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Histoire

Esclavage et amour : lété pas doux !

19 décembre 2014
Jean‐François Géraud
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Le métissage biologique issu de la période esclavagiste qui a façonné la société réunionnaise dans la violence (et le viol) constituait-il « l’horizon pacifique de la colonie » ? Pour en finir avec cette fable qui voulait que l’esclavage à La Réunion fût « plus doux qu’ailleurs », il faut sans doute explorer les méandres de l’histoire qui mènent à une vérité à mi chemin entre la fable et l’enfer du décor.

Extrait d’une lithographie d’Antoine Roussin ("Types malgaches", 1882)

L’esclavage colonial doit être considéré comme première étape et matrice du fait colonial. Et si de nombreuses études ont tenté, par l’étude de la sexualité coloniale, de « rendre compte du racisme et de l’expansion impériale européenne » [1], « on peut observer pendant les siècles d’esclavage colonial des pratiques et des politiques dans les métropoles et dans les colonies qui témoignent du souci de préserver le prestige blanc, de tracer des frontières raciales, et de régir la sexualité » [2].

Il est de fait que les maîtres-planteurs, à Bourbon comme ailleurs, ont soumis les femmes esclaves — des femmes noires — aux pratiques répétées du viol et de la violence sexuelle. Ces pratiques, on le sait aujourd’hui grâce aux travaux de Sabine Broeck, étaient non seulement tolérées, mais sans doute encouragées par leurs propres épouses, dont l’historienne souligne la « complicité implicite dans le racisme dominant » [3]. Dénonçant avec vigueur la corruption engendrée dans les mentalités par ce qu’elle nomme « the large scale white pornographic perspective » qui encourageait une banalisation du viol institutionnalisé par les hommes blancs, elle établit que la femme blanche apparaît comme schizophrène tant elle est, d’un côté, « totalement privée de droits civiques » dans sa propre société, et de l’autre, extrêmement privilégiée socialement et culturellement.

"Créole de Bourbon". Gravure de Hans pour le chapitre d’Eugène Aubert, « Le créole de l’île Bourbon » (cité supra). Transformée par les planteurs en mythe érotique, empêchée de s’affirmer comme sujet désirant, la femme apparaît ici garante de la moralité, chargée de protéger enfants et mari au foyer.

Toutefois une telle violence n’épuise pas toutes les formes de relations sexuelles entre maîtres et esclaves : « En contextes coloniaux, les discours sur la sexualité ont souvent dissimulé, colonisé, effacé et absorbé un ensemble de sentiments bien plus complexes ; réduits au sexe, ils ont pu apparaître comme la clef faussement évidente d’une compréhension trop rapide », relève Ann Laura Stoler [4].

Naguère Prosper Eve abordant la question de l’amour entre maîtres et esclaves à Bourbon — le plus souvent sous l’angle judiciaire — citait les « exemples illustres de maîtres qui se sont passionnés pour leurs esclaves » [5]. Il rappelait ainsi que la voie la plus rapide qui mène une négresse à l’affranchissement est celle qui joue du désir ou des sentiments amoureux de son protecteur, et comment certaines esclaves, dans cette attente, ont vécu presque dans l’oisiveté dans des cases dont l’aménagement — en un relatif confort — tranchait nettement avec celui de l’habitat des autres esclaves.

Plus tôt, Gilberto Freyre avait conduit une réflexion sur le métissage au Brésil, partiellement transposable à l’île Bourbon [6]. La précocité de l’activité sexuelle des fils de maîtres est une conséquence du système esclavagiste, note-t-il, singulièrement à travers des pratiques sadiques, que suivent « le grand bourbier charnel, la négresse ou la mulâtresse », dénonçant « le milieu d’intoxication sexuelle créée par le système d’économie de monoculture et de travail esclave, en alliance secrète avec le climat ». Il rappelle combien la première enfance du maître a été pleine de cajoleries, de caresses de la part de la maman mais surtout des femmes de chambre de couleur ; pleine de bains tièdes donnés par les négresses, de mains de mulâtresses errant dans les cheveux, câlineries qui se prolongent parfois au-delà de la première enfance.

"Portrait de jeune fille", anonyme, fin18ème siècle, oeuvre appartenant au musée Léon Dierx (Saint-Denis, La Réunion). Ce magnifique portrait a été popularisé par le Théâtre Vollard qui en a fait l’affiche de la pièce "Marie Dessembre" en 1981. La photo du tableau a été réalisée dans de rocambolesques circonstances, le musée ayant tout d’abord refusé que le théâtre Vollard utilise ce portrait.

Nul doute qu’à Bourbon, l’enrichissement par le sucre de la plantocratie du XIXe siècle, en multipliant les domestiques féminines, a multiplié les mignardises et attouchements portés aux corps de ces petits mâles : « Environnés dès l’enfance de négresses engageantes et faciles, ils cèdent à l’attrait des voluptés matérielles, à un âge où les petits Parisiens ne songent encore qu’à jouer à la balle », rapporte Eugène Aubert [7], illustrant cette affirmation alors courante que sous les tropiques, les enfants blancs (européens) sont plus précocement sujets au désir sexuel. « Chaque sexe devient un dispositif de formation pour l’autre sexe, dispositif qui s’introduit au cœur de la maison » affirme Goffman [8].

Les planteurs ont donc eu des relations amoureuses avec certaines de leurs esclaves mais ce n’est pas ce fait que nous questionnons ici [9]. Nous voudrions plutôt dégager les enjeux de ces liaisons, et nous intéresser à leur nature et à leur signification sociale.

Extrait d’une lithographie d’Antoine Roussin (1848). "La femme de chambre". Son statut d’esclave est révélé par ses pieds nus. Antoine Roussin a-t-il "embelli" la réalité ? (Source : "De la servitude à la liberté : Bourbon, des origines à 1848", Jean-Marie Desport, Océan Editions, 1989)

Si les relations sexuelles entre maîtres et esclaves sont indiscutables, l’amour du maître blanc pour la femme noire est aussi établi dans la société de Bourbon. Lescouble [10] en atteste : « La maîtresse de Roudic est accouchée d’un garçon ». Lui-même a des concubines esclaves successives : s’il ne les évoque en son journal qu’avec prudence, dissimulant par l’usage d’un code secret les allusions préjudiciables, il manifeste à leur égard une gamme d’affects qui ressortent à la passion amoureuse : attachement, tendresse, jalousie. Ce sont Henriette (« J’ai donné à Henriette une alliance, elle m’a donné de ses cheveux ») ; Adélaïde (« J’ai su ce soir pourquoi Adélaïde était devenue si rare : elle a pris papa Elenther. La voilà donc devenue putain comme les autres » !) ; Elisée (« Elisée. Jouissance »). Cette dernière est enceinte de lui, perd son enfant avant terme en 1833, et finit par le délaisser : « Hier soir, Elisée n’est pas venue ; ce soir, elle n’est pas venue. Il paraît qu’elle a pris un nouveau parti. Salam donc ».

Il a surtout aimé Euranie, d’un sentiment si fort qu’il l’installe chez lui en 1824. Il la rachète en juin à Bruno de Sigoyer pour 500 piastres — somme que la jeune femme lui rembourse toutefois (paradoxe des amours serviles) avec un pécule qu’elle a réuni... Elle lui donne deux enfants « naturels », un fils en 1825 (Julien), une fille en 1826. Elle s’éloigne de lui à partir de 1828, et leur liaison finit sur une note triste : « Euranie est revenue aujourd’hui de Saint-Denis. Elle a passé voir les enfants un moment et je n’en ai plus entendu parler ».

Illustration : "Histoire de La Réunion par la Bande Dessinée" - Orphie

Cet amour fait évidemment problème dans la société bourbonnaise, singulièrement dans la perspective réflexive qu’en ont les spectateurs européens [11], hantés par la régulation de la sexualité, dans une colonie — Bourbon, part de l’empire colonial restreint de la France — projetée comme « soi de substitution » de la métropole : le discours colonial n’est-il pas en grande partie déterminé par la recherche d’une « vérité » de soi, européenne, bourgeoise et accessible à travers le sexe, comme le suggère Foucault ?

Encore faut-il préciser de quoi l’on parle. Yann Le Bihan [12] distingue, parmi les stéréotypes de la femme noire liés à son phénotype, la vraie noire, « Négresse », et la mulâtresse/métisse. Les traits de la « vraie noire » sont négroïdes, les productions imaginaires qui lui sont accolées sont empreintes d’animalité, elle suscite toujours une forte ambivalence, parfois sensuelle, le plus souvent lubrique : c’est la Cafrine, l’esclave noire de Bourbon, dont la sexualité est emplie d’une lascivité primitive assignée aux Noirs, conformément au modèle de la « wild woman » mis en évidence par Sharon Tiffany et Kathleen Adams [13].

Le docteur Yvan [14], aux idées abolitionnistes et assez généralement libérales, assoiffé du désir de connaître la « vérité » de la race et du sexe, en témoigne en des lignes aujourd’hui ambiguës et choquantes [15] : « J’ai vu souvent à Saint-Denis une négresse cafre, favorite d’un jeune homme de ma connaissance intime. (…) Svelte et grande, (…) Rose était d’ailleurs un type d’autant plus intéressant qu’elle représentait le côté moral de ces esclaves noires que les caprices des maîtres élèvent momentanément jusqu’à eux. Moins avisée que les mulâtresses, la pauvre fille ne cherchait pas à mettre à profit son éphémère ascendant pour assurer son indépendance ; elle ne songeait qu’à satisfaire des caprices d’enfant mal élevé et boudeur. Vaine, orgueilleuse, entêtée, sensuelle, sans amour, elle était exigeante, menteuse et colère comme toutes les natures brutales. (…) Son maître, jeune homme fort intelligent d’ailleurs, subissait la capricieuse humeur de son esclave avec une patience qui fort souvent m’étonnait. »

Marché aux esclaves d’el-Fasher.

« Un jour, poursuit le docteur Yvan, (…) je fus témoin d’un accès de jaloux emportement de cette beauté africaine : elle se répandit d’abord en invectives fort pittoresques contre son amant, et finit par lui enfoncer dans les joues ses ongles durs et crochus ; celui-ci ne se révolta pas contre cet acte de folie brutale. En présence d’un pareil fait, je me demandai par quel charme inconcevable des blancs peuvent être attirés auprès de ces sauvages créatures. Ces femmes, à la tête couverte d’une laine grêle et contournée, à la peau huileuse et puante, au museau proéminent, aux yeux ternes, s’éloignent trop complètement des types de beauté divinisés par nos peintres et nos poètes pour qu’elles soient autre chose pour nous qu’un objet de curiosité mêlé de répulsion. Cependant les Européens qui arrivent aux colonies ont, pour la plupart, certaines idées fort erronées qui triomphent de cette impression ; ils se figurent que des passions ardentes bouillonnent dans le sein bronzé de la laide Vénus africaine, et recherchent les faveurs de ces pauvres créatures ».

Ainsi « être physiquement “sous-développé” et libidinalement “sursexué” n’apparaissait pas comme un oxymore » [16], et Yvan est peut-être dupe de ce que plus tard Edward Said établira, à savoir que l’Orient — ici, le monde colonial — a été pensé comme « un lieu où l’on peut chercher l’expérience sexuelle inaccessible en Europe » [17], et son statut de bourgeois l’empêche-t-il non certes d’identifier, mais de nommer le désir physique qui pousse les hommes européens « vers l’indigénéité », révélant « la peur profonde du Noir [qui] s’inscrit dans la psyché tremblante de la sexualité occidentale » [18], de voir enfin que « la chair noire a pu apparaître attirante simplement parce qu’elle était interdite ou pensée plus “naturelle” » [19].

Pourtant, l’attirance qu’exercent ces femmes est à la même époque, exprimée simplement dans un autre registre par le commandant Guillain, imprégné d’idées saint-simoniennes. Il reconnaît la beauté des africaines qu’il rencontre, et dont il prend des daguerréotypes : « J’avais eu l’occasion de m’apercevoir qu’elle était, quoique du plus beau noir, remarquablement jolie » ; « Elle a les traits assez jolis pour une indigène, la peau pas trop noire et une physionomie agréable » [20]. Le commandant s’inscrit de manière positive dans la construction d’une érotique coloniale, achevée à la fin du siècle, où l’occidental passe de l’inclination intéressée pour la « ménagère » — l’épouse locale qui lui prépare les nourritures et les médecines, le soigne quand il est malade et lui évite le mal du pays — à l’érotisation pure et simple de la femme noire, « largement perçue comme possédant non seulement un appétit sexuel primitif, mais aussi les signes extérieurs de ce tempérament », commente James R. Ryan [21], singulièrement les fesses, complaisamment exhibées par l’iconographie — pornographique ! — colonialiste jusqu’au début du XXe siècle, comme indices de la fringale sexuelle dont la femme noire est alors dotée dans l’imaginaire occidental [22].

"Duco Sangharé, Peuhl", by Fernard Lantoine. Source : "Images et Colonies (1880-1962)", BDIC-ACHAC.

Mais c’est bien plutôt la mulâtresse — nous dirions la métisse — qui attire irrésistiblement les planteurs, jeunes ou vieux. Cette production imaginaire, selon Yann Le Bihan [23], s’éloigne de l’inquiétante et maléfique dépendance à la nature attribuée à la négresse. Claudine Cohen explique qu’à partir de la fin du XVIIIe siècle, pour les occidentaux, la mulâtresse représente « la perfection dans la beauté, la grâce, l’élégance », mais en même temps « la perfection du vice et de la luxure » [24] : alors qu’auparavant, le maître abusait de son esclave, désormais, c’est cette dernière qui l’entraîne dans la débauche.

Billiard [25] entonne l’antienne : « Les dangereuses mulâtresses se vengent du dédain dont elles sont l’objet en enlevant le mari à sa femme, et le fils à sa mère ». Rose de Freycinet, assez généralement futile, présente ces métisses comme des ensorceleuses : « Toutes ces filles [mulâtresses], jolies et bien faites, sont entretenues par les hommes riches, jeunes et vieux. Je le dirai à la honte des hommes, le père de famille porte chez ces misérables une aisance dont il prive les siens. Le croirais-tu, chère amie, il n’y a peut-être pas ici deux hommes qui n’aient une de ces filles, bien logée, bien habillée et entourée de cinq à six noirs ou négresses. Lorsqu’elles ont ruiné un homme, elles s’adressent à un autre en meilleure situation. J’ai vu, le jour des courses, beaucoup de ces filles habillées en satin blanc ou rose, avec un dessus de tulle brodé, chargées de diamants et de cachemires de mille à douze cents piastres ; d’autres en belles étoles de soie ou mousseline brodée, magnifique » [26].

En réalité, la démarche exploratoire du corps des mulâtresses par les maîtres est opposée à celle du corps de la femme blanche. Pour l’une et l’autre, la beauté représente la cause finale du désir. Pour les femmes blanches, ce qui compte est un beau visage et un teint blanc qui est le messager, mais sans doute aussi le « mensonge », d’un corps occulté. Car les blanches qui sont soumises à la dissimulation du corps concentrent son dévoilement dans d’infimes parcelles d’épiderme — les bras, ou, scandale, les chevilles — mais d’abord le visage.

Extrait d’une lithographie d’Antoine Roussin ("Types malgaches", 1882)

C’est dans le registre de la couleur de peau — ici la blancheur — que les habitantes tentent de concurrencer les métisses : « Les Créoles, note Aubert, grâce à leur vie sédentaire, aux soins extrêmes qu’elles prennent de leur figure et de leurs mains, aux essences qu’elles emploient à profusion, aux bains froids destinés à donner quelques nuances roses à des joues d’un blanc mat, grâce aux ablutions au lait, à la mie de pain, grâce au “Trésor de la peau”, à la “Pâte des sultanes” [27], des “odalisques”, des “bayadères”, et surtout à la “Poudre superfine à la maréchale” [28], dont on se frotte la figure, la gorge et les bras, parviennent à se procurer une blancheur qui éclipse celle même de bien des Françaises » [29].

Cette blancheur du visage constitue le fondement des représentations de la beauté, témoigne de la netteté de l’âme, exprimant aussi au plan social la supériorité de la classe oisive sur les subalternes vouées au travail, et finalement instaure la chromatique comme registre dominant d’une taxonomie raciale.

Mais au-delà de cette « invention de la peau » [30], la vérité de la féminité se révèle dans la sensualité, et cet accablant constat : la sensualité des créoles blanches ne peut lutter contre celle de leurs brunes rivales, peut-être parce que leur corps sans couleur se trouve en définitive débarrassé de toute sexualité. « N’en déplaise aux déclarations de quelques observateurs superficiels, les passions que paraissent refléter les brûlants regards des femmes créoles n’existent pas dans leur cœur » professe doctement Eugène Aubert.

« Les poétiques éloges qu’on leur a prodigués sont autant de calomnies ; les brûlants récits des romanciers, les peintures des amours désordonnés du beau sexe colonial, sont des inventions totalement mensongères. Au lieu de cette fougue tant vantée par les versificateurs actuels, les dames de Bourbon ont de solides vertus ; au lieu de ce fol emportement qu’admirent les lecteurs d’« Indiana », elles possèdent les plus précieuses qualités dont puissent s’enorgueillir une mère de famille. Je les ai vues, en toutes circonstances, calmes, indolentes, sans exaltation, d’une vertu irréprochable, d’une douceur édifiante. Leurs maris courtisent les mulâtresses, désertent le logis, dépensent leur fortune et leur santé ; elles souffrent en silence et sans colère, avec une admirable résignation » conclut-il.

A gauche : "Mulâtresse, Bourbon". Hippolyte Louis Emile Pauquet (1797-1863 ?), dessinateur, graveur au burin et lithographe. Illustration du chapitre d’Eugène Aubert, « Le créole de l’île Bourbon » art. cité.
A droite : "Mulâtresse esclave, île Bourbon". Adolphe d’Hastrel de Rivedoux (1805-1874), Album de l’Ile Bourbon (publié en 3 livraisons avec texte) composé de trente-six études, sites, costumes etc., dessinés d’après nature par Adolphe d’Hastrel. Paris : chez V. Delarue, Impr. Lemercier, 1847, rééd. Jeanne Lafitte, Marseille, 1976.

Sans doute le métissage originel a pu doter certaines mulâtresses d’une carnation de lys : « On voit des mulâtresses, précise Aubert, je dirais même des négresses, blanches comme des cygnes, circonstance incompréhensible si l’on ignore les origines de la colonie. La chevelure d’ébène de ces femmes fait ressortir l’éclat de leur teint : leurs chaînes d’or, leurs longues boucles d’oreilles, étincellent moins que leurs yeux noirs et vifs ». Cependant si, au XIXe siècle, un teint bronzé ne fait plus obstacle à l’admiration des maîtres, les métisses opposent surtout aux habitantes un corps qui se suffit à lui-même : « Ô beautés à la taille souple, à la démarche coquette, vos souliers neufs, douloureuses parures, blessent vos pieds blancs habitués à courir sur le sable, et dès que vous êtes à l’abri du regard, prenant à la main vos escarpins, vous retrouvez les libres allures de votre servitude ». Telles sont les deux tentatrices ici figurées, produisant une nouvelle féminitude.

Pauquet grave une jeune femme au délicieux visage dont le corps à peine café au lait est adroitement dévêtu. Représentée de dos dans une pose ondulante qui dérobe les appâts mais dévoile la sensualité, la tête timidement penchée et les joues rosissantes sont celles d’une ingénue. Le sentiment d’une ombrageuse timidité est démenti par la chaussure tenue à la main — babouche, ballerine — qui, épargnant un pied meurtri, prélude aussi au dénudement…

Toute autre est la mulâtresse d’Hastrel, dont la main à la hanche, qui souligne une taille divinement fine et cambrée, exprime l’assurance que lui donne sa beauté, fortifiée encore par l’enfant qu’elle porte au bras. Cette « négresse blanche, précise Aubert, est d’une fécondité illimitée ; elle étale avec orgueil sa nombreuse progéniture, en indiquant complaisamment le nom du père de chaque enfant sans se tromper ». Inopportun marmot : fils naturel du maître dont la case est à l’arrière-plan, il dépossède l’épouse légitime de la maternité en alertant sur le péril du métissage ; il est aussi source de profits, car « les honnêtes propriétaires de négresses blanches gagnent à ce honteux commerce de beaux esclaves blancs, qui plus tard se vendront bien, à moins qu’ils ne soient achetés par les pères, auxquels on sait les faire payer cher », dit Aubert.

Dans les années 1840, Lavollée [31] et le docteur Yvan observent avec une curiosité faussement scandalisée ces relations que la société condamne. Leurs constats sont identiques. « Entrée seule au théâtre, écrit Lavollée, la mulâtresse y laisse parfois, dans l’âme d’un jeune créole spectateur blasé des opéras ou des vaudevilles, le germe de violents désirs et d’ardentes passions. Quoi qu’il en soit, l’amour, ou tout au moins la possession d’une belle mulâtresse, est l’ambition, le rêve favori du colon ».

« En dehors du jeu, rapporte Yvan, les colons ne recherchent de distraction qu’auprès de leurs jeunes esclaves, ces belles mulâtresses qui leur inspirent souvent des passions désordonnées. Le rêve d’un adolescent, la satisfaction de l’âge mûr, c’est la possession d’une mulâtresse. (…) Lorsqu’ils subissent l’influence de ces brunes beautés, ce n’est pas un amour tendre et dévoué qui les domine, mais une passion brutale ».

"Baudelaire au paradis", pièce du théâtre Vollard. Jeanne Duval (Délixia Perrine), Charles Baudelaire (Thierry Mettetal). Source : vollard.com - Photo : Emmanuel Kamboo.

Ce sulfureux « amour de première vue » [32] que subissent les membres de la plantocratie, ce fameux « coup de foudre » tout juste popularisé par Stendhal [33] n’est que l’un des poncifs que les auteurs de la période romantique, esclavagistes ou abolitionnistes, reconnaissent aux charmes de la mulâtresse, bientôt immortalisés par les poèmes de Baudelaire dédiés à Jeanne Duval [34], de retour de Bourbon où il a frôlé ces séductrices (1841) [35].

Le glissement d’un amour chaste éprouvé pour une blanche — agapè — à la passion pour la femme esclave noire — éros — « transpose la violence de l’amour sur le plan physiologique, ou plutôt l’y ramène » [36]. Alignée sur les canons esthétiques occidentaux, la mulâtresse paraît néanmoins enrichie de l’attrait d’un exotisme sexuel, révélé par l’appréhension d’un corps qui présente les atouts affolants d’une naturalité apaisée. La couleur plus ou moins sombre de la peau n’empêche pas l’assimilation à une occidentale aux attributs corporels singuliers et jouissifs, qui sont en elle le dépassement des charmes européens.

« Partout où les races européennes et africaines se sont rencontrées, écrit Lavollée, les femmes de couleur exercent sur les blancs une domination presque irrésistible. Ces femmes, assurément, n’ont pas la régularité de traits, la grâce parfaite, la douce nonchalance, la distinction du pur sang créole ; mais leur corps à la fois ferme et souple, leur taille élégamment cambrée, leurs traits accentués que semblent illuminer de grand yeux noirs aux longs cils, tout en elles semble empreint de séduction plus encore que de beauté ».

Yvan : « Ce qui rend excessif l’amour que les colons affichent pour leurs jeunes esclaves, c’est la comparaison qu’ils peuvent établir entre les dames créoles et les mulâtresses ; comparaison qui est tout à l’avantage de ces dernières. Les premières sont d’adorables statues, d’une perfection idéale sous leurs élégants vêtements ; mais elles n’ont jamais la souplesse lascive des secondes, elles n’ont jamais ces belles chairs élastiques et fermes, qui n’ont pas besoin d’être emprisonnées dans des liens pour conserver la position anatomique que la nature leur a assignée ; elles n’ont jamais ces yeux ardents, frangés de longs cils et entourés de cette auréole noire qui donne au regard tant de douceur, et qu’imitent avec des poudres brunes les femmes aimées de l’Orient. Le pied des créoles n’a jamais cette élégance et cette perfection qui font ressembler les mulâtresses à des Dianes chasseresses ».

Jeanne Duval par Baudelaire.

Ces femmes blanches concurrencées dans leur prédétermination à éveiller le désir des hommes par leurs/les esclaves, n’en sont pas moins les propriétaires de ces mêmes esclaves. Cette compétition admet dès lors une collusion d’intérêts entre maîtresse et esclaves, car la maîtresse dépend aussi de celle qui, pour elle, élève ses enfants. Si bien que son despotisme, mis en évidence comme performance anecdotique, devient ici une composante majeure de la relation pervertie, comme le souligne Sabine Broeck.

La sensualité n’est cependant qu’un code rhétorique, en ces témoignages qui excluent alors la pornographie (au sens propre) dont feront étalage quelques décennies plus tard les ouvrages traitant de la sexualité des femmes des colonies. La sexualité de la métisse est en effet édulcorée par rapport à celle de la négresse ; en elle, la fruste lascivité des noires se complique alors et voit sa grossièreté euphémisée par l’apport du sang des blancs, qu’elle soit libre ou esclave, ce qui en fait une maîtresse idéale.

« Ce n’est pas, comme on le pense généralement, que la nature l’ait douée d’instincts plus ardents ou de sensations plus vives, qui expliqueraient, sans les justifier, d’aveugles convoitises : mesurer le feu des passions aux ardeurs du climat, c’est faire à ce dernier trop d’honneur ou trop d’injure. Peut-être dira-t-on que la rigidité des mœurs chez les dames créoles repousse vers une société inférieure les désirs et les caprices de la jeunesse. Je ne saurais avoir d’opinion à cet égard ; je suis cependant porté à croire, par analogie, qu’il n’y a dans la capitale de notre charmante colonie (même en fait de vertu), rien de sauvage (…) » précise doctement Lavollée.

Extrait d’une lithographie d’Antoine Roussin ("Passage de la Rivière des Remparts", 1883)

Et Yvan de renchérir : « J’ai dit que c’était une erreur de croire que les femmes des pays tropicaux éprouvent ces passions ardentes dont les ont dotées les poètes et les romanciers. J’en suis convaincu, les mulâtresses ne subissent pas plus que les dames créoles l’empire des grandes passions. Mais si, au fond du cœur, elles restent impassibles et froides, personne mieux qu’elles ne sait irriter les désirs et donner le change à l’imagination ».

En réalité, la construction érotique de l’image de la mulâtresse emblématise de subtils détails : le caprice, la mise en place de rituels sadiques, l’expression de la puérilité, qui rejettent l’amant dans le monde perdu et immaîtrisé de l’enfance. Lavollée : « Ce sont de maîtresses femmes, coquettes, capricieuses, jalouses au besoin, exploitant comme d’autres l’à-propos d’un refus, tour à tour impérieuses ou dociles ; en un mot, connaissant à fond le code de toutes les roueries, et jusqu’à ce doux babil emmiellé de voyelles qui s’échappe, comme un chant, de leurs dents de perle » ; Yvan : « Si la jeune fille est assez adroite pour lutter avec de violents désirs et les irriter par des refus, le délire qu’elle fait naître ne connaît plus de bornes, surtout si le maître a quelques raisons pour croire que, malgré son droit, un autre lui est préféré. (…) Il n’est pas jusqu’au patois créole que parlent ordinairement les femmes de couleur, charmant langage ressemblant aux premiers mots que gazouille un enfant, qui n’ait dans leur bouche un attrait piquant, contre lequel le mutisme à peu près constant des dames créoles ne saurait lutter ».

Cependant, autant qu’attirante, la mulâtresse/métisse est dérangeante. Son métissage donne lieu à des discours qui n’ont eu de cesse de dénoncer le danger subversif des métis et leur perversion morale, car il bouleverse l’ordre établi, moral, naturel, social. Nos auteurs, en bourgeois qu’ils sont, convertissent illico en dégâts financiers les effets de ces funestes passions, réaffirmant ainsi « que la “vérité” de l’identité européenne résidait dans la retenue et la discipline, dans la gestion d’une sexualité émotive capable d’échapper au contrôle » [37] .

« Malheur, fulmine Lavollée, à celui qui cède au fatal entraînement ! C’est un homme ruiné. Par ses folles prodigalités et ses fantaisies insatiables, la mulâtresse a bientôt englouti, dans le secret que le préjugé impose aux faiblesses de son amant, toute une fortune coloniale. (…) C’est ainsi qu’elles provoquent et entretiennent tant de folles passions chez ces hommes qui souvent se ruinent pour elles, mais qui ne les épouseront jamais ».

"Scène de moeurs ; le rapt de la négresse". 1632. Peinture à l’huile sur toile de Christiaen van Couwenbergh. Conservé au musée des Beaux-arts de Strasbourg. Dernière exposition : à Francfort (Allemagne) en l’an 2000.

« J’ai vu, renchérit Yvan, des hommes sensés, dominés par ce charme fatal, oublier, pour obtenir les faveurs de ces femmes, et leur considération et leur position officielle, et les enfants issus d’une union légitime, et leur fortune elle-même. (…) Mais il est une preuve d’affection qu’aucun d’eux ne saurait donner à ces pauvres femmes, c’est de contracter avec elles ce qu’on appelle une mésalliance. Cet acte consciencieux les rendrait la risée de tous. (…) C’est que leur amour n’est pas une passion réelle, et que le feu qui les consume s’éteint par la crainte du ridicule. Cette crainte d’ailleurs n’est que trop fondée. Celui qui braverait l’opinion à cet égard serait exclu de la société créole ».

En mettant à nu ce qui, à leurs yeux, fait le fonds de l’amour pour une esclave — charnel, passionnel, mais volatile, et pour finir ridicule — ces auteurs se font quelques illusions sur le désir de mariage des mulâtresses dont Aubert, qui les connaît davantage, écrit : « Qui pourrait les blâmer de leur inconstance, de leurs galanteries, de leur débauche même !... Nous ne comprenons pas ce libertinage sans remords, ce calme dans le vice, cette candeur dans la dépravation ! Mais les ardentes mulâtresses de Bourbon, ignorantes, sans éducation, sans principes, sans direction morale, s’accoutument dès leur adolescence à n’écouter que leurs passions. Elles ne voient dans le mariage qu’une chaîne dont l’indissolubilité les effraie ».

Car les métisses restent placées sous le signe d’une triple réprobation : celle qui s’attache à la négritude, celle qui s’attache à l’esclavage et celle qui s’attache à la bâtardise [38]. Le métissage pèse alors de manière rédhibitoire : s’il atténue la pigmentation, édulcore la sexualité, apprivoise l’étrangeté, il n’en est pas moins porteur de péril. Le préjugé de couleur génère en effet une rationalisation de l’ordre esclavagiste, en articulant une différence phénotypique et une hiérarchisation sociale : l’échec de la mise en place d’un ordre social et moral fondé sur la séparation des « races » est ici révélé [39].

La beauté de ces femmes, au demeurant, peut se retourner contre elles : « Mademoiselle Élésine (…) a été estimée 4.500 F. Son maître en demandait 6.000 ! A la colonne d’observations, il est dit Sujet-race, sous les rapports physiques. [Ce terme] qu’il nous a été impossible de comprendre (…) exprime ce que l’on appelle dans les animaux domestiques un étalon. Il parait que mademoiselle Élésine est une négresse remarquablement belle, et que pour cette unique raison on lui a fait payer sa liberté au prix énorme de 4.500 F, comme ces chevaux pur-sang que les amateurs ont fait monter jusqu’à 75.000 F. Quelle exécrable chose que cette assimilation continuelle des hommes aux animaux, engendrée par l’esclavage ! », rapporte Schœlcher [40] d’une esclave de Bourbon donnée en exemple par E. Pajot [41].

Il y a donc mise en évidence de cet amour entre maîtres et esclaves par ces auteurs, qui laissent entendre que cette exposition est d’ailleurs bien plus le fait des femmes esclaves que des maîtres. Nos auteurs bourgeois sont choqués par le fait de révéler des éléments intimes de leur vie, comportement qui est pourtant une tendance essentielle de l’être humain, mais est, plus encore dans le monde colonial, camouflé par les codes de la bienséance. Ces femmes esclaves ne font pas autre chose qu’exprimer un désir d’extimité — extérioriser certains éléments de leur vie pour mieux se les approprier en les intériorisant sur un autre mode, concept développé par Serge Tisseron [42].

La mise en exergue de l’amour nourrit sans doute la fiction des maîtres que les esclaves partagent le même système de valeurs qu’eux, et que cet autre qu’ils sont peut ainsi — du moins dans le discours — s’identifier à eux-mêmes. Mais cette extimité, précise Tisseron, est indissociable de la construction de l’estime de soi et de l’identité — ici de celle de l’esclave [43]. Dès lors, ces relations n’inversent-elles pas l’ordre servile ? La profanation des bienséances bourgeoises ne débouche-t-elle pas sur celle des convenances sociales, des prescriptions politiques ?

Aubert l’affirme : « Vous vous croyez encore esclaves ! Mais ne voyez-vous pas que vous êtes reines ; que vous régnez despotiquement sur les plus fiers créoles ; que vous vous faites servir à genoux par ces superbes ; que vous les persécutez de vos caprices ; que vous n’avez qu’à commander pour voir les plus riches déposer à vos pieds leur trésor, et humilier devant vous leur inflexible orgueil ! ». Il est relayé par nos voyageurs : « Ce sont ordinairement ces penchants irrésistibles qui établissent entre l’esclave et le maître une véritable égalité, disons mieux, qui intervertissent les rôles », écrit Yvan, et Lavollée : « Elle devient femme alors, et le maître n’est plus que l’esclave (…) ».

Dès lors le commerce sexuel des planteurs amants des brunes mulâtresses n’opère-t-il pas une sorte de négociation maître/esclave ? Ces femmes ne sont-elles pas ainsi rapprochées, par l’illusion du sentiment, d’un monde qui confine à la liberté ? « Ce disant, écrit Yvan, il m’introduisit dans la maisonnette qui venait d’attirer mes regards. Tout en effet y était propre et rangé. (…) Une petite alcôve abritée par une moustiquaire renfermait un lit composé d’une natte et d’un pan d’étoffe aux vives couleurs. (…) Sur une étagère on avait soigneusement disposé quelques ustensiles de ménage en terre coloriée. (…) Cette jolie cabane était habitée par une jeune négresse, laquelle, lorsque nous entrâmes, cousait silencieusement assise devant la fenêtre, chose rare assurément dans une case à nègres. La jeune esclave portait un jupon bleu de toile de coton, et un grand fichu blanc était modestement croisé devant sa poitrine. Notre présence ne parut nullement l’intimider ni l’étonner : elle tourna à peine sur nous son grand œil inintelligent et mélancolique, puis, sans s’occuper davantage de nous, elle continua silencieusement son ouvrage. L’aspect de cet intérieur, dont des habitudes laborieuses semblaient avoir banni la pauvreté, faillit me convaincre des assertions de mon guide créole ; mais je fus promptement détrompé. Cette jeune fille au maintien modeste était l’esclave favorite de l’administrateur de l’habitation ; je venais de voir non les résultats de l’ordre, du travail, mais le prix des faveurs intéressées de cette noire beauté ».

"Les lavandières", By Hervé Masson (île Maurice), 1989

Car Bourbon fait peut-être exception : « En examinant comment s’est constituée cette colonie, on comprend aisément la réputation équivoque qu’ont les créoles de Bourbon en matière de pureté de race. Ces aristocrates si fiers de leur caste, si dédaigneux, si durs aux pauvres mulâtres, auraient grand peine à faire preuve de quelques quartiers d’irréprochable blancheur. Un écrivain spirituel, après avoir signalé les nuances forcées de certains habitants de l’intérieur, se demande de quelle manière on a pu établir une classe distincte des mulâtres » [44], note Aubert, avant de conclure : « Il semble que les créoles, en dépit de leur morgue aristocratique, ne puissent s’empêcher de songer à cette fusion des races au milieu desquels ont prospéré leurs ancêtres ». Et les enfants de ces unions du moins peuvent-ils accéder à la liberté car « la plupart des affranchissements dont on parle si souvent, en exaltant la générosité des colons, n’ont d’autre cause que ces liaisons illégitimes », produisant ces métis « presque toujours sortis de l’union du meilleur élément masculin, les blancs aristocrates des maisons de maîtres, avec le meilleur élément féminin des habitations d’esclaves, les négresses les plus jolies, les plus saines et les plus fraîches », comme les évoque Freyre…

On n’en est pas encore à mettre en évidence que le « désir indigène s’oppose à la raison coloniale, l’instinct à l’autodiscipline, la luxure à la civilité, la sensualité à la moralité et la sexualité subversive et improductive à son pendant patriotique et productif » [45], ce qui distingue au fond l’esclave de l’indigène, et l’exploitation servile de la colonisation de la seconde moitié du XIXe siècle. Le métissage serait dès lors — comme dans « La mulâtre » [46], ou « Les Marrons » [47] — l’horizon pacifique de la colonie !

Jean-François Géraud
Maître de Conférences
CRESOI – OIES
Université de La Réunion

Notes

[1Ann Stoler, « Eduquer le désir : Foucault, Freud et les sexualités impériales », Genre, sexualité & société En ligne, 3 | Printemps 2010, mis en ligne le 18 mai 2010, consulté le 05 janvier 2014.

[3Sabine Broeck, « Gender Trouble in the Deep South : Women, Race and Slavery », in Jean-Paul Rocchi, éd. Objet Identité : Epistémologie et Transversalité, Cahiers Charles V, n° 40, 2006, p. 115-134.

[4Ann Stoler, « Eduquer le désir : Foucault, Freud et les sexualités impériales », art. cité.

[5Prosper Eve, « Variations sur le thème de l’amour à Bourbon à l’époque de l’esclavage ». Saint-André : Océan Editions/Conseil Général de La Réunion, 1998, 205 p.

[6Gilberto Freyre, « Maîtres et esclaves, la formation de la société brésilienne ». Paris : Gallimard, rééd. 1974, 551 p. L’auteur cherche à saisir comment les populations indienne, portugaise et africaine ont pu se fondre progressivement afin de constituer le peuple brésilien, réhabilitant par là même l’héritage indigène et africain jusque-là escamoté voire discrédité, mais supposant aussi « que l’esclavage y aurait été plus doux qu’ailleurs ; vision d’un romantisme bien dépassé », selon l’appréciation d’Olivier Pétré-Grenouilleau, « Critique : Maîtres et esclaves de Gilberto Freyre », L’Histoire, Les classiques – 01/11/2005, n° 303, p. 98.

[7Eugène Aubert, « Le créole de l’île Bourbon » dans « Les Français peints par eux-mêmes ». Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, vol. 8, « Provinces », t. III. Paris : L. Curmer, 1840-1842.

[8Erving Goffman, « L’arrangement des sexes », trad. H. Maury. Paris : La Dispute, 2002, 117 p.

[9L’inverse a bien sûr existé, objet d’une réprobation unanime et d’une omerta absolue qui n’interdit pas la rumeur : « Ainsi que chez M. P***, je logeais, avec deux de nos compagnons de voyage, dans un pavillon attenant à l’habitation ; au moment où nous gagnions nos appartements respectifs, un nègre se présenta pour me servir de valet de chambre. Le drôle était jeune et bien découplé ; il portait la simple livrée du pays, un pantalon rayé et une chemise blanche, dont les manches retroussées laissaient apercevoir ses bras robustes. En jetant les yeux sur cet homme, je remarquai, non sans étonnement, qu’il portait au-dessus du poignet un bracelet en cheveux de la nuance la plus claire ; cette blonde tresse produisait un si singulier effet sur ce bras noir et luisant, que j’eus la curiosité de lui demander où il avait trouvé celle galante relique. A cette question indiscrète l’esclave sourit et répondit, d’un air d’orgueilleuse satisfaction, en regardant complaisamment le bracelet orné d’un large fermoir en or : “Je ne l’ai pas trouvé ; on me l’a donné : ce sont des cheveux de ma maîtresse”. Je restai confondu. Il n’existe certainement point de mulâtresse de cette nuance-là : il y a donc des femmes blanches pour lesquelles un nègre est un homme » raconte le docteur Yvan, qui marque ainsi son étonnement que les sujets désirants ne se limitent pas, comme l’affirme alors le sens commun colonial, aux seuls hommes désirants !

[10Jean-Baptiste Renoyal de Lescouble (1776-1836), « Journal d’un colon de l’île Bourbon ». Paris : L’Harmattan-Editions du Tramail, 3 tomes, texte établi par le professeur Norbert Dodille (†), 1990. Dans toutes ses citations, nous avons respecté l’orthographe erratique de cet habitant.

[11Nous nous appuyons sur les écrits d’Auguste Billiard, Rose de Saulces de Freycinet, Eugène Aubert, Charles-Hubert Lavollée, Melchior-Honoré Yvan principalement.

[12Yann Le Bihan, “Construction sociale et stigmatisation de la « femme noire »” : Imaginaires coloniaux et sélection matrimoniale. Paris : L’Harmattan, 2007, 276 p.

[13Sharon Tiffany and Kathleen Adams, « The Wild Woman : an Inquiry into the Anthropology of an Idea ». Cambridge, Mass. : Schenkrnan Publishing Company, Inc., 1985.

[14Melchior-Honoré Yvan (Dr), « De France en Chine ». Paris : L. Hachette et Cie, 1855, 406 p.

[15Sans être forcément racistes : le racisme n’émerge-t-il pas lorsque l’européen blanc prend conscience, non pas comme ici de la « différence » soulignée, mais de la terrifiante similitude des Africains ?

[16Ann Stoler, « Eduquer le désir : Foucault, Freud et les sexualités impériales », art. cité.

[17Edward Said, « L’orientalisme : l’Orient créé par l’Occident ». Paris : Le Seuil, 2005 [1978].

[18Homi Bhabha, « Remembering Fanon : Self, psyche and the colonial condition », in Patrick Williams, Laura Chrisman (dir.), « Colonial Discourse and Post-Colonial Theory ». New York : Columbia University Press, 1994, p. 112-123.

[19Lewis Henry Gann, Peter Duignan, « The Rulers of British Africa », 1870-1914. Stanford : Stanford University Press, 1978.

[20Documents sur l’histoire, la géographie et le commerce de l’Afrique Orientale, recueillis et rédigés par M. Guillain. Première partie : Exposé critique des diverses notions acquises sur l’Afrique Orientale, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. Deuxième partie : Relation du voyage d’exploration à la Côte Orientale d’Afrique, exécuté pendant les années 1846, 1847 et 1848 par le brick Ducouëdic sous le commandement de M. Guillain, capitaine de frégate, publié par ordre du gouvernement, Paris, Arthus Bertrand Editeur, Librairie de la Société de géographie, imp. Mme Vve Bouchard-Huzard, 1856, p. 122.

[21James R. Ryan, « Picturing Empire. Photography & the visualization of the British Empire ». London : Reaktion books Ltd, 1997, 272 p.

[22Jean-François Géraud, « Images disparues du commandant Guillain : les premiers daguerréotypes sur l’océan Indien », Idées et représentations coloniales dans l’océan Indien, dir. Norbert Dodille, Paris, PUPS, coll. Imago Mundi, 2009, 710 p., p. 57-87.

[23Yann Le Bihan, “Construction sociale et stigmatisation de la « femme noire »…”, op. cit. Il distingue un troisième type, absent de Bourbon, opératoire dans l’Afrique noire colonisée : la Peule, opposée physiquement mais aussi moralement à la Négresse, dotée d’une morphologie fine et élancée, qui alimente le mythe d’une féminité issue d’Afrique de l’Est et vénérée depuis l’Antiquité, appartenant à un peuple dont on suggère qu’il est peut être descendant des Blancs.

[24Claudine Cohen, « La mulâtresse et la courtisane. Classifications raciales dans la société coloniale de Saint-Domingue », in L’homme des origines, savoirs et fictions en pré-histoire. Paris : Seuil, 1999, 315 p.

[25François Jacques Marc Auguste Billiard (1788-1858) est un fonctionnaire, écrivain et polémiste français, qui séjourne entre 1817 et 1820 sur l’île Bourbon ; auteur du « Voyage aux colonies orientales ». Rééd. ARS Terres Créoles : Saint-Denis, 1990, 254 p.

[26Rose de Saulces de Freycinet, « Campagne de l’Uranie (1817-1820) ». Journal de Mme Rose de Saulces de Freycinet, d’après le manuscrit original, accompagné de notes par Charles Duplomb, directeur honoraire au Ministère de la marine. Paris : Société d’Editions géographiques, maritimes et coloniales, 1927, 329 p.

[27En fait la « Pommade des Sultanes pour blanchir le teint », à base de cire, blanc de baleine, huile des quatre semences, huile de pavot, etc., C. F. Bertrand, « Le Parfumeur Impérial, Ou l’Art de préparer les Odeurs, Essences, Parfums, Aromates, Eaux de senteur, Poudres, Pommades, Huiles, Pâtes, Lait virginial, cosmétiques, Vinaigres de propreté, Savons et Savonettes, Pastilles odorantes, Fumigations, Bains aromatiques ». Paris : Chez Brunot-Laubbe, 1809, 402 p.

[28Sorte de poudre pour les cheveux et les perruques, cosmétique parfumé à l’iris, au coriandre, au girofle, au calamus et au souchet, C. F. Bertrand, « Le Parfumeur Impérial, Ou l’Art de préparer les Odeurs… », op. cit.

[29Eugène Aubert, « Le créole de l’île Bourbon », art. cité.

[30Catherine Lanoë, « La poudre et le fard, une histoire des cosmétiques de la Renaissance aux Lumières ». Seyssel : Champ Vallon, 2008, 352 p.

[31Charles-Hubert Lavollée, « Voyage en Chine - Ténériffe - Rio Janeiro - Le Cap - Ile Bourbon - Malacca - Singapore - Manille - Macao - Canton - Ports chinois - Cochinchine – Java ». Paris : Rouvier/Ledoyen, 1852.

[32Emile Deschanel, « Le Bien qu’on a dit de l’amour ». Paris : Michel Lévy frères, coll. Hetzel et Lévy, 1856, 216 p.

[33« De l’Amour » (1822). À la cristallisation s’oppose le coup de foudre, choc inattendu, qui fait atteindre tout d’un coup le sommet de l’amour.

[34Rencontrée en 1842, cette mulâtresse (est-elle originaire de Saint-Domingue, Maurice, Bourbon, Madagascar ?) est la « maîtresse des maîtresses » du poème « Le Balcon », et ses charmes inspirent les vers de « Parfum exotique », « La Chevelure », « Sed non satiata », « Avec ses vêtements ondoyants et nacrés », « Le Serpent qui danse », « Remords posthume », « Le Chat », « Duellum », « Un Fantôme », « Je te donne ces vers afin que si mon nom », série de poèmes des « Fleurs du Mal » souvent citée comme le cycle de la « Vénus Noire ». « Opposant divinité et bestialité, [les] poèmes qui la chantent si magnifiquement s’opposent à ceux où l’amour se change en combat, laissant deviner l’histoire d’une liaison tempétueuse, faite de ruptures et de retrouvailles, de volupté et de férocité, de remords, de dévouement, d’égoïsme et de charité » écrivent Claude Pichois et Jean-Paul Avice, « Dictionnaire Baudelaire ». Tusson : Du Lérot, 2002, p. 241.

[35Sur le séjour de Baudelaire à Bourbon, voir « Baudelaire à Bourbon », dans Hippolyte Foucque, « Pages Réunionnaises ». Saint-Denis-de-La-Réunion : Imprimerie Librairie Cazal, 1962, 231 p.

[36Mariane Bury, « “Au commencement était la femme” : de la poésie à la poétique chez Maupassant », in Christine Planté (dir.), « Masculin/Féminin dans la poésie et les poétiques du XIXe siècle ». Lyon : Presses Universitaires Lyon, 2002, 517 pages.

[37Ann Stoler, « Eduquer le désir : Foucault, Freud et les sexualités impériales », art. cité.

[38Erving Goffman, « La mise en scène de la vie quotidienne. La présentation de soi ». Paris : Editions de Minuit, 1973, 256 p.

[39Le métissage est officiellement perçu comme une menace encore à la fin du XIXe siècle – ce qui induit la fondation de la Société d’Anthropologie de Paris – et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, comme en attestent les grandes enquêtes du Ministère des colonies en 1909 puis 1937 !

[40Victor Schœlcher, « Histoire de l’esclavage pendant les deux dernières années ». Paris : Pagnerre, 1847, t. 2, 486 p.

[41Le sucrier Elie Pajot est délégué du Conseil colonial à la commission du rachat et des engagements.

[42Serge Tisseron, « L’intimité surexposée ». Paris : Ramsay, 2001.

[43« Le mouvement qui pousse chacun de nous à mettre en avant une partie de sa vie intime, de son monde intérieur, afin d’avoir un retour, une validation de sa façon de vivre, de penser, à travers les réactions des autres. Grâce à elles, je vais m’approprier mon identité, mieux me connaître et, finalement, enrichir ma personnalité ». Entretien avec Serge Tisseron.

[44Il rapporte l’anecdote suivante : « Dans les établissements voisins de Bourbon, on dit proverbialement “Blanc de Bourbon” pour signifier gris ou noir. J’entendais un jour, à Maurice, une dame tancer vertement ses blanchisseuses, qui lui apportaient du linge d’une propreté douteuse. “Ça blanc, maîtresse”, disaient les négresses avec l’hésitation du mensonge. “Ça blanc !” reprit la dame avec indignation, “blanc de Bourbon, donc !” ».

[45Ann Stoler, « Eduquer le désir : Foucault, Freud et les sexualités impériales », art. cité.

[46La thèse de ce roman publié anonymement à Paris en 1803, La Mulâtre comme il y a beaucoup de blanches, est que l’abolition de l’idée de couleur permettrait le développement d’une classe créole qui unirait les meilleures familles blanches aux familles libres de couleur.

[47Louis Timagène Houat, « Les Marrons », 1844, rééd 1989, CRI, Sainte-Clotilde, 160 p. Dans son roman, l’Antacine, idéaliste, souhaite une révolte sans violence, et propose ensuite de cohabiter avec les anciens maîtres ou de leur faire regagner la métropole

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