alors qu’il s’agit d’une donnée fondamentale pour comprendre ces attaques terroristes.

Source : sport24

La France, en bon laquais des Etats-Unis d’Amérique, a financé et finance toujours les fondamentalistes en Syrie, véritable plaque tournante du djihadisme international. De la même manière, nous sommes toujours alliés stratégiques du Qatar qui soutient activement le fondamentalisme wahhabite à travers la planète. Tout le monde le sait et personne n’en parle… sauf les supporters du Sporting Club de Bastia dans une de leurs banderoles ! De la même manière personne ne parle du désastre lybien — par peur de déplaire à Sarkozy ou BHL certainement — qui est devenu aussi une plaque tournante du terrorisme jihadiste et un immense réservoir d’armes pour des mouvements comme AQMI ou Boko Haram. Là aussi tout le monde le sait mais personne n’en parle.

Quand aux tueurs, ce sont des monstres, point barre. Personne ne s’interroge sur le fait que des jeunes Parisiens, orphelins ayant grandi dans des foyers, aient basculé dans le fondamentalisme suite à l’attaque américaine sur l’Irak. Sont-ils nés terroristes ? Etaient-ils programmés à devenir des assassins ? Leur histoire et leur parcours ne devraient-ils pas nous interpeler bien plus qu’ils ne le font ? Ou bien continuons comme ceci, ne nous interrogeons pas par peur des réponses que l’on pourrait trouver et faisons comme s’ils étaient fous. C’est tellement plus confortable.

1996

Ne pas chercher à comprendre, c’est cependant nous condamner à voir ce genre d’actes se répéter à plusieurs reprises. Nous pouvons continuer à traiter les symptômes, tant que nous ne nous attaquons pas à la racine du mal, il s’agira d’un pansement sur une jambe de bois.

Cela ne se fera pas en un mois, ni même en un an : il s’agit d’un travail de fond. Et ce soir, ce n’est pas le moment. Ce soir je suis triste, nous sommes tristes. Ce soir, je suis en colère, nous sommes en colère. Ce soir, j’ai la rage, nous avons la rage. Ce soir, le peuple de France, fier et digne, s’est levé pour dire non à la barbarie et rendre hommage aux victimes. Ce soir, nos gouvernants, lâches et opportunistes, ont trahi leur mémoire et tenté d’instrumentaliser la belle mobilisation populaire à de vulgaires fins électoralistes. Cela va marcher quelques temps, ils vont gagner quelques points dans les sondages qu’ils reperdront aussi vite. Ne restera alors plus rien de leur manœuvre politicienne.

La tristesse, la colère et la rage, elles, perdureront. Car ce soir, « Nous sommes Charlie » et le serons encore pendant longtemps.

Perceval Gaillard

Deviantart by Atomik-Goku

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