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Autour de la querelle du Parc national

Du bon usage des racismes anti-zorey et anti-créole

22 janvier 2014
Geoffroy Géraud Legros
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Le créole est une bête bruyante et ivre d’incivilité qui chie dans la nature et y égorge des animaux : tels sont les propos, dignes d’un tract du FN période pré-dédiabolisation, qui jonchent un billet signé Charles Durand. Des propos qui cherchent sans doute à aviver la querelle zorey-créoles, aux dépens des questions de fond.

La presse écrite et en ligne relaie les propos, signés d’un certain Charles Durand, qui prend fait et cause pour la politique mise en œuvre par le tandem ONF-Parc national, engagés dans l’éviction des pique-niqueurs de lieux traditionnels désormais situés en « cœur de Parc ».

Une publication fort lue sur internet, notamment sur le populaire « Clicanoo », premier site d’information en ligne du pays.

Même bonne fortune sur papier : les discussions allaient bon train dans les cafés. Indéniablement, le sieur Durand a réussi son coup : ce billet déclenche chez plusieurs lecteurs une réaction épidermique. « S’ils ne sont pas contents, qu’ils se cassent » dit, en des termes un peu plus crus, un quidam entendu chez le marchand de légumes.

« Ils »… Qui « ils » ? Les métropolitains, bien sûr, car c’est ainsi que prend soin de se définir M. Durand, dès l’entrée en matière.

Toute l’économie de ce papier semble étudiée pour susciter la haine raciale : le texte s’ouvre ainsi par une contre-vérité patente — « corrigeons fermement l’affirmation selon laquelle le pique-nique ferait partie des traditions réunionnaises »— énoncée sur un ton qui ne souffre pas la contradiction. L’introduction irrite : un internaute nous parle ainsi de son pépé de 92 ans, qui a pique-niqué toute sa vie ; une autre se souvient des déjeuners sur l’herbe de son enfance, lors des visites en famille, quand « té monte l’habitation » ; d’autres évoquent les années 1960... Et quand bien même cette pratique serait récente — elle ne daterait que des années 80 si l’on en croit les écrits de M. Durand, qui, bien entendu, se trompe [1] — cela justifierait-il que l’on décide de démanteler des aires de pique-nique ?

M. Durand veut, dit-il, « corriger ». Corrigeons à notre tour le correcteur : non seulement des lithographies montrent l’ancienneté des pique-niques, mais il n’était pas rare qu’autrefois un repas soit pris en forêt, ou en bordure de chemin : une version détendue du « sakaf » de la semaine… pris, lui aussi, dans la nature. « Dizèr onzèr ban manman, amène mon manjé lalé koko » dit le maloya.

Mais cette idiotie proférée à l’emporte-pièce n’est que mauvaise mise en bouche, comparé à ce qui suit : une description des mœurs réunionnaises dont le style oscille entre la littérature des années 1930 et celui des tract du Front national d’avant la (prétendue) dédiabolisation.

Nos malheureux pique-niques seraient une sorte de sabbat de sorcières, selon M. Durand : « les pires incivilités. Stationnements sauvages (...) Barbecues et feux mal maîtrisés au risque d’incendier la nature environnante. Bruit tonitruant de sonos alimentées par des groupes électrogènes non moins bruyants. Détritus en tous genres abandonnés sur place. Déjections humaines et animales (…). Abattage sur place d’animaux de basse-cour. » Un air connu, dont le premier couplet n’a pas changé depuis 1936 et les congés payés, lorsque ceux qui avaient jusque-là le privilège de la mer et du recours aux forêts virent, horrifiés, débarquer le peuple mal éduqué sur « leur » sable et « leur » sous-bois.

Racisme social, fantasme social : on n’entend guère parler d’incendies liés aux pique-niques à La Réunion. Les gendarmes, venus contrôler les manifestants de Bois-Ozoux la semaine dernière, nous ont confirmé le faible nombre d’infractions : globalement, les gens sont respectueux disent-ils. Il y a des macotes, mais comme partout. Pas plus, pas moins. D’ailleurs, nous y étions, là et ailleurs, en pleine période de vacances, et nous n’avons vu ni sonos, ni gros beaufs culs nus chiant dans les arbustes, ni sauvages égorgeant poulets, pintades et canards.

Voilà qui évoque les tracts du FN des années 1980 : le fameux « mouton de baignoire » que tout bon Arabe qui se respecte égorgerait lors des fêtes musulmanes, bouchant à coup de viscères et de sang pourri les tuyauteries des immeubles.

Au final, ce papier est d’un mépris et d’une stupidité ahurissants.

Peut-être même trop dégueulasse pour être « vrai ». L’auteur existe bel et bien : il tient un blog, sur lequel il poste régulièrement des considérations liées à l’actualité du village du Brûlé, et à sa vision du monde qui, si elle ne déborde pas de progressisme — après tout, c’est son droit — ne relaie pas de propos aussi directement haineux.

Tout cela — pour revenir à l’hypothèse esquissée ci-dessus — semble fort calculé. Par ce courrier, M. Durand sait parfaitement ce qu’il va déclencher : un sentiment de révolte chez le Réunionnais insulté, traité de sauvage merdeux… mais aussi, et c’est sans doute une « canne mapou » pour l’auteur, renchérissement dans son sens. Car on ne manque pas de Réunionnais pour donner dans le registre « ah oui maître, qu’est-ce que mon peuple est sale et archaïque, comme tu as raison » — sous-entendu, « à part moi qui te lèche les bottes, regarde comme je t’imite bien ». Ce que les anglo-saxons nomment « self-hatred » et le créole : « faire son macro ».

Aviver la querelle Zorey-Créole pour esquiver une question de fond : le procédé n’est pas nouveau, et est ici bien repérable. Bien visiblement, les mêmes intervenants, sous pseudonymes divers, viennent ajouter de l’huile sur le feu et de l’eau au moulin de l’argumentaire de M. Durand, argumentaire strictement identique à celui des démonteurs d’aires de pique-nique : dehors, l’usager moyen macote, incapable de respecter la nature. Argument, d’ailleurs, douteux : démantèle-t-on les routes à cause du trop grand nombre de chauffards ? Ou manie-t-on, avec succès, la prévention et les amendes ?

Les manifestants de Bois-Ozoux et d’ailleurs ne sont pas des « macote » en gro loto, ni les singes défécateurs qui peuplent l‘imaginaire de M. Durand : ce sont des agriculteurs, des pêcheurs, des promeneurs.

Des Créoles et des Zorey. Des Réunionnais, par naissance ou par choix, qui simplement, ne veulent pas disparaître. Et c’est bien là que gît le problème de fond, par-delà les questions de mode de vie soulevées par les aires de pique-nique. Tel qu’il est conçu, le Parc national exclut les activités traditionnelles de son coeur, mais fige, dans son aire d’adhésion, les cultures intensives, notamment celle de la canne à sucre, portant atteinte ainsi aux possibilités d’autonomie alimentaire.

De plus, un autre courrier des lecteurs, issu d’un ancien technicien de l’ONF et paru dans le JIR de ce jour, rappelle que c’est bien aux dépens des cultures vivrières qu’a été développée la culture du cryptomeria.

La contestation du Parc soulève donc des problématiques profondes, dont l’ordre social établi ne veut pas entendre l’écho : l’autonomie alimentaire, de facto compromise tant que les monocultures seront protégées par la définition de l’aire d’adhésion. La réforme agraire — deux mots qui en ont fait trembler plus d’un au cours des décennies passées…— qui continue sans doute de faire peur, puisqu’elle donne lieu à une somme de diversions, dont le courrier commenté ici n’est qu’un exemple. Sans doute, tout de même, l’auteur n’a-t-il pas dû trop se forcer…

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1Il suffit de se référer au séga pour comprendre que le pique-nique est une pratique réunionnaise bien antérieure aux années 80, comme en atteste la célèbre chanson écrite et popularisée par Jules Joron (Ousa nousava), « Pic nic chemin volcan », compositeur et musicien au sein de l’orchestre André Philippe, célèbre orchestre des années 60.

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