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Complots, révoltes

Esclavage : les révoltés de Bourbon

21 mai 2018
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Pas de Spartacus noir à Bourbon ? Pas de Toussaint Louverture ? Entre 1750 et 1848, pas moins de 19 tentatives de rébellion d’esclaves sont recensées sur l’île. « Les formes de révolte les plus investies seront le vol, le marronnage, les voies de fait, et le suicide ; les esclaves « ont maronné dans la danse » cherchant à préserver leur identité culturelle ». Et l’esclavage à Bourbon n’était pas plus « doux » qu’ailleurs. Hommage à Elie, Jacoto, Farla, Zannecozame, Jean-Marie, Hilarion, Morvan, et tous les autres qui se sont révoltés pour la liberté !

Saint-Denis de La Réunion.

La révolte d’Elie, un fait historique unique dans l’histoire de l’île


Pendant longtemps, on a accrédité l’idée qu’il n’y avait pas eu de révoltes d’esclaves à La Réunion, du temps où elle s’appelait Bourbon. Et que les esclaves de cette île avaient accepté leur condition.

L’esclavage à Bourbon, disait-on, était plus « doux » que dans les autres sociétés esclavagistes. Il aurait eu ici un caractère quasi familial, le maître étant une sorte de pater familias, qui conduisait dans la même mansuétude ses enfants et ses esclaves, dont certains étaient d’ailleurs aussi ses enfants ; que tout le monde se mélangeait pacifiquement…

Et puis, les historiens on mis en lumière les événements de 1811 à Saint-Leu, appelés « La révolte d’Elie ». Aujourd’hui, ce fait historique est connu mais souvent considéré comme isolé, unique dans l’histoire de l’île.

Toussaint Louverture. Source : bibliothèque du Congrès.

19 tentatives de rébellion d’esclaves entre 1750 et 1848


Un autre historien a écrit qu’il n’y avait « pas eu de Spartacus noir à Bourbon » comme dans l’Antiquité romaine. Ni de Toussaint Louverture réunionnais comme à Saint-Domingue [aujourd’hui Haïti] ; c’est-à-dire qu’il n’y avait pas eu de leader charismatique pour prendre la tête des esclaves et diriger une grande révolte.

Est-ce pour autant que les esclaves de cette île ont accepté leur condition ? L’histoire montre bien que non, même si les formes de résistance n’étaient pas forcément spectaculaires ni conformes aux idées de notre temps.

Les sources historiques et judiciaires révèlent pas moins de 19 tentatives de rébellion d’esclaves entre 1750 et 1848. Aucune n’a débouché sur la libération des esclaves, la plupart d’entre elles ayant été écrasées avant même d’avoir pu être réalisées.

Trois événements — trois dates : 1799, 1811, 1835 — rappellent pourtant que les esclaves ont bel et bien tenté de renverser la situation et d’échapper à leur condition.

Du côté de Sainte-Rose, aquarelle de Jean-Joseph Patu de Rosemont, avril 1802.

Sainte-Rose, 12 octobre 1799


Le contexte : la société esclavagiste de Bourbon a toujours été hantée par la crainte de révoltes d’esclaves. Une société qui prive les hommes de leur liberté ne vit pas dans la sérénité car tôt ou tard les opprimés peuvent se révolter. Pour parer à cette menace, un appareil répressif préventif a été mis en place. C’est vrai dans les dictatures modernes ; c’était vrai à Bourbon.

Cela transparaissait déjà dans la structuration même du système esclavagiste. Tout était fait pour séparer, dès l’arrivée, les esclaves de même ethnie et de même langue.

On envoyait un Yambane à Saint-Pierre, l’autre à Saint-André ; un Betsimisiraka à Sainte-Rose, l’autre à Saint-Paul ; un Antandroy à Saint-Denis, l’autre à Saint-Leu…

Et cette stratégie a fonctionné jusqu’à un certain point. Quand les gens ne peuvent pas se comprendre, ils ne peuvent pas comploter. Néanmoins, cela n’a pas suffi à dissuader les esclaves d’agir pour briser le joug implacable du système servile.

Séance de la Convention Nationale abolissant l’esclavage 1794 (16 pluviôse an II). Illustration de Monsiau.

Pour tenter d’arracher la liberté


Cela se passe en 1799, soit 10 ans après la révolution française, quelques années après l’instauration de la 1ère République et quelques années encore après le 1er décret d’abolition de l’esclavage de 1794 qui, rappelons-le, n’a pas été appliqué à Bourbon, refoulé par les autorités locales.

Les esclaves sont au courant de l’actualité, même si elle leur arrive parfois décalée et déformée. Ils savent que le pays vit des temps troublés et vont jouer de ce trouble pour tenter d’arracher leur liberté.

En 1799, Bourbon est en effervescence pour des raisons politiques complexes qui peuvent se résumer ainsi : l’avènement de la République inquiète la colonie où l’on redoute les conséquences d’une émancipation des esclaves. Certains pensent que Bonaparte viendra abolir l’esclavage ; ou peut-être les Anglais. Et tout cela sous « la menace servile latente », pour reprendre les mots de l’historien Claude Wanquet.

Le 12 octobre 1799, un complot est dénoncé aux autorités, qui visait à une extermination générale de tous les Blancs. La libération des esclaves n’est pas revendiquée comme le 1er objectif : elle serait la résultante automatique du massacre des Blancs.

Eruption du volcan de l’île Bourbon, aquarelle de Jean-Joseph Patu de Rosemont (1812).

Le lieu


La Région de Sainte-Rose, autour de la Rivière de l’Est. C’est une vaste région assez peu peuplée, à cause de la proximité du volcan. Elle est dominée par quatre ou cinq grandes habitations. Erigée en commune depuis 1790.


Les protagonistes


Les esclaves : Adonis, jeune cuisinier malgache, qui a averti son maître de l’existence du complot. Jacoto, également malgache, qui a distribué des racines sensées rendre fous les Blancs ou du moins les endormir avant le massacre. Un certain Farla, esclave malgache qui se dit sorcier. Un autre, appelé Zannecozame, également sorcier, qui devait tuer les Blancs de Saint-Denis avec de la viande de bœuf empoisonnée.

Il y a encore Jean-Marie, Hilarion, Morvan, Jean-Baptiste, Mars, Lafleur, Louis, Marcelin, Cambrai, autres esclaves impliqués dans le complot, en majorité des Malgaches, quelques Créoles, un ou deux Malbars. Et aussi, Lindor et Figaro, esclaves de Saint-Denis.

Ce sont les noms des inculpés, ceux dont on a pu prouver ou soupçonner la culpabilité, mais il semblerait que le complot ait concerné plusieurs centaines de Noirs.

Les maîtres... Parmi les propriétaires, sont cités : Levillan Desrabines [le maître d’Adonis] / Romain Monnier / Dédé Boyer / François Bayonne / Madame Sansom / Monsieur Granhautz / Monsieur Cazanbon. On sait peu de choses d’eux, sauf qu’ils étaient propriétaires des esclaves impliqués dans la conjuration.

Plantation de café. Île Bourbon. Aquarelle de Jean Joseph Patu de Rosemont, début du 19ème siècle.

Le projet/les événements


Les esclaves pensaient agir à la faveur d’un débarquement anglais sur l’île, d’autant que pour repousser l’envahisseur, les maîtres leur auraient fourni des sagaies. Ils pensaient que leur atout était le nombre.

Ils se sont donc rendus sur les propriétés pour recruter des complices. Chacun avait pour consigne de commencer par tuer son propre maître.

Ensuite, ils devaient incendier une case ; ce serait le signal du déclenchement de la tuerie générale. Les maîtres, dont la majorité devait assister à une séance théâtrale, seraient déjà endormis ou rendus fous par les racines.

Après avoir tué les Blancs de Sainte-Rose, les insurgés continueraient sur Sainte-Marie, Sainte-Suzanne puis les autres quartiers et se partageraient le butin.

L’esclave Adonis a averti son maître de l’existence du complot.

La répression


Les raisons pour lesquelles l’esclave Adonis a dénoncé le complot ne sont pas connues.

Le premier arrêté et interrogé est Jacoto, le détenteur des racines. Quinze esclaves sont condamnés les 25 et 26 octobre 1799, dont dix à mort.

Les autorités ne retiennent comme chef d’inculpation que le projet de révolte armée, et passent outre le recours à la magie.

Finalement, on n’exécutera que 5 des 10 condamnés, ceux considérés comme les chefs du complot. Ils ont été « canonnés », c’est-à-dire attachés à la gueule de canons, lesquels ont ensuite été actionnés.

Les corps ont ainsi été déchiquetés sous les yeux d’une masse d’esclaves afin qu’ils voient ce qui arrivera à ceux qui oseront s’attaquer à la société coloniale.

Exécution des révoltés. Source : mi-aime-a-ou.com.

Dénonciations, soupçons, condamnations


Cet horrible châtiment vient punir en réalité uniquement des paroles. La véracité du complot et son début d’exécution ne sont pas attestés. Tout ce qui a pu être établi, c’est que les esclaves concernés ont dit qu’ils allaient le faire.

Cet événement marque pour la colonie le début d’une période de dénonciations, de soupçons, d’enquêtes, et de condamnations d’esclaves, souvent sur des motifs futiles.

Le moindre mot de travers d’un esclave est considéré comme criminel. Par exemple, un esclave qui dit publiquement qu’il en a assez de la vie, est considéré comme coupable.


La singularité


La singularité de cette révolte par rapport aux autres, tient à la présence de l’élément magique, très fort chez les esclaves. Aspect sans doute accentué par la représentativité des esclaves malgaches dans le complot. Mais les autorités coloniales n’en tiennent pas officiellement compte. Farla et Zannecozame ne sont même pas interrogés.

Bord de mer de Saint-Leu, par Adolphe d’Hastrel, 1836.

Saint-Leu, 8 novembre 1811


La révolte de Saint-Leu, dite révolte d’Elie, est la plus connue et la plus étudiée. Elle a donné lieu à plusieurs livres et à un film.

Le contexte : l’île n’a jamais vraiment vécu en paix. Du début du peuplement à 1848, elle est régulièrement agitée par des raler-pousser, certains plus prononcés que d’autres.

Trois événements historiques — dont deux se sont déroulés ailleurs — ont marqué le contexte de la révolte de 1811.

1789 n’est pas si loin, la société réunionnaise est encore imprégnée du souvenir de cette révolution sensée rendre les hommes libres et égaux en droit.


Les esprits marqués par la révolte de Saint-Domingue


Mais surtout, il y eut la révolte de Saint-Domingue qui a fortement marqué les esprits, tant du côté des maîtres que du côté des esclaves. Si ailleurs, des esclaves avaient pu se battre pour se libérer, alors pourquoi pas ici ?

Enfin, un événement plus local est intervenu : l’occupation anglaise de 1810 à 1815.

Depuis longtemps, les esclaves pensaient que la présence anglaise faciliterait leur action, et les Français locaux pensaient la même chose, l’Angleterre, déjà très influencée par le mouvement abolitionniste, ayant interdit la traite depuis 1810.


Le lieu


La révolte prend naissance dans le quartier de Saint-Leu, puis s’étend à Saint-Louis, notamment au Gol et à l’Etang-Salé [à l’époque rattaché à Saint-Louis] ainsi qu’à Saint-Paul.

La prison. Illustration extraite du livre de Timagène Houat : "Les marrons".

Les protagonistes


Les Libres de couleur : ils se sont rangés de façon quasi unanime derrière les Blancs. Les noms de quelques uns sont parvenus jusqu’à nous : Jean-Baptiste et Prudent Marie-Jeanne, fils de Timothée Hibon et de l’esclave Marie-Jeanne. Leur père, n’a pas pris part au combat contre les esclaves, mais eux, si. Deux autres Libres de couleur font partie des contingents blancs : Gaspard et Louison.

Chez les conjurés, on compte au moins un Libre, un certain Dauphin, qui finit aussi en prison.

Les esclaves : au moment de la révolte, 1500 esclaves travaillent sur la commune de Saint-Leu, toutes propriétés confondues. La conjuration a concerné entre 400 et 500 esclaves sur l’ensemble des communes impliquées.

Bien que les autorités coloniales aient attribué la responsabilité de la révolte aux esclaves natifs (Créoles), on remarquera que du point de vue ethnique, les 190 personnes arrêtées et condamnées sont en plus grand nombre des esclaves issus de la traite : 54% de Cafres, 22,6% de Créoles, 19,4% de Malgaches, 3,2% d’Indiens. Les révoltés étaient en majorité des Noirs de pioche [ceux qui travaillaient la terre] ; 14% étaient artisans ou domestiques ; 8% des commandeurs.

Camille Bessiere-Mithra interprète Elie dans le film de William Cally, écrit avec Sudel Fuma : "Elie ou les forges de la liberté", 2011.


Emilie, Flore, Dorothée, Reine, Esther, Henriette, Marthe...


Les chefs de la révolte : les principaux sont Elie, Gilles, Prudent, Fulgence, Géréon, Pierre-Noël, Augustin. Elie était forgeron, donc artisan. Gilles, Géréon et Augustin étaient commandeurs. Ainsi les commandeurs n’étaient-ils pas toujours les « makros » des maîtres comme on le dit souvent.

Le traître : Figaro, l’esclave qui a trahi ses congénères. On y reviendra.

Les femmes : elles ont joué un rôle important mais indirect. Elles seront interrogées et parfois condamnées, mais aucune ne mourra en prison. Il y a Emilie, mère d’Elie et de ses 3 frères ; Flore, mère de Gilles et de Célerine, sa sœur ; il y a encore Dorothée, Reine, Esther, Henriette, Marthe. Et peut-être d’autres dont l’histoire n’a pas retenu les noms.

Ces femmes ont joué le rôle d’espionnes ou de relais d’information. Un autre aspect de leur « implication » — non négligeable car perceptible en filigrane — est leur rôle d’éducatrices, car plusieurs étaient les mères des leaders, ce qui montre que cette révolte a germé chez des esclaves qui bénéficiaient d’une certaine structure familiale, et qu’elles n’ont pas élevé leurs fils dans la soumission.

Les femmes ont joué le rôle d’espionnes ou de relais d’information.

43 propriétaires sont concernés


Les propriétaires : la quasi-totalité des terres de Saint-Leu appartient à la famille de Pierre Hibon ou à sa parentèle. Rien d’étonnant donc à ce que cette famille soit la plus touchée par la révolte.

Outre les Hibon direct, il faut citer les Baillif, Aubert, Macé, Lesport, Lebreton, Dejean, Ricquebourg, Maunier, Hoareau ; tous ces grands ou petits propriétaires font partie du « clan Hibon ».

D’après Sudel Fuma, 43 propriétaires sont concernés, la majorité à Saint-Leu.


Le projet/Les événements


Les préparatifs de l’insurrection ont quasiment duré un an. Elie et quelques autres avaient essayé le marronnage peu avant mais ils avaient été rattrapés et avaient goûté de la prison. C’est sans doute après cet échec qu’ils ont opté pour la révolte.

Certaines circonstances ont permis aux esclaves de se retrouver pour fomenter leur conjuration.

Sudel Fuma, "graphé" par Yannich Hoarau, allias Nayhn dans une ruelle située derrière la cathédrale de Saint-Denis. Photo : Jean-Claude Legros.


Des sagaies et des sabres cachés jusqu’au jour J


D’abord, la question de l’eau. A Saint-Leu, les propriétés se situent à mi-hauteur, sans cours d’eau à proximité. Les esclaves doivent donc se rendre plusieurs fois par jour au « bassin d’eau » de la Ravine du Trou, pour l’approvisionnement. C’est à cette occasion qu’ils rencontrent les esclaves des autres habitations et mettent au point leur projet.

Concernant la collusion avec les esclaves de Saint-Louis et de l’Etang-Salé, il faut savoir qu’en décembre 1810 et janvier 1811, un bâtiment anglais est resté en rade de l’Etang-Salé suite à des avaries. Un grand nombre d’esclaves de Saint-Leu, Saint-Louis et Etang-Salé furent réquisitionnés pour procéder aux réparations — qui durèrent environ deux mois — et eurent ainsi largement le temps d’échafauder collectivement leur projet.

Le plan d’action des insurgés est assez confus si l’on se réfère aux archives mais il est probable que les esclaves arrêtés et interrogés n’ont pas tout avoué. On ne sait donc pas quelle fut la stratégie précise des esclaves mais il y en avait une. Ils ont par exemple pris le temps de fabriquer des sagaies et des sabres qu’ils ont cachés pour le jour J.

Leur idée était de s’attaquer aux maîtres et de les éliminer afin de mettre en place une nouvelle société avec de nouvelles lois, sous l’égide de Géréon qui savait lire, écrire et parler français. Elie était en quelque sorte le tacticien de la révolte et comptait sur Géréon pour gouverner après la victoire.

C’est au « bassin d’eau » de la Ravine du Trou que les esclaves se retrouvaient pour mettre au point leur projet. Image extraite du film de William Cally : "Elie ou les forges de la liberté".


La trahison met les esclaves au pied du mur


Au moment où les hostilités commencent, les comploteurs n’ont pas encore vraiment donné le signal de départ. Mais les circonstances les amènent à agir plus tôt que prévu. Là encore, tout part d’une dénonciation.

L’esclave Figaro était infiltré, en vue de surveiller les esclaves suspects et de transmettre les informations aux autorités, en échange de sa liberté. C’est exactement ce qu’il a fait. La trahison met les esclaves au pied du mur. Harangués par Elie, ils décident d’agir avec leurs armes de fortune et se dirigent vers les habitations.

Le premier à tomber sous leurs coups est un certain Adam de Maricourt, petit propriétaire peu considéré et particulièrement méprisant à l’égard des Noirs. Après l’avoir roué de coups et laissé pour mort, le groupe se dirige vers les autres habitations, rejoint par d’autres esclaves au passage et raflant toutes les armes qu’il peut trouver.

Mais entretemps, le fonctionnaire informé par Figaro alerte les autorités et rassemble une milice lourdement armée. L’effet de surprise est anéanti, la riposte se prépare.

Révolte de Saint-Leu : les circonstances amènent les esclaves à agir plus tôt que prévu. Image extraite du film de William Cally, "Elie ou les forges de la liberté".


La répression


La répression fut terrible : environ 50 esclaves tués, 190 arrêtés et 25 peines de mort prononcées, dont celles d’Elie et de ses frères ; ainsi l’esclave Emilie perd-t-elle ses trois fils le même jour.


La singularité


Dans l’histoire des complots et révoltes serviles à La Réunion, celle de Saint-Leu est en tout singulière. D’abord, c’est la seule qui a pu être effectivement réalisée. Ensuite, elle visait explicitement le renversement du système esclavagiste. Cette révolte était un projet politique.

Les Hibon ont été particulièrement concernés parce qu’ils représentaient la majorité des propriétaires de Saint-Leu. Mais ils n’étaient nullement visés en tant que famille, d’autant qu’ils n’étaient pas du tout réputés comme les plus mauvais maîtres.

Par ailleurs, Elie avait explicitement recommandé d’épargner les femmes, alors qu’en 1799, il était prévu de ne pas faire de quartier et de tuer tous les Blancs.


Révolte de Saint-Leu : un acte politique fondamental


Ensuite, bien qu’elle n’ait pas atteint ses objectifs, cette révolte a été pensée, conçue et exécutée uniquement par des esclaves, contrairement à ce qui s’est passé dans les Caraïbes où toutes les révoltes ont été fomentées par des Libres, qui ont entrainé les esclaves. Ici, comme on l’a vu, les Libres de couleur se rangeaient généralement derrière les maîtres.

A l’époque, les esclavagistes s’étaient convaincus que les Noirs étaient incapables de concevoir un plan, d’élaborer une stratégie, de se mettre d’accord, de s’organiser. Mais ils l’ont fait.

L’historien Gilles Gérard conclut que dans cette révolte, on trouve les exigences d’un acte politique fondamental, bien loin d’une réaction spontanée ou improvisée face à tel ou tel événement.

Saint-André, pont de la rivière du Mât.
Antoine Roussin, 1855.

Saint-Denis/Saint-André, 1835


Le contexte... Pendant cette période, les mouvements abolitionnistes en Europe sont très actifs. Des échos parviennent à La Réunion, suscitant espoir chez les esclaves et crainte chez les maîtres.

Mais surtout, en 1835, l’Angleterre abolit l’esclavage à l’île Maurice restée anglaise. Le mythe d’une invasion anglaise resurgit. De part et d’autre, on redoute ou on espère. Une fois de plus, les esclaves pensaient que les Anglais les soutiendraient. Pourtant, cet espoir a déjà été déçu en 1811.

D’autre part, depuis 1834, certains Libres de couleur lisaient aux esclaves des numéros de la « Gazette des colonies » qui diffusait certains écrits jugés « incendiaires », propres à « exciter la haine entre deux classes » et à « appeler les esclaves à la révolte ».


Le lieu


C’est à Saint-Denis et à Saint-André que se trouvent les foyers du complot. Et cela s’étendra jusqu’à Saint-Paul, notamment au Bernica, dans l’Atelier de Mme Desbassayns.

La propriété de Mme Desbassayns.
Photo : Gabriel Blanc.

Les protagonistes


Le complot est mené par des Libres de couleur qui ont rallié la cause des esclaves. Le fait est sans précédent dans l’île. Les complots antérieurs ont pu compter un ou deux Libres de couleur.

Mais jamais les Libres de couleur ne s’étaient associés en nombre aux esclaves. Au contraire, ils se trouvaient généralement au rang des milices constituées pour combattre les Noirs ou chasser les Marrons.

Il faut y voir sans doute encore une fois l’influence de l’indépendance de Haïti, proclamée depuis 1804 mais reconnue par la France seulement en 1825 ; l’abolition de l’esclavage à l’île Maurice, mais surtout la situation discriminatoire que vivaient les Libres de couleur, légalement égaux en droits, mais souffrant des habitudes racistes ancrées dans une société reposant sur le préjugé de couleur. Ils étaient influencés par les idées progressistes qui circulaient en Europe et par les courants abolitionnistes.

Sont arrêtés : Louis Timagène Houat, mulâtre libre qui laissera son nom à « l’affaire » / Jean-Marie Lamour / Jean-Pierre de Catherine / Joseph Chryseil / Elie Chery / Jean-Baptiste Marcelin / Pierre-Louis Bonhomme. Et les esclaves Montrose, Théodose, Alphonse et Jean-François.

L’histoire n’a pas retenu les noms des trois esclaves qui ont dénoncé le complot. Aucun propriétaire n’est directement impliqué puisque le complot a été découvert avant son exécution.


Le projet/les événements


Les archives n’apportent que peu de précisions sur le projet. Il était question d’attaquer la poudrière de Saint-Denis afin de se procurer des armes. Houat, ses camarades et un nombre indéterminé d’esclaves « s’agitaient » depuis plusieurs mois, tant à Saint-Denis qu’à Saint-André.

Des tentatives de ralliement étaient lancées en direction d’autres Libres et de certains Blancs réputés sensibles à la cause abolitionniste, tant à Bourbon qu’à l’île Maurice.

Houat était en relation avec un Martiniquais appelé Cyrille Bissette auteur d’une publication anti-esclavagiste, que Houat faisait circuler à La Réunion.

Mais les preuves tangibles manquent, si l’on excepte les armes trouvées dans les cases des esclaves. Chez Houat, la perquisition ne révèle ni arme, ni plan d’insurrection, ni munition. Tout juste trouve-t-on dans ses poèmes — car il se piquait de poésie — certaines allusions au complot, à la liberté arrachée par les armes…


De l’arsenic dans le pain


On a pu repérer dans les propos prêtés notamment à Lamour qu’il était bien prévu une action violente contre la société blanche et contre les mulâtres opposés au complot, sans faire de quartier pour femmes et enfants.

On a trouvé également chez l’un des accusés, appelé Joseph Drozin, un étendard fabriqué par son épouse, exprimant un symbolisme lourd de menaces pour les Blancs. Mais cela s’arrête là concernant les Libres.

Par contre, dans les aveux des esclaves accusés, on trouve bien un projet d’action sanglante selon un schéma désormais classique : la révolte éclaterait un jour de cérémonie religieuse, quand la majorité des habitants seraient rassemblés dans les églises. Des incendies seraient allumés ici et là, histoire de semer la confusion.

Les esclaves se regrouperont pour procéder à un massacre général ou sélectif de la population blanche. Au préalable, on aurait empoisonné bon nombre de personnes en introduisant de l’arsenic dans le pain.

"La condamnation", illustration extraite du roman "Les Marrons", Louis Timagène Houat, Editions du CRI, 1988.

La répression


Le 12 décembre 1835, 20 personnes sont arrêtées et emprisonnés. Six mois plus tard, le verdict est rendu. Il n’y aura heureusement aucune condamnation à mort, grâce au bénéfice du doute et à une modification récente du code pénal. Quatre esclaves sont mis aux fers et déportés à l’île Sainte-Marie ; quatre Libres de couleur sont condamnés à la déportation, dont Timagène Houat, et trois autres à cinq ans de prison.


La singularité


Les contours de ce complot sont flous. Au point qu’il y a au moins un historien qui pense que ce complot n’a existé que dans les peurs de la société coloniale. S’il est bien attesté que Houat et ses camarades étaient des activistes anti-esclavagistes, pour cet historien, ils n’étaient que de doux rêveurs, des utopistes.

Cependant, la société coloniale n’en a pas jugé ainsi. Le fait de n’avoir rien trouvé chez eux n’a pas suffi. Ils ont bel et bien été condamnés.

Mais la principale caractéristique de ce complot est qu’il a été initié par des Libres. Ce n’était pas la première fois que ceux-ci « s’agitaient ». Ils avaient à plusieurs reprises réclamé le respect réel des droits qu’ils étaient sensés avoir de par la loi. L’originalité de la présente action, c’est qu’ils s’étaient alliés aux esclaves en vue d’obtenir leur liberté.

Cette fois-ci, les libres ne luttaient pas pour eux, mais pour ceux qui n’étaient pas encore libres. Pour la première fois, des Libres de couleur se démarquaient radicalement de la société esclavagiste.

Quant à savoir ce qui était réellement prévu comme action, cela reste un mystère puisque le complot a été étouffé dans l’œuf.

Révolte esclave par Edouard Antoine Renard.

Une langue originale et fédératrice était née


Que nous révèlent ces trois chapitres de notre histoire ? D’abord, si les esclaves ont pu se concerter pour agir, c’est parce qu’une langue originale et fédératrice était née « entretemps » : le créole. Au départ, ils ne parlaient pas la même langue, mais — bien avant 1799 — au fur et à mesure, ils ont eu recours au créole pour communiquer. Sur ce point, la stratégie des maîtres a été contrecarrée.

Ensuite, les forces en présence étaient inégales ; aucun complot n’a abouti. Les Noirs avaient le nombre, mais les maîtres avaient les armes. Et surtout, ils avaient une stratégie de répression : la société était organisée de telle sorte que complot ou révolte pouvait difficilement aboutir. Par exemple, les esclaves étaient montés les uns contre les autres.

Les raisons pour lesquelles le jeune Adonis a dénoncé le complot ne sont pas connues, mais cette attitude de délation était encouragée par les maîtres. Le délateur recevait une récompense qui pouvait aller jusqu’à l’affranchissement et un lopin de terre. Cependant, dans le cas d’Adonis, cela n’est pas attesté.

Figaro, quant à lui, a bien reçu une pension de 1000 francs par an — que les Français ramenèrent à 750 quand ils reprirent l’île — et un terrain à Saint-Joseph.

C’était toujours un esclave qui dénonçait les complots, les maîtres ne découvrant jamais rien par eux-mêmes. La société coloniale était organisée de telle façon que les esclaves étaient toujours trahis.

"Pour marquer les esprits et clore l’espace insulaire comme un espace de servitude, les habitants imposent l’exécution des révoltés tout autour de l’île"... — Illustration extraite de "Les marrons", de Louis Timagène Houat, Editions du CRI (Centre de Recherche Indianocéanique)


La société esclavagiste engendrait des traîtres


Ne nous hâtons pas de juger les « traîtres » avec notre éthique actuelle. Les temps étaient durs et pour beaucoup, le seul moyen de s’en sortir était la stratégie personnelle. La société esclavagiste engendrait des traîtres.

Tous les complots découverts ont conduit les Noirs en prison, où plusieurs sont décédés en raison des conditions de détention particulièrement infâmes.

La révolte de 1811, la plus sanglante, s’est soldée par 2 Blancs tués et 1 blessé. Mais 50 Noirs sont tombés durant les combats. 25 condamnations à mort ont été prononcées ; 7 seront commuées en travaux forcés. 15 esclaves seront effectivement exécutés dont Elie et ses trois frères, ainsi que Gilles. Les 3 derniers sont morts en prison avant l’exécution.

Cette révolte — la seule qui a effectivement eu lieu — a été menée uniquement par des esclaves, contrairement à celles bien plus nombreuses et retentissantes des Caraïbes, où les actions ont abouti avec l’aide ou sous la conduite de Libres de couleur. Cela confirme que les esclaves de Bourbon ne manquaient ni d’intelligence ni de détermination et ont montré de réelles capacités d’organisation au moins égales à celle des hommes libres.

Les esclaves ont payé de leur vie leurs combats pour la liberté. Et s’ils l’ont fait, c’est parce que l’esclavage à Bourbon n’était pas plus « doux » qu’ailleurs.

Par Libico Maraja.

L’image de la docilité des esclaves définitivement sapée


Pour Audrey Carutenuto [« Un autre regard sur les complots serviles à l’île Bourbon »], les esclaves exerçaient une pression constante contre la société coercitive, cherchant à préserver leur identité culturelle :

« Nous y voyons la démonstration de l’existence d’une conscience politique servile, d’une connaissance des enjeux internationaux, et au-delà, de la perméabilité de la sphère insulaire aux diffusions progressistes et ce malgré l’éloignement, enfin de la capacité tactique, stratégique des esclaves, à saisir les faiblesses d’un système coercitif.

Ces événements furent avec le temps sous-estimés par l’historiographie… Pourtant, si l’on considère la somme des projets de rébellion, on y lit sans conteste la permanence d’une menace contre l’ordre établi, une pression constante des esclaves contre la société coercitive. Il est donc insuffisant de dire que les révoltes serviles ne furent pas une forme majeure à La Réunion, et que l’île n’eut jamais son Spartacus…

La méfiance des colons engendra un système répressif très performant et explique l’adaptation des contestations serviles à d’autres formes échappant à la vigilance coloniale : les formes de révolte les plus investies dans la colonie bourbonnaise seront donc le vol, le marronnage, les voies de fait, et le suicide ; les esclaves « ont maronné dans la danse » cherchant à préserver leur identité culturelle ; les femmes ont refusé leur réification en réduisant les naissances, autant de manifestations qui sapent définitivement l’image de la docilité des esclaves réunionnais ».

Expédite Laope-Cerneaux

L’acteur Peter Mensah interprète Oenomaus dans la série "Spartacus : Les dieux de l’arène"

Pour en savoir plus sur les complots et révoltes d’esclaves


Révolte des esclaves : le syndrome de Saint-Leu
La guerre la pété ! La révolte dann café !
Révoltes à Bourbon : de la gueule du canon à l’île de l’horizon
Nulle explosion ne peut anéantir Morvan le fort ni le bel Hilarion
La guerre Cilaos, pareil inn guerre de cent-an


Sources : Audrey Carotenuto, « Les résistances serviles dans la société coloniale de l’île Bourbon », Université Aix-en-Provence, 2006 • Gilles Gérard, « La guerre de 1811 », L’Harmattan, 2015 • Hubert Gerbeau, « L’esclavage et son ombre », Tome 3, Université Aix-en-Provence, 2005 • Sudel Fuma, « La révolte des oreilles coupées », Historun, 2011 • Raoul Lucas et Mario Serviable, « Les gouverneurs de La Réunion », CRI, 1987 • Claude Wanquet, « Histoire d’une révolution », Tome 3, Jeanne Lafitte, 1984.

7 Lames la Mer : 23 novembre 2016, Révoltes à Bourbon : de la gueule du canon à l’île de l’horizon, dossier réalisé par Jean-François GERAUD • 3 décembre 2017, Nulle explosion ne peut anéantir Morvan le fort ni le bel Hilarion.


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